La Côte d’Ivoire s’est dotée depuis quelques années de l’un des meilleurs réseaux routiers d’Afrique subsaharienne. Notre collaborateur, le journaliste et écrivain Venance Konan, en a profité. Il partage avec nous sa balade dans le nord du pays. Dans cet épisode, il nous emmène sur la route de Korhogo.
Par Venance Konan
Avant d’arriver à Korhogo, je vous recommande vivement de faire un crochet dans les villages de Kaouara et Sordi pour y découvrir, dans le premier, une vieille mosquée présumée datant du XVIIe siècle et, dans le second, les ruines de vieilles fortifications. Il faut d’abord se rendre à Ferkéssédougou qui est à une centaine de kilomètres de Kong, et où il n’y a, à vrai dire pas grand chose à regarder, et continuer tout droit jusqu’à la ville carrefour de Ouangolodougou, très proche des frontières du Mali et du Burkina Faso.
Dix-sept ans sur la route de La Mecque
Kaouara se trouve sur la route du Burkina Faso, à une quinzaine de kilomètres de Ouangolodougou. Sa mosquée, qu’une pancarte au bord de la route indique avoir été construire « probablement au 17e siècle », serait, selon ce que nous dit le guide que nous trouvons sur place, l’œuvre d’un certain Ouattara Bakoureni, un pieux musulman originaire du village, qui a passé dix-sept ans à pied sur la route du pèlerinage de La Mecque, aller et retour. Elle se distingue par son architecture de minarets et de contreforts en forme d’ogive. Elle est divisée à l’intérieur en trois parties, le vestibule, l’espace réservé aux femmes et celui réservé aux hommes. La visite est gratuite, mais comme le précise le guide, on peut donner à sa convenance « quelque chose pour son entretien ». La mosquée de Kaouara est inscrite sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO.
De retour à Ouangolodougou, prendre cette fois-ci la route de Pogo, à la frontière du Mali. Sordi se trouve à quelques kilomètres de Dawala et de Pogo, au bout d’une piste en terre de deux kilomètres. Des murailles furent érigées sur une trentaine d’hectares, probablement vers 1710-1711 pour protéger le village des invasions étrangères. Elles sont constituées de trois remparts, le premier servant à protéger la chefferie, le second pour le village et le troisième pour renforcer la protection. Elles sont faites de pierres et d’argile mélangées à de la paille. Elles sont en partie en ruine, mais il en reste encore de très impressionnantes. La population milite activement pour que ces murailles soient inscrites sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. Mais le moins que l’on puisse dire est que l’État de Côte d’Ivoire ne fait pas grand chose pour leur conservation et leur promotion auprès des touristes. Et c’est bien dommage.
Ces visites faites, vous pouvez revenir à Ferkéssédougou pour prendre la route de Korhogo. La route, en excellent état, est d’environ 50 km. Korhogo, située à 635 km d’Abidjan en région de savane, est la ville la plus importante du nord de la Côte d’Ivoire et la troisième du pays. Elle est entourée de collines ou de montagnes miniatures dont la plus imposante est le mont Korhogo, qui culmine à 563 mètres. Il y fait très chaud pendant les mois d’octobre à mai, mais le climat s’adoucit avec la saison des pluies en juin et septembre, mais surtout pendant la période de l’harmattan, en décembre et janvier.
Le patriarche de Korhogo
La ville s’est considérablement développée et modernisée ces dernières années, avec la construction d’une université, d’un stade de football qui a abrité une partie des compétions de la Coupe d’Afrique des Nations (CAN) de football en 2023, de rues bien bitumées, et de nombreux hôtels de toutes les catégories. La ville aurait été fondée au XIVe siècle par des Sénoufos venus de Kong, conduits par un certain Nanguin Soro.
Le chef historique le plus connu de Korhogo est celui que l’on appelle « le patriarche » Péléforo Gbon Coulibaly. Lorsque, à la fin du XIXe siècle, les troupes de l’empereur du Wassoulou, l’Almamy Samory Touré, envahirent la région, le « patriarche » choisit de faire alliance avec les Français, qui venaient eux aussi d’arriver sur place, et la localité fut épargnée de la destruction. En 1946, c’est grâce au soutien du « patriarche » Péléforo Gbon Coulibaly que Félix Houphouët-Boigny fut élu député à l’Assemblée nationale française, ce qui marqua le début de son ascension politique. Il resta fidèle au « patriarche » toute sa vie et pendant les 33 ans de son règne à la tête de la Côte d’Ivoire, les descendants de ce dernier demeurèrent ses protégés.
