Série Iyad ag Ghali (4/5). L’appel du djihad

Rédigé le 04/09/2026
Nathalie Prevost

La vie d’Iyad ag Ghali, le chef incontesté d’Al-Qaïda au Sahel, nous entraîne dans toutes les convulsions du Sahara depuis les indépendances. En ce sens, c’est une saga du Mali mais plus largement de la région et du grand jeu mondial pendant plus de soixante ans. Mais Iyad ag Ghali est aussi d’abord et, peut-être même surtout, un Touareg surgi sur les roches noires de l’Adrar des Ifoghas, qui  a consacré son existence à garder le contrôle de cet espace hostile rythmé par le bruit des armes. Ce quatrième épisode raconte son long basculement dans le djihadisme, sans doute au moins aussi politique que spirituel.

Par Nathalie Prevost

La fin des années 1990 et les années 2000 voient arriver de nouvelles menaces au Sahel central. Un Islam fondamentaliste venu de très loin se répand à travers les prosélytes ambulants du Tabligh, actifs depuis les années 1980 en Afrique de l’Ouest. Parallèlement, la guerre civile algérienne bat son plein, au nord de Kidal, avec ses bataillons de combattants djihadistes aguerris dont certains vont finalement trouver refuge au Sahara. Iyad ag Ghali, embourbé dans un processus de paix qui ne parvient pas à accoucher, de plus en plus contesté par ses camarades de lutte, saisit progressivement ces nouvelles opportunités de recrutement et d’influence.

En réalité, c’est dès 1999 que, selon plusieurs de ses proches, il se montre sensible au prosélytisme du Tabligh, un mouvement de missionnaires musulmans fondamentalistes né en Inde il y a presque un siècle. Proches du culte adopté par les talibans, les adeptes répandent une interprétation littéraliste des préceptes de l’Islam. Plusieurs chefs djihadistes maliens engagés dans l’occupation du nord du Mali en 2012 l’ont fréquenté, écrit Mathieu Pellerin dans une note de l’IFRI publiée en février 2017, « Les trajectoires de radicalisation religieuse au Sahel » : Oumar Ould Hamada, dit Barbe Rouge, Aliou Touré, le commissaire islamique de Gao, Amadou Koufa, le leader peul de la Katiba Macina, et Iyad lui-même.

Embrasser le Tabligh et semer des graines

Adeptes du tabligh, Hindoustan, 2020.

Selon l’un des compagnons de route d’Iyad à Kidal, Koufa aurait été un ancien disciple des assemblées de la dawa [l’appel de l’Islam, nom donné au culte préconisé par le Tabligh] organisées dans la bourgade du nord par le leader touareg après un pèlerinage décisif à La Mecque en 1998. « Lorsqu’il est revenu, j’ai vu qu’il avait changé. Il était devenu très attentif aux prières », confie un autre de ses amis. Jusque là, Iyad était un musulman ordinaire, initié au Coran et à l’arabe depuis l’enfance. « Quand les prêcheurs du Tabligh sont venus à Kidal, il les a immédiatement rejoints. » Les prédicateurs pakistanais, qataris et soudanais transitent à Bamako sans encombre, viennent à Kidal et Iyad relaye leurs enseignements chez lui : « Il a construit deux bâtiments pour accueillir de grands repas lors des assemblées du Tabligh. Les gens s’alignaient comme dans une caravane et ils récitaient des choses, après s’être enfermés une semaine dans une mosquée. Ensuite, ils devaient partir pour les « sorties », une à deux semaines, en laissant tout derrière eux. »

« Il a semé quelque chose », poursuit ce témoin. Pas encore le djihad mais une discipline, basée sur l’endoctrinement mystique. À l’époque, même s’il reste auréolé de son commandement de la rébellion, il est de plus en plus critiqué localement pour son rôle de conseiller du pouvoir.

Image réalisée avec l’IA pour illustrer les « sorties »
du Tabligh, page Facebook d’un adepte.

