Au palais de Carthage, le frère du président, Naoufel Saied, et la famille de son épouse se disputent la primature, les dossiers du « règlement pénal » et les postes clés. La bataille pour la succession à la tête de l’État tunisien a désormais débuté notamment au sein de l’entourage présidentiel alors que les rumeurs sur l’état de santé de Kaïs Saîed se font de plus en plus alarmantes
Le président tunisien et son épouse, Ichraf Chebil, dont la famille joue un rôle décisif à la tète de l’État
Un rituel s’est installé à Carthage, que les Tunisiens ont appris à décoder : après chaque disparition qui alimente les informations sur l’incapacité totale du président, son entourage organise une apparition-éclair de quelques minutes, soigneusement filmée, destinée à démentir par l’image ce que le silence laissait entendre. Les informations évoquant une incapacité sont régulièrement relayées par des médias étrangers ; elles ne font toutefois l’objet d’aucune confirmation officielle et doivent être considérées comme des affirmations non vérifiées.
Ce fut le cas le 18 juillet, avec une visite nocturne éclair à une station de pompage à Bagdadir El Kolla puis à un chantier anti-inondations à Bizerte. Ce fut de nouveau le cas le 27 juillet : après une nouvelle absence d’environ une semaine, Kaïs Saïed est réapparu quelques minutes à Carthage pour recevoir les lettres de créance de nouveaux ambassadeurs — exercice protocolaire de pure forme, sans prise de parole sur la crise qui secoue le pays. Ces apparitions-éclairs, loin de dissiper le doute, l’entretiennent : elles ressemblent moins à l’exercice normal du pouvoir qu’à des preuves de vie. Un président en pleine capacité gouverne ; un président dont l’entourage doit prouver, semaine après semaine, qu’il est encore capable de marcher quelques pas devant une caméra, ne gouverne plus — il est gouverné.
Dans les démocraties, l’opacité sur la santé d’un chef d’État serait un scandale national. Dans la Tunisie de 2026, elle est devenue un instrument de gouvernement : elle maintient ministres, magistrats, généraux et opposants dans la même attente paralysante, et elle offre au cercle restreint de l’entourage présidentiel plus divisé que jamais une liberté de manœuvre totale.
Deux clans, un même système
Le conflit qui déchire l’entourage de Kaïs Saïed n’oppose ni des réformateurs à des radicaux, ni des défenseurs de l’État à des prédateurs. Les deux camps — l’aile du frère du président, Naoufel Saïed (voir l’image ci dessus) , et l’aile de la famille de son épouse Ichraf Chebil, incarnée par sa sœur Atika — sont pleinement solidaires dans la défense du système : instrumentalisation des appareils administratif, judiciaire et sécuritaire contre les opposants, fermeture méthodique de l’espace médiatique indépendant, mobilisation de sites de propagande et de fermes à trolls pour désinformer l’opinion. Leur seul différend substantiel tient en une question : qui détiendra les clés de l’après-Saïed ?
Naoufel Saïed, avocat de profession, fut le directeur de campagne du candidat en 2019 et demeure, selon la plupart des observateurs, la « matière grise » du président — même s’il se présente volontiers comme un simple « militant politique » qui ne tirerait aucun profit de sa parenté. En janvier 2026, il a dû démentir publiquement sa nomination imminente au ministère des Finances, tant la rumeur de son intrusion directe dans les affaires de l’État devenait gênante.
Face à lui, Atika Chebil, magistrate et avocate, sœur de la première dame, s’est révélée au grand jour pendant la campagne présidentielle de 2024, comme l’a documenté Jeune Afrique : membre éminent du clan familial qui entoure désormais toutes les décisions du palais.
Premier enjeu : la primature, clef de la succession
Nous l’avons vu dans la première partie : la Constitution de 2022 fait du chef du gouvernement l’autorité chargée de pourvoir la vacance temporaire de la présidence. Ce poste, que Saïed a méthodiquement réduit à un rôle d’exécutant — quatre titulaires en cinq ans —, est devenu du coup l’enjeu stratégique majeur de la succession. Qui le tient au jour J tient la transition.
