Série Iyad ag Ghali (3/5). Rébellion fulgurante au pays natal

Rédigé le 01/09/2026
Nathalie Prevost

La vie d’Iyad ag Ghali, le chef incontesté d’Al-Qaïda au Sahel, nous entraîne dans toutes les convulsions du Sahara depuis les indépendances. En ce sens, c’est une saga du Mali mais plus largement de la région et du grand jeu mondial pendant plus de soixante ans. Mais Iyad Ag Ghali est aussi d’abord et, peut-être même surtout, un Touareg surgi sur les roches noires de l’Adrar des Ifoghas, qui  a consacré son existence à garder le contrôle de cet espace hostile rythmé par le bruit des armes. Dans ce troisième volet, Iyad ag Ghali est de retour chez lui, à la tête d’une rébellion longtemps attendue, aussi fulgurante que modeste dans ses moyens.  

Par Nathalie Prévost

Cette photo est la plus célèbre photo d’Iyad ag Ghali en 1990. On la doit à
Depardon (Magnum).

Dans sa somme sur ces événements (Les Touaregs Kel Adagh, Khartala), Pierre Boilley écrit que la rébellion de 1990 « n’a pas eu le caractère spontané qu’on lui a souvent prêté. » « La pauvreté en armes et en moyens matériels des combattants de juin 1990 n’était pas due à l’improvisation mais aux coups très rudes portés peu avant à l’organisation touarègue par les services maliens de la sécurité intérieure. Les ishumar se préparaient au soulèvement depuis des années, par un entraînement militaire conséquent, la participation à des conflits armés et la création d’une structure politico-militaire en partie clandestine qui regroupait des centaines d’hommes et dont les cellules étaient dispersées sur tout l’ouest du continent, tant au Maghreb qu’en Afrique noire et jusqu’en Europe. »

Cinq kalashnikov, deux fusils de chasse et des sabres

Un ami d’Iyad, cadre de la rébellion nigérienne, le paléoanthropologue Mohamed Ewangaye Didane, raconte la situation très critique de 1990. «Toutes les caches d’armes faites entre 1985 et 1990, quelques Kalash et des munitions, avaient été repérées et les combattants précurseurs arrêtés par les services de Moussa Traoré. Le 28 juin 1990, Iyad déclenche la lutte dans la difficulté, parce qu’il est un homme de parole et qu’il ne peut pas se dérober ». Iyad ag Ghali, qui commande la rébellion, en fait lui-même le récit à Boilley. « Il a bien fallu choisir : soit commencer le mouvement tout de suite, soit abandonner ce beau plan et attendre la génération suivante… Nous avons opté pour le déclenchement. C’est dans ce désordre, cet éparpillement, qu’on a rassemblé pour débuter une cinquantaine d’éléments. Pour ces 50 personnes, sans rien, sans argent, il n’y avait que cinq armes et aucun véhicule. »

Combattants du MPA d’Iyad ag Ghali en 1990. Iyad est le troisième à partir de la droite, avec des lunettes noires, et Hassan Fagaga le premier.

Ewangaye Didane se souvient qu’Iyad « est passé par Niamey, où il avait des contacts », pour récupérer une arme cachée à la frontière « finalement bouffée par les termites ». Quarante jours plus tôt, le 7 mai 1990, au nord-ouest du Niger, des Touaregs nigériens avaient attaqué un poste militaire de Tchintabaraden et trois d’entre eux avaient été arrêtés par la gendarmerie malienne et emprisonnés à Menaka. L’un des objectifs de la première opération de la rébellion malienne était de les libérer.

Avant d’attaquer un poste isolé de la gendarmerie de Menaka, accompagné d’Eladji Gamou qui connaît parfaitement la zone, « avec deux fusils de chasse, cinq Kalachnikov et des sabres », selon les précisions fournies par Iyad ag Ghali à Pierre Boilley, les rebelles s’emparent de 4 véhicules de l’ONG World Vision sur la route de Tedjerert. Surpris dans leur sommeil à 4h00 du matin, les gendarmes n’opposent pas de résistance et sont « tous massacrés », écrit Boilley. Toutes les armes sont raflées : carabines chinoises, Kalachnikov, munitions. Huit autres véhicules sont réquisitionnés dans le village et aussitôt chargés de fûts de gasoil et de vivres. « L’objectif était d’avoir des véhicules, des armes et des munitions. Ils ont mis la ville à sac. Au fur et à mesure qu’ils prenaient les postes, ils prenaient les armes et les véhicules. Puis ils se sont repliés sur Tighiret, près de Menaka et ils ont progressé vers le nord », résume Ewangaye Didane.