Première rançon, premier contact officiel avec le GSPC algérien

À partir de 2002, Iyad est élu du Haut Conseil des Collectivités territoriales, ce qui lui fournit un revenu régulier et une situation sociale. Il est vraisemblable que les premiers contacts, discrets, avec les djihadistes algériens du GSPC [ndlr, Groupe salafiste pour la prédication et le combat, issu, à la fin de la guerre civile, des rangs du sanglant Groupe Islamique armé algérien, GIA] remontent à peu près à cette date.

En effet, le 18 août 2003, il est le médiateur choisi par Bamako pour faire libérer 14 otages européens enlevés par Abdelrazak el Para dans le sud de l’Algérie, puis détenus dans le Sahara malien. Les otages sont accueillis triomphalement à Bamako par le Président et Iyad est officiellement remercié pour ses bons offices. Il y gagne un véhicule Prado flambant neuf et de l’argent. Combien ? Il ne le dira pas. Une rançon, la première d’une longue série, a été payée. Cinq millions d’euros selon le chef de l’opération, Abdelrazak el Para. Iyad ag Ghali fait alors la synthèse entre des intérêts qui coïncident superficiellement mais qui divergent profondément : le régime de Bamako, qui prélève sa dîme, dit-on, sur les rançons d’otages, le GSPC algérien et sa tutelle d’al-Qaïda, qui empochent l’argent, et ses frères touaregs qui contrôlent l’espace désertique du nord. Il va rester plusieurs années en équilibre sur ce fil tendu. Très rémunérateur.

Capture d’écran de la cérémonie d’accueil des otages européens par Amadou Toumani Touré, en boubou bleu, au palais de Koulouba,

Les Algériens d’Al-Qaïda, partenaires et menace

Au début des années 2000, le GSPC algérien est affaibli. La politique de la concorde civile mise en œuvre par le président Bouteflika porte ses fruits. Dans le cadre de la loi d’amnistie adoptée en 1999, beaucoup de combattants se rendent. Ils ne sont plus que quelques centaines, retranchés dans les montagnes de Kabylie sous les ordres de Hassan Hattab, qui démissionne en août 2003 en raison de divergences politiques avec ses camarades et renonce au djihadisme.

À la recherche d’un nouveau souffle, la nouvelle direction se rapproche d’Al-Qaïda centrale, fait des offres de service mais ne rejoindra officiellement la structure qu’en 2007. Dans ces années-là, des combattants sont envoyés en Irak et la nouvelle direction du GSPC noue des contacts avec des leaders d’Al-Qaïda au Moyen-Orient, y compris en Syrie. Le groupe est alors organisé en deux branches quasi autonomes, en Kabylie et au Sahara (voir le récit de Djallil Lounnas, dans Le djihad en Afrique du Nord et au Sahel, L’Harmattan, 2019).

Le nord du Sahel, un vaste espace hors de tout contrôle, est propice à la circulation de la contrebande, notamment d’armes, y compris celles des camps militaires locaux que vendent clandestinement des soldats de l’armée malienne. C’est ainsi qu’un acteur djihadiste discret, Abdelkrim Taleb, dont on va reparler plus bas, acquiert munitions et roquettes auprès d’anciens rebelles intégrés dans l’armée, à la faveur de transactions discrètes dans les montagnes du Tigharghar. C’est par le Sahara qu’entrent en Algérie les armes destinées aux maquis du nord, grâce à la logistique organisée par l’homme fort de la région, Mokhtar Belmokhtar (MBM), un natif de Ghardaïa qui sillonne l’Adrar et la Boucle du Niger depuis les années 1990 pour ses affaires de voitures et de cigarettes.

Mokhtar Belmokhtar.

Grâce à son utilité stratégique pour le groupe et à son positionnement en faveur du djihad global après 2003, Belmokhtar, un vétéran du djihad afghan, s’élève dans la hiérarchie de l’organisation, qui finira par le rétrograder en 2005 pour indiscipline. Son principal rival est alors Abou Zeid, le bras droit d’El Para mis hors jeu après son arrestation au Tchad au lendemain de sa grande prise d’otages. Iyad ag Ghali va s’intégrer dans cette rivalité jusqu’à l’intervention de Serval en 2013. Les prises d’otages sont l’un des enjeux du rapport de force, car elles distribuent l’argent et le pouvoir, sur le terrain local mais aussi au siège dAl-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), qui prélève une part substantielle du butin.