Naoufel Saïed pousse pour la ministre de la Justice, Leïla Jaffel. Magistrate née en 1960, à la tête du ministère depuis octobre 2021 — une longévité exceptionnelle sous Saïed —, Jaffel est, selon l’expression de Jeune Afrique, une « pièce maîtresse » du dispositif présidentiel : c’est sous son autorité que la machine judiciaire a été convertie en instrument de poursuite des opposants, des journalistes et des magistrats récalcitrants. Aux yeux du clan du frère, elle cumule trois atouts : la fermeté face à l’opposition, la cohérence idéologique avec le projet saïedien, et la loyauté personnelle envers le président.
Le clan Chebil, lui, défend la candidature du ministre de la Santé, Mustapha Ferjani — avec le soutien, dit-on à Tunis, du directeur de la sécurité présidentielle, Khaled Yahyaoui. Médecin militaire, promu général de corps d’armée, Ferjani était conseiller du président chargé de la santé avant d’entrer au gouvernement en août 2024. Sa valeur, aux yeux de ses parrains, n’est pas médicale : elle est géographique et militaire. Ferjani serait le pont entre la famille présidentielle et l’institution militaire — la seule qui soit restée debout dans le naufrage des institutions civiles — et, partant, la garantie que l’armée protégerait la famille contre d’éventuelles poursuites après la disparition de Saïed. Le choix entre Jaffel et Ferjani est donc, dans son essence, un choix entre deux polices d’assurance : l’assurance idéologique contre l’assurance militaire.
Deuxième enjeu : le « règlement pénal », ou l’extorsion d’État
Le deuxième théâtre du conflit est moins visible mais plus lucratif : le contrôle des dossiers dits de « règlement pénal » (al-sulh al-jaza’i). Présenté officiellement comme un mécanisme de lutte contre la corruption permettant de récupérer les fonds spoliés, ce dispositif s’est transformé, dans la pratique, en système d’extorsion méthodique des chefs d’entreprise : arrestations spectaculaires, détentions prolongées sans jugement, puis libérations contre des cautions astronomiques versées à l’État — ou, dit-on, des commissions versées ailleurs.
Le cas d’Abdelaziz Makhloufi illustre le modèle. Premier exportateur tunisien d’huile d’olive et président du Club sportif sfaxien, il est arrêté fin 2024 dans le dossier de la ferme domaniale de « Henchir Chaâl », pour mauvaise gestion présumée et blanchiment. En novembre 2025, il est libéré contre une caution de 50 millions de dinars — environ 15 millions d’euros. Le même schéma s’est répété avec des dizaines d’hommes d’affaires, au point que le réseau des entrepreneurs tunisiens de l’étranger a annoncé, en juillet 2026, son intention de saisir les juridictions européennes contre des personnalités liées au pouvoir pour « extorsion financière systématique ». Des avocats évoquent des cas de chantage direct, comme celui de l’homme d’affaires Habib Hawas, à qui 250 000 dinars auraient été réclamés.
Selon les récits qui circulent dans les milieux judiciaires et d’affaires tunisois — récits que leur nature clandestine interdit de confirmer, mais que leur convergence rend difficile à écarter —, les deux clans se disputent le courtage de ces dossiers : commissions considérables contre accélération des libérations d’un côté ; représentation d’intérêts étrangers de l’autre. À Naoufel Saïed seraient associés le projet immobilier « Abou Khater » au Lac de Tunis (investisseur émirati) et le projet de Gulf Finance House à Rouad (investisseur bahreïni) ; à Atika Chebil et aux beaux-parents du président, plusieurs agences de marques étrangères implantées en Tunisie. On le voit : la « lutte contre la corruption » saïedienne reproduit, mécanisme pour mécanisme, le capitalisme de connivence des Trabelsi — cette famille par alliance qui avait précipité la chute de Ben Ali.
Troisième enjeu : les nominations, et la bataille du ministère de la Justice
Le troisième front est celui des postes. Le contrôle des nominations dans les administrations sensibles et les entreprises publiques est la monnaie courante de tout système de pouvoir ; mais c’est sur le ministère de la Justice que la guerre a failli devenir ouverte. Au cœur du différend : la tentative d’Atika Chebil d’imposer son associé, l’avocat Hatem Belahmer, au poste de ministre de la Justice en remplacement de Leïla Jaffel.