Iyad ag Ghali pendant la rébellion de 1990.

La vie rebelle est rude. Iyad la décrit dans ses confidences à Pierre Boilley. « On a fait les premiers six mois sans aucun repos. (…) On travaillait nuit et jour. Il y avait aussi le problème de la nourriture. (…) On ne mangeait que de la semoule et de l’huile, et c’est tout ! On tuait des biches, bien sûr, pour la viande. C’était de la survie… De telle sorte que la moindre petite blessure s’infectait beaucoup parce que nous avions des carences de vitamines. » 

Attaquer sans relâche

« Attaquer sans relâche afin de se procurer armes, munitions, vivres et véhicules était la seule façon de réussir à durer et aussi le moyen d’exercer une pression intense sur l’armée malienne (…) en donnant l’impression que les rebelles étaient partout », obligeant les militaires à disperser leurs forces. Cette stratégie décrite par Boilley, qui a été payante pour Iyad en 1990, reste largement celle des groupes djihadistes sous son autorité en 2026. Les attaques, des rezzous dispersés, se succèdent donc, une trentaine entre la fin du mois de juin et le début du mois de décembre, globalement dans les limites de l’Adagh à l’exception de rares raids dans la région de Menaka.

Début septembre 1990, après l’attaque de Toukcemen, Moussa Traoré décide de négocier.

À Toukcemen, le 4 septembre 1990, Iyad conduit la moitié des 50 hommes dont fait partie le chanteur de Tinariwen, Ibrahim Abraybone, et El Hadj Gamou, alors son adjoint (qui a, par la suite, fait carrière dans l’armée malienne). La moitié du bataillon malien est détruite ; 80 soldats maliens et une quinzaine d’ assaillants, tous des anciens du Liban, gisent sur le champ de bataille. Des soldats rescapés meurent de soif en essayant de gagner Gao à pied. Selon la rumeur, Moussa Traoré, fou de rage, aurait envoyé un télégramme vengeur à Kadhafi. La fin du règne du président malien, au pouvoir depuis 1969, approche. Affaibli, il va bientôt céder sa place sous les assauts des contestations étudiantes et démocratiques. Sa stratégie militaire de la terre brûlée, inspirée de la répression de 1963, se retourne contre lui : elle renforce la légitimité des rebelles à l’intérieur de la communauté et s’attire les critiques de la communauté internationale. De plus, les leaders de la région ne le soutiennent pas. Là encore, il est troublant d’observer comment la crise qui fait rage depuis 2012 au Mali rejoue, d’une certaine façon, les événements de 1990.

C’est toujours Iyad qui parle à Pierre Boilley : « Après les premiers six mois, on a eu un gros soutien de la population. Ce qui a beaucoup changé les choses, c’est la répression, les massacres. L’ambiance a changé. Les populations se sont solidarisées. Et puis nous avons adopté une bonne stratégie : celle de créer des bases à l’intérieur et de résister sur place. On n’a pas bougé. (…) À cause de notre attitude et parce que les négociations informelles ont commencé à Tamanrasset, les gens ont commencé à nous aider… Tout le monde a commencé à cotiser, les femmes ont vendu ce qu’elles avaient comme bijoux et tout le monde s’y est mis, à Tamanrasset, partout, et même en Libye. »

Vers l’accord de Tamanrasset

Les rebelles sont aussi soulagés que le Président de trouver une issue. « On avait prévu qu’en six mois de combats, il fallait trouver une solution. (…) Six mois, c’était le maximum pour que l’armée ne se retrouve pas et il fallait faire le maximum de coups d’éclats pour cela marque, que cela change les mentalités au Mali et que cela suscite tous les changements en suspens. (…) Il ne fallait pas mener une longue guerre, du type de la guérilla classique, des embuscades par ci, des petits trucs par là, une escarmouche, une attaque. Il fallait mener des actions très énergiques avec le maximum de résultats. (…) On ne prévoyait pas un combat plus long, d’abord par insuffisance de moyens, pour aussi des raisons stratégiques. »