Inspirer Picasso
À Korhogo il faut se rendre à Waraniéné, pour voir le village des tisserands, ou dans le village de Fakaha où l’on confectionne les étoffes ornées de motifs sénoufos que l’on dit avoir inspiré Pablo Picasso lors d’un voyage dans la région dans les années 1930, ou les forges de Koni. On peut aussi visiter le domaine Bini avec ses pierres magnifiquement sculptées et le musée consacré à Péléforo Gon Coulibaly. Les sportifs pourront, pour leur part, aller escalader le mont Korhogo. Contrairement à Kong et à certaines petites localités environnantes, Korhogo ne possède pas de monument ancien.
Vous pourrez faire une escapade à Boundiali, située à 113 kilomètres de là, une très belle ville moderne aux rues bien bitumées et très propres, où l’on peut admirer de belles petites montagnes dont le mont rocheux de Gnagbo avec sa grotte que l’on dit capable d’abriter jusqu’à 200 personnes, ainsi qu’une source d’eau que l’on dit intarissable. Un peu plus loin, à Kouto, on peut voir une belle mosquée de type soudanais en banco, classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, tout comme celle de Tengrela, du même type, située à quelques encablures du Mali.
À quelques kilomètres de Kouto, dans le village de Samogossoba, vous pourrez apercevoir des hippopotames s’ils sont d’humeur à sortir de leur lac en votre présence. Ne pas oublier cependant que malgré leur masse imposante, les hippopotames courent très vite sur terre et n’apprécient pas toujours d’être importunés.
Encadré
Lassina Koulibali, la voix solitaire venue du nord
Sa dernière chronique intitulée « le pays où tout le monde veut être milliardaire », reprise dans un grand journal ivoirien, a totalisé plus de 150 000 vues sur les réseaux sociaux. Il y dénonçait la course effrénée de ses compatriotes à l’enrichissement facile qui était en train de conduire son pays à sa perte. Dans une autre chronique il pleurait la destruction des arbres dans sa vile natale de Korhogo où il réside, et dans tout le reste de la Côte d’Ivoire. Il écrivait notamment ceci : « Où sont passées les ceintures vertes, les cours d’eau, les marigots, les prairies qui autrefois entouraient nos villes ? On coupe, on pollue, on lotit sauvagement et on vend à tour de bras. Et les générations futures ? » Régulièrement, Lassina Koulibali publie sur les réseaux sociaux ses états d’âme, ses colères contre les dérives de sa société, ses coups de gueule.
Lassina Koulibali est né à Korhogo en 1977, y a fait ses études primaires et secondaires, avant d’aller les achever à l’université d’Abidjan Cocody par des études de droit. Après avoir obtenu une licence en développement durable, il est revenu dans sa ville natale où il fait du commerce, aussi bien de matériels de construction que de produits agricoles, notamment le riz, le maïs, le mil, les mangues et le miel.
« Marcher sur ses jambes »
Mais à côté de ses activités professionnelles, ce musulman de tendance soufi, amoureux des poètes mystiques, ascètes et scientifiques musulmans du Moyen Âge, tels que Rumî, Avicennes, Ibn Batouta, Ibn Arabi, Al Biruni ou Ibn Razi, dirige une ONG baptisée « Yayedèmin » qui signifie en sénoufo « entraidons-nous » et qui travaille avec le service social du centre hospitalier régional (CHR) de Korhogo pour la prise en charge des malades en difficulté financière. Elle travaille également avec le centre catholique Sainte Camille de Korhogo pour la prise en charge de certains malades mentaux, vient en aide aux orphelins et accorde des bourses aux étudiants les plus brillants. Cette ONG bénéficie essentiellement du soutien d’un ami avocat de Lassina Koulibali.
Si Lassina admire les idées de nombreux intellectuels français, il apprécie beaucoup moins certains aspects de la politique française en Afrique et rêve d’une Afrique qui se tiendrait toute seule sur ses deux jambes. « Tous les hommes sont dotés des mêmes capacités intellectuelles. L’Africain n’est donc pas plus bête que d’autres. Mais pour parvenir à atteindre un certain niveau de développement, nous devons, nous les Africains, accepter de faire certains efforts et accepter d’abandonner certaines tares, telles que le laxisme, le clientélisme, l’esprit partisan, le « je-m’en-foutisme » etc. Nous avons développé un nouvel individualisme africain qui pousse à toutes les dérives pour la course au gain facile. Nous manquons de vision à long terme, chacun regarde seulement dans son assiette et nous refusons de voir l’intérêt général. »
Lorsqu’on lui demande ce qu’il propose comme solution aux maux qui minent sa société, Lassina répond que nous n’avons pas à réinventer la roue. « On nous demande juste de regarder ce qui marche bien ailleurs et d’appliquer ici les bonnes recettes de bonne gouvernance et de vie en société. Le travail, la rigueur et la discipline asiatiques sont, par exemple, des comportements que nous pourrions copier. Nous devons arrêter d’être complexés. » Puisse cette voix du nord, pour le moment solitaire, être un jour entendue et comprise.
