Soudan : la bataille qui s’annonce au Conseil de sécurité

Rédigé le 04/09/2026
La rédaction de Mondafrique

Le 1er septembre, la France a pris la présidence du Conseil de sécurité de l’ONU pour un mois. Faute d’accord entre les cinq membres de ce Conseil sur de nombreux dossiers, Paris n’aura guère de marge de manœuvre. Le 10 septembre, il faudra pourtant trancher un dossier brûlant : faut-il prolonger l’embargo sur les armes au Soudan, ou l’élargir à tout le pays, comme le veulent les États-Unis ?  Le débat n’a rien de technique, il engage l’avenir d’un pays en guerre depuis 2023. 

Par Maïssata Koné-Dubois

Un embargo systématiquement violé

Si les États-Unis et les pays qui soutiennent leur proposition – France, Royaume-Uni et  Danemark (ce dernier pays, comme le Pakistan, siège au Conseil de sécurité pour l’année 2026 comme membre non-permanent) – l’emportaient au Conseil de sécurité, ils lieraient de fait les mains de l’armée soudanaise. Pour mémoire, l’embargo sur les armes au Soudan a été imposé dans la foulée de la première guerre du Darfour, puis renforcé et élargi par la résolution 1591 en 2005. Il ne visait alors que cette région. Vingt ans plus tard, Washington veut l’étendre à l’ensemble du pays, donc, de facto, aux forces légales du général Abdel Fattah al-Burhan.

Jusqu’à présent, seule l’autre partie au conflit, les Forces de soutien rapide (FSR) dirigées par le général Hemedti, et leur sponsor émirien, était concernée, puisque le Darfour est leur place forte. Depuis le début de la guerre de 2023, les Émirats arabes unis y ont bâti une chaîne logistique quasi industrielle, via trois pays voisins : le Tchad, la Libye (via l’aéroport de Koufra et les milices de Khalifa Haftar), et l’Éthiopie, sans que ces violations répétées de l’embargo n’aient entraîné la moindre sanction.

La milice la mieux armée du monde en grande difficulté

Comble du cynisme : cette milice est même, selon le journaliste Thomas van Linge, l’une des insurrections les mieux financées et les mieux armées de ces dernières décennies, avec des livraisons d’armes quasi quotidiennes en provenance des Émirats. Cela n’empêche pas les FSR de perdre de nombreuses batailles et de voir leurs rangs décimés par de nombreuses défections. Ce n’est pas étonnant, de nombreux conflits l’ont prouvé : si le surarmement permet des victoires tactiques, il ne remplace pas les motivations des combattants, les décisions politiques et la stratégie. 

Il n’est d’ailleurs pas anodin que cette proposition d’élargir l’embargo survienne précisément au moment où les FSR sont en difficulté sur le terrain. L’armée soudanaise, en tant que force représentant l’État, ne pourrait violer ces dispositions : elle se trouverait donc confrontée à des difficultés d’approvisionnement, ses principaux fournisseurs, l’Égypte, la Turquie et dernièrement le Pakistan, étant eux-mêmes tenus de s’y conformer. Les FSR, elles, ne sont liées par aucune obligation de ce type. 

Des nouveaux rapports accablants pour les Émirats

Depuis le vote de la résolution 1591, chaque année un groupe d’experts indépendants mandaté par l’ONU enquête sur le respect de l’embargo au Darfour.  Son rapport 2026 a été achevé le 13 juillet et transmis aux membres du Conseil de sécurité. Mais son examen officiel par le comité des sanctions, l’étape qui doit précéder toute décision, n’a toujours pas eu lieu.

En effet, grâce à leur entregent diplomatique, les Émirats ont obtenu que le Bahreïn et le Liberia obtiennent plusieurs reports de la réunion censée l’étudier. Une manœuvre qui a agacé plusieurs membres du Conseil : Danemark, France, Lettonie, Panama, Somalie, Royaume-Uni, États-Unis, favorables à un examen rapide.  