Les accords de Tamanrasset, signés le 6 janvier, sont en deçà des revendications d’indépendance formulées par le congrès de Tripoli en 1987. Il s’agit d’un accord de cessation des hostilités qui tient sur une page, endossé, côté rebelle, par le MPA d’ag Ghali et un nouveau mouvement créé pour la composante maure de la rébellion : le Front islamique arabe de l’Azawad, lui aussi représenté par ag Ghali. L’accord sanctionne la démilitarisation des 6e et 7e régions du nord, par un « allègement progressif » du dispositif des forces armées maliennes, l’évitement par l’armée « des zones de pâturage et de forte concentration des populations » et le retour à une gestion civile. Les résolutions politiques et économiques, intégrées au procès-verbal de la rencontre, adoptent la création d’une 8e région, dotée, avec ses deux voisines du nord, d’un « statut particulier » prévoyant une large autonomie de gestion reposant sur des assemblées locales élues. Dans l’ensemble, malgré l’inaboutissement du texte et le flou sur ses conditions de mise en œuvre, c’est un succès majeur pour la rébellion, qui est, en outre, sortie de son isolement géographique par une large médiatisation internationale.   

Amadou Toumani Touré, le 26 mars 1991, après le renversement de Moussa Traoré.

 La paix…

Victorieux sur le papier, le mouvement éclate pourtant, à la faveur des désaccords politiques en son sein ainsi que sous la pression des acteurs extérieurs. L’Algérie impose ses règles et sa vision. Elle exige le retrait du « L » du nom du Front populaire de libération de l’Azawad (FPLA), conduisant Iyad à rebaptiser son mouvement en Mouvement populaire de l’Azawad (MPA), sans pourtant saborder complètement le FPLA. Médiateur entre Alger et ses frères, le commandant militaire en chef voit s’évanouir l’utopie d’une unité touareg que brisent les rivalités tribales et personnelles. Les pressions sont intenses. Des fractures générationnelles et sociales se révèlent.

Les chefs traditionnels, récusés par les jeunes combattants, représentent l’État lors des discussions. Carrément qualifié de « mouchard », l’aménokal Intalla est violemment pris à partie. Chaque combattant est, en quelque sorte, rattrapé par son groupe d’origine. Pour Pierre Boilley, ces événements sont aussi le reflet d’une rupture plus large entre « les nomades plus âgés restés nomadiser dans l’Adagh et les ishumar qui ont parcouru le monde. » La suprématie ifoghas est contestée, parfois accusée, comme en 1963, d’avoir surtout œuvré à protéger son propre pouvoir. Les tributaires, majoritaires en nombre, se révoltent aussi contre les nobles. D’ailleurs, les combattants instruits dans les camps de Libye sont pétris d’idéologie révolutionnaire.

Iyad leur répond, auprès de Pierre Boilley, dans un cri de défense qui assume l’ambiguïté fondamentale des Ifoghas. « Objectivement, les Ifoghas sont le fer de lance de l’Adrar et l’Adrar des Ifoghas est le fer de lance des Touregs du Mali en général. (…) ceux qui ont négocié avec l’Etat, sous-entendu les alliés d l’Etat, ce sont des Ifoghas, mais ceux qui ont été les plus actifs dans la révolution, ce sont aussi des Ifoghas. (…) Ceux qui ont fait le soulèvement de 1963, ce sont les Ifoghas, ce sont eux qui ont subi les massacres. Mais ceux qui ont négocié avec l’Etat en 1963 pour que les choses se calment (…) ce sont toujours les Ifoghas.»

Le Nigérien Ewangaye Didane approuve le choix d’Iyad. « Pour moi, Iyad avait raison d’accepter ces accords car il n’était pas possible de continuer la lutte dans ces conditions. Il avait compris le contexte hostile : l’Algérie, les réticences des communautés inquiètes de la résurgence de la guerre. C’était une première étape : l’objectif était de ramener la lutte, de la Libye, au Mali et au Niger et donc de s’implanter pour propager la révolution et préparer les communautés. Mais on voit bien qu’il a été contesté par les autres parce qu’ils ne comprenaient pas sa stratégie. C’était des jeunes jusqu’au-boutistes qui avaient juré sur le Coran de libérer l’Azawad, une masse analphabète formée à la va vite. »

…et la division

Après la signature de l’accord de Tamanrasset, frustrés, une partie des rebelles reprennent le maquis. De nouveaux fronts apparaissent sur des bases tribales et sociales qui reflètent des projets différents et parfois antagonistes. Fin 1991, écrit Boilley, le FPLA est quasi exclusivement Chamanamas et kel Ansar, le FIAA est composé d’Arabes et de Maures, le MPA et l’ARLA de Kel Adagh, l’ARLA de tributaires. Les défenseurs du MPA d’Iyad ont beau marteler que ce dernier « n’a jamais fait la différence entre Noir, Blanc, vassal, noble », ils s’insurgent contre le projet de leurs rivaux de l’ARLA de « vouloir créer une nouvelle société ». Le MPA rejoindra finalement l’ADEMA du président Alpha Omar Konaré, qui s’installe au pouvoir à partir de juin 1992.