Contre Belmokhtar et avec Abou Zeid

Iyad s’inscrira résolument dans le camp d’Abou Zeid. Car il voit dans Mokhtar Belmokhtar et ses puissants réseaux maures une menace directe pour son influence et celle des Touaregs. Les deux hommes s’affrontent en 2006 à travers l’Alliance du 23 mai, déjà citée dans l’épisode précédent. Un membre de l’Alliance raconte : « Mokhtar Belmokhtar, qui n’avait pas encore l’importance gagnée par la suite, quittait l’Algérie et il avait été signalé par les Algériens à Iyad, qui lui ont demandé de l’intercepter. On s’est accrochés près de Tessalit en septembre et en novembre 2006. On a perdu des blessés de part et d’autre la première fois et trois hommes la deuxième fois. Les Algériens sont venus indemniser les familles. L’Alliance avait fait un pacte avec les services de renseignement extérieurs algériens, via Iyad. Puis on a arrêté. On avait touché des munitions de l’Algérie mais les officiers du mouvement estimaient qu’on ne pouvait pas s’attaquer à ce groupe sans véritable compensation politique. »

Alliance du 23 mai pour le changement, dans le Tigharghar, juin 2006 (photo DR).

« Mokhtar Belmokhtar faisait de l’argent avec les Arabes Lemhar [ndlr, Maures] de Gao », raconte un autre témoin de ces années-là. La grande ville occidentale de la Boucle du Niger va d’ailleurs devenir progressivement l’épicentre des trafics, de drogue surtout, sur l’autoroute du cannabis (puis, quelques années plus tard, de la cocaïne), qui rallie la Libye à partir du Niger. Les grands barons de la drogue maliens, qui coiffaient un temps tout le Sahara, sont des Arabes Lemhar de Bourem, au nord de Gao. Les deux plus connus, réputés proches des milieux gouvernementaux, sont Sherif Ould Taher et Mohamed Rougi, encore actifs, tout récemment, dans des transactions de libération d’otages.

 « Abdou Zeid, lui, était installé dans la région de Tombouctou où ses hommes s’étaient mariés avec des femmes Berabiche, avec le feu vert d’Amadou Toumani Touré, qui croyait, naïvement, dans la possibilité d’une cohabitation sans affrontements. » Beaucoup plus tard, en 2011, les réseaux de Belmokhtar, renforcés par une dissidence d’AQMI composée de combattants originaires du Sahara occidental, créeront le groupe MUJAO qui sèmera la terreur dans cette partie du Mali (Voir Djallil Lounnas).

Abou Zeid.

AQMI au Sahara est alors formée de quatre katibas. Les deux unités, parfois rivales, commandées par les deux Algériens Mokhtar Belmokhtar et Abou Zeid, la katiba dirigée par le discret Touareg Abdelkrim Taleb et celle de Yahia Abou el-Hammam, lui-aussi Algérien, proche d’Abou Zeid. On estime que le nombre des combattants dans les années 2000 plafonne encore à quelques centaines d’hommes seulement.

Taleb, aussi surnommé le Targui, n’est pas un cousin proche d’Iyad, comme on l’a souvent dit. Il appartient, certes, à la tribu des Ifoghas, mais pas à la fraction d’Iyad. Il est d’une fraction maraboutique, les Imazerakanes. Plutôt basé à Tombouctou, où il a étudié l’arabe, il passe régulièrement à Kidal pour ses affaires, notamment d’acquisition d’armes, on l’a vu plus haut. Abdelkrim n’a pas participé à la rébellion ni à ses résurgences. Homme discret, sa renommée va grandir dans l’Adrar avec son rôle croissant dans les affaires d’otages. Guide solide, maîtrisant bien le Coran, il devient progressivement le geôlier des otages et assure les traversées du Sahara, pour le compte de Mokhtar Belmokhtar d’abord puis d’Abou Zeid. Au fil du temps, Abdelkrim devient la passerelle entre Iyad ag Ghali et Al-Qaïda, dans les deux sens.