Qu’y a-t-il dans ce document que personne n’a pu lire mais qui semble à ce point embarrasser Abou Dhabi ? Le document a opportunément fuité et Reuters en a révélé des extraits le 29 juillet. 

Ce rapport révèle entre autre que des Boeing 727 et des Iliouchine Il-76 ont atterri de nuit à Nyala entre janvier et juillet 2026, transportant mercenaires, armes et drones pour le compte des FSR, via un couloir aérien reliant N’Djamena à cette ville du Darfour, base arrière de la milice. Le rapport détaille aussi l’ampleur du recours à des mercenaires colombiens, entre 1 500 et 2 000 hommes selon des estimations jugées crédibles par les experts, recrutés par la société émiratie Global Security Services Group (GSSG). 

Une autre source est venue confirmer l’enquête du groupe d’experts. Le 1er septembre, la Mission internationale indépendante d’établissement des faits de l’ONU, chargée des droits humains, a publié son propre rapport, identifiant elle aussi un réseau reliant les Émirats, le Tchad, la Libye et la Somalie à l’approvisionnement des FSR. Contre vents et marées, les Émirats ont maintenu leur démenti, affirmant n’avoir fourni « ni armes ni autre matériel militaire ». Le Tchad, a lui aussi assuré être resté neutre et réfuté tout transfert d’armes transitant par son territoire. Un démenti osé tant l’aéroport d’Amdjarass, est documenté comme un point de passage clé de la filière émiratie. Deux enquêtes distinctes, deux constats convergents qui rendent à la fois les dénégations des États impliqués intenables et l’absence de sanctions incompréhensible. 

Une neutralité de papier

Massad Boulos, le monsieur Afrique/Moyen-Orient de l’administration Trump, répète à l’envie : « Ces mesures ne cherchent pas à créer d’avantages ou de désavantages entre les parties, ni à modifier la dynamique du champ de bataille, au-delà de pousser à une fin rapide des combats ». Pour autant, personne n’est dupe. 

Khartoum a dénoncé la manœuvre. Son ambassadeur à l’ONU, Al-Harith Idriss, a résumé l’enjeu du vote du 10 septembre en une phrase : étendre l’embargo à l’ensemble du territoire reviendrait à assimiler « les institutions étatiques à la milice rebelle ». Le Pakistan a défendu la même ligne, avec une fermeté rare. Son ambassadeur, Asim Iftikhar Ahmad, a averti que « la souveraineté, l’unité, l’intégrité territoriale et les institutions nationales du Soudan doivent être préservées ». À ses yeux, toute mesure qui affaiblirait l’État soudanais ne ferait qu’encourager les FSR et prolonger le conflit.

La bataille n’aura pas lieu

De toute façon, une nouvelle fois, le Conseil de sécurité se retrouvera bloqué. Paris, Londres et Copenhague soutiennent Washington. Pékin et Moscou, rejoints par Islamabad, s’y opposent au nom de la souveraineté et de l’intégrité de l’État soudanais. Derrière ce vote se rejoue une fracture plus large, celle qui oppose les puissances occidentales à une partie croissante des pays du Sud, pour lesquels la défense de la souveraineté des États est devenue un argument central face à ce qu’ils perçoivent comme une politique à géométrie variable.

La France, qui préside le Conseil en septembre, justifiera sa position en rejouant sa partition habituelle sur le Soudan : rappeler qu’il n’existe pas de solution militaire au conflit, que seule une voie diplomatique est envisageable. Une manière commode de soutenir Washington et de renvoyer les deux camps dos à dos, sans avoir à se prononcer ni fâcher l’allié émirati. Une position d’autant plus confortable que la résolution n’a aucune chance d’aboutir. 

Restera alors la solution de repli : un simple renouvellement du régime actuel qui expire le 12 octobre. Chacun proclamera son attachement à la paix, sans s’attaquer aux soutiens extérieurs qui l’alimentent. La routine, en somme.