Le prolongement de l’accord de Tamanrasset, qu’il approfondit et précise, sera le Pacte national, signé le 11 avril 1992, la veille du premier tour des élections présidentielles, en présence du président de transition Amadou Toumani Touré. Les dispositions en faveur du retour de la paix et le statut particulier accordé aux régions du nord (« les 6e, 7e et 8e régions de la République du Mali, appelées Azawad par les Mouvements et Fronts unifiés», vont, écrit Pierre Boilley, « bien au-delà d’une décentralisation, même de large envergure » et s’approchent « sinon du fédéralisme, du moins d’une véritable autonomie interne ».

Le Pacte accomplit de grands pas et consacre un compromis de part et d’autre. Mais la qualité de ce document et sa prise en compte des revendications existentielles des Touaregs, ne suffisent pas à faire cesser les désordres du nord. La mise en œuvre des très nombreuses mesures spéciales adoptées alors, qui ont inspiré tous les accords ultérieurs, s’étire et s’étiole. « L’optimisme qui pouvait s’exprimer le 11 avril 1992 (…) retomba ensuite peu à peu. » (Boilley) « Les régions du nord devinrent des zones sous-administrées, voire pas du tout administrées.»

Iyad ag Ghali près de Kidal à un bivouac, août 1996 (photo DR).

Les rivalités internes à la société touareg éclatent alors en affrontements armés entre anciens frères d’armes. L’insécurité revient. Et, conséquence de la démilitarisation qui a laissé la région livrée à elle-même, des groupes d’autodéfense apparaissent, encouragés par les autorités centrales selon plusieurs sources. La violence se communautarise. Si, pour les partisans des rebelles, cet échec est le fruit de la mauvaise volonté de l’Etat et de l’inachèvement du processus d’émancipation, pour d’autres, comme l’ancien Premier ministre Choguel Maïga, aujourd’hui emprisonné, c’est plutôt l’effet d’une surenchère qu’il appelle « la politique du guichet ».

Et Iyad dans tout cela ? Conformément à son tempérament plutôt discipliné, il joue la carte du Pacte national et assume un rôle d’émissaire du Président, Alpha Oumar Konaré d’abord puis Amadou Toumani Touaré, dit ATT. Conseiller pour les affaires du nord au Palais de Kolouba, il tente de pacifier les turbulences de ses frères et d’arbitrer les contentieux. Parfois, il passe de l’autre côté. Comme lors de l’épisode tardif de la mutinerie de février 2006.

Combattants de l’Alliance démocratique du 23 mai pour le Changement, en juin 2006, dans le Tigharghar (Photo DR).

La nébuleuse affaire de l’Alliance du 23 mai pour le Changement

L’ancien Premier ministre Choguel Kokalla Maïga, notoirement allergique aux rébellions, raconte cet épisode brumeux dans son livre Les Rébellions au nord du Mali (EDIS, 2018). À l’occasion d’une mutinerie d’une soixantaine d’intégrés derrière le lieutenant-colonel Hassan Fagaga, en février 2006, « Iyad ag Ghali, théoriquement toujours fidèle aux dispositions des accords de Tamanrasset, est choisi pour servir de porte-parole auprès du gouvernement. Il se rend à Bamako pour introduire les doléances des mutins. Mais, sans doute excédé par les incessantes demandes des rebelles, Amadou Toumani Touré refuse d’accéder à sa requête. »

De Bamako, Iyad rallie Kidal par la route, sans s’arrêter au crépuscule à Gao, dont il se méfie. A son arrivée, vers une heure du matin, l’un de ses amis l’avise que Fagaga et ses hommes s’apprêtent à attaquer le camp de Kidal. Dans la nuit du 22 au 23 mai, c’est chose faite. Ils prennent les deux camps militaires et se rendent maîtres de la ville. Le mouvement est relayé par d’autres intégrés à Menaka, sous la conduite de Ba ag Moussa. La menace d’une nouvelle rébellion prend forme.  Elhadj Gamou, colonel des forces armées maliennes et joker de Bamako, est envoyé ramener l’ordre à Kidal. Mais, écrit Choguel Maïga, « Iyad ag Ghali réussit à contenir les rebelles et à les empêcher de commettre des exactions » tandis que son ancien adjoint, « Ag Gamou, (…) s’abstient (…) de donner l’assaut à la ville. À la suite d’une communication téléphonique avec son ancien frère d’arme, les rebelles évitent l’affrontement et se retirent hors de la ville pour se réfugier dans le Tigharghar. »

Hassan Fagaga (chèche noir, premier plan), et ses hommes, en mai 2006 (photo DR).