Chevaucher le dragon

Le rapprochement entre Iyad Ag Ghali et AQMI est ce qu’on appellerait aujourd’hui un accord gagnant-gagnant. Pour l’organisation, Iyad représente un capital local important, dans une région stratégique. Et pour Iyad, en recul d’influence, c’est une opportunité inespérée de rebond. Il s’agit aussi pour lui d’empêcher par tous les moyens que des étrangers, en l’occurrence algériens, ne deviennent les nouveaux maîtres de l’Adrar, marginalisant durablement l’influence de la tribu Ifoghas.

Mais en 2007, s’il tisse sa toile, il n’est pas encore prêt. Pour grandir encore, l’ex chef rebelle, définitivement découragé par l’échec de l’Alliance du 23 mai pour le Changement, part à Djeddah. Il y est nommé, en novembre, consul honoraire du Mali par Amadou Toumani Touré. Le Président, à l’instar de ses partenaires occidentaux, commence à s’inquiéter du virage emprunté par son conseiller spécial et souhaite l’écarter de la région. Cela n’empêche pas Iyad de continuer à distribuer ses bons offices de médiateur à l’occasion, comme avec Ibrahim ag Behanga en 2008 à Tripoli, mais Djeddah, la porte des lieux saints de La Mecque et de Médine, lui permet d’élargir le cercle de ses relations au Moyen-Orient.

Le consulat du Mali à Djeddah, à l’occasion d’une visite de la ministre malienne de la Promotion de la Femme,
de l’Enfant et de la Famille, en marge de sa participation au hadj, le 2 juin 2026.

Son activisme avec des personnalités islamistes considérées comme dangereuses par le régime saoudien conduit à son éviction, à la demande de Riyad, en 2010. On n’en sait pas plus, si ce n’est que le retour au Mali de l’ancien chef rebelle ne fait guère les affaires d’Amadou Toumani Touré, qui confie son embarras à des tiers.

Le militant touareg nigérien Mohamed Ewangaye, comme beaucoup de Touaregs indépendantistes, voit, dans l’arrivée au nord du Mali des combattants djihadistes algériens en 2003, le fruit d’un « complot entre Amadou Toumani Touré et l’Algérie, pour inoculer le virus du terrorisme dans le nord comme un antidote aux soulèvements touaregs ». Si l’Algérie, à son avis, s’est finalement fait déborder par l’entrée en scène d’Al-Qaïda centrale, qu’elle n’avait pas anticipée, Iyad ag Ghali a, lui, vu dans l’Islam un moyen de transcender les questions tribales. « Voilà pourquoi il a choisi le Tabligh, pourquoi il a manœuvré pour se faire affecter en Arabie saoudite. Il construisait un chemin et une stratégie. »

« Le djihad n’est pas nouveau. Toute notre résistance, entre nous ou contre d’autres forces, ça a toujours été du djihad. Firhoun, en 1894, il frappe un tambour au nom du djihad. En quoi est-ce étonnant qu’Iyad soit l’héritier de tout ça ? », s’exclame le paléo-anthropologue touareg. [Firhoun est l’une des grandes figures de la résistance armée à la colonisation française au début du XXe siècle. Il a dirigé une grande révolte des Touaregs Illoumeden en 1916, dans les régions frontalières entre le Mali et le Niger actuels.]

À son retour de Djeddah, Iyad ag Ghali a terminé sa mue. Il s’apprête à chevaucher une nouvelle monture. Mais il n’est pas seul à vouloir diriger les montagnes volcaniques du nord. La partie qui s’annonce sera sanglante et pleine de rebondissements. Et elle gagnera le pays peul.

À suivre : à la tête de la plus puissante filiale d’Al-Qaïda au monde.