Un proche d’Iyad, rapportant la version de ce dernier, affirme qu’il lui a fallu plus d’une heure, le 23 mai, pour convaincre Fagaga et ses hommes de quitter le camp pour ne pas fournir le prétexte d’une intervention militaire conduite par Gamou. Ils finissent par libérer les lieux vers midi et se retranchent dans les montagnes où Iyad les accompagne.

Diverses interprétations circulent sur ces événements. Selon le proche cité ci-dessus, Iyad ag Ghali aurait ainsi déjoué une opération militaire à Kidal imaginée par Alger pour bloquer l’ouverture d’un consulat libyen dans le bastion rebelle. Fagaga, qui passait pour pro-algérien, aurait été manipulé. Ce dernier a, lui, toujours nié cette interprétation. Certains, encore, mettent en avant une décision présidentielle ayant mis le feu aux poudres qui mutait les intégrés au sud pour mettre un terme à leur ingérence politique dans la région.

Mais un cadre impliqué dans ces événements, avec lequel Mondafrique s’est entretenu sous couvert d’anonymat, affirme plutôt que l’Alliance démocratique du 23 mai pour le Changement, portant le nom de la date de l’attaque des deux camps de Kidal, était mue par un projet purement politique et traduisait le désenchantement de l’échec de la mise en œuvre du Pacte national. « C’est Hassan Fagaga qui avait rédigé le projet et Ibrahim Behanga s’y est associé par la suite. Nous avons convaincu des militaires touaregs présents dans les casernes de Kidal de s’associer à l’insurrection. Toutes les autres interprétations sont du bidon. »

Iyad ag Ghali n’était pas à l’origine de la mutinerie, affirme cet homme. S’il avait été informé, « il aurait refusé et il y aurait eu des fuites. » « Quand les attaques ont commencé, Iyad dormait. Il a été réveillé et il est monté sur la terrasse de sa maison pour observer les affrontements. En revanche, il est effectivement l’inspirateur de la décision de quitter la ville pour épargner les civils. Quand nous sommes arrivés à Tigharghar, il nous a dit qu’il avait joint le président malien et que ce dernier se disait prêt à négocier si tous ceux qui avaient attaqué les villes de Kidal et de Menaka déposaient les armes. On lui a répondu que nous n’étions pas des voleurs de lait et de tomates mais des hommes engagés dans une action politique contre un Etat. C’est ainsi que nous avons imaginé de faire d’Iyad le sage qui chapeauterait notre mouvement et que son homme de confiance Amada Ag Bibi [ndlr, le négociateur principal des otages du JNIM au Mali] est devenu le porte-parole de l’Alliance lors des négociations qui ont suivi. »

Durant les quelques mois de son existence, le mouvement reprendra la rhétorique de la rébellion et maintiendra une activité militaire sporadique, faisant jonction avec la rébellion qui éclate au même moment au Niger. Le gouvernement signera finalement, sous l’égide de l’Algérie, à nouveau arbitre, l’accord de paix dit d’Alger, vite et mal écrit, le 4 juillet 2006. Pour Choguel Maïga, nul doute qu’Iyad était le deus ex machina de tout cela. Pour les amis de l’ancien conseiller de Kolouba, il fit au contraire, tout ce qui était en son pouvoir, pour déjouer l’action de ses frères. Peut-être, en réalité, avait-il un pied de chaque côté et cherchait-il un impossible compromis. Ou juste à gagner du temps.

Le consulat libyen ne vit finalement jamais le jour. La maison d’Iyad avait été choisie par les Libyens pour servir de bureau consulaire et celle d’Attayoub Touba comme résidence diplomatique, au grand dam de l’Algérie voisine qui ne voyait pas cette initiative d’un œil favorable. Les troubles créés par Fagaga firent avorter le projet. Mais Iyad ag Ghali, à ce moment-là, avait, déjà d’autres priorités. Pour Mohamed Ewangaye Didane, « il avait compris que l’Azawad, ce n’était pas pour tout de suite. Et il a cherché des alternatives. Comment faire l’unité des Touaregs contre le facteur tribal ? C’était une question clé pour lui. Et la réponse, c’était l’Islam. »

À suivre : l’appel de la Dawa.