La riposte de Jaffel fut à la mesure de la menace : elle fit avancer des dossiers de corruption visant directement Atika Chebil — le principal portant sur une suspicion d’extorsion du même Abdelaziz Makhloufi, le négociant en huile. L’affaire alla jusqu’à l’inscription de la sœur de la première dame sur la liste « S17 », cette procédure de sûreté qui interdit de quitter le territoire sans autorisation judiciaire. Puis, soudainement, le dossier fut gelé. Ni classement ni abandon : un gel — c’est-à-dire une épée suspendue. À Tunis, on décrit ce moment comme un « équilibre des otages » : chaque clan détient sur l’autre les pièces suffisantes pour le faire tomber, et la phrase que l’on prête à Leïla Jaffel — « si je tombe, je ne tomberai pas seule » — en est devenue la doctrine officieuse.
Ce type d’équilibre est le plus destructeur qui soit pour un régime. Il interdit à chacun de trancher, fige les appareils dans l’expectative, et transforme chaque décision d’État — un remaniement, une nomination, un dossier judiciaire — en coup de poker interne. Pendant que les clans se surveillent, le pays attend l’eau et le courant.
Le spectre de Bourguiba
Ceux qui ont vécu les derniers mois du règne d’Habib Bourguiba éprouvent, face à ce tableau, un sentiment de vertige. Le scénario est identique, jusque dans ses détails : un président vieillissant dont la santé est un secret d’État ; un entourage familial qui se déchire par avance pour l’héritage ; des ministres qui se tiennent mutuellement par les dossiers ; une rue épuisée ; et une Constitution théoriquement claire sur la succession, pratiquement inopérante parce que le vieux chef a veillé à ne jamais nommer ceux qui devraient l’appliquer. En 1987, tout cela s’était réglé en une nuit : le 7 novembre, le chef du gouvernement Zine El Abidine Ben Ali faisait constater l’« incapacité » du président par un collège de médecins et prenait sa place.
Mais la comparaison s’arrête là où commence le vrai danger. En 1987, l’État tunisien, malgré la sénescence de son régime, conservait un appareil administratif efficace, une économie diversifiée, des réserves financières et des corps intermédiaires vivaces. Le coup d’État médical avait pu se faire sans effusion de sang précisément parce qu’il existait un État à hériter. Aujourd’hui, que resterait-il à hériter ? Des services publics qui s’effondrent, des finances exsangues, des partis liquidés, un syndicalisme découragé, une presse muselée, et une institution militaire dont tout le monde guette le silence. Bourguiba a laissé un État fort sous un régime usé ; Saïed laissera un régime usé sur un État qui se délite. La différence entre les deux situations, c’est la différence entre une succession et une dislocation.
Trois scénarios pour l’après
Premier scénario : l’arrangement familial. Les deux clans s’accordent — sous la pression de la peur réciproque — sur un partage : la primature à l’un, l’impunité à l’autre, et le système continue sous un visage renouvelé. C’est, à court terme, l’hypothèse la plus probable, car elle sert les intérêts immédiats des deux parties. C’est aussi, à moyen terme, la plus dangereuse : elle achète du temps au régime et un effondrement plus profond au pays, en accumulant la colère sociale jusqu’au point où les arrangements de palais ne suffiront plus.
Deuxième scénario : l’initiative institutionnelle. Un mouvement émanant de l’intérieur des institutions — l’armée, des magistrats, des personnalités nationales crédibles au-delà des clivages — impose une transition : gouvernement de compétences indépendantes, libération des prisonniers politiques, enquêtes transparentes sur les dossiers de règlement pénal, restauration de l’espace médiatique. Son prix : le sacrifice du pouvoir des clans. Son obstacle : l’absence, à ce jour, d’une direction capable de le porter. Son avantage : c’est le seul scénario qui sauve l’État.
Troisième scénario : l’explosion. Si l’absence présidentielle se prolonge et que la guerre des clans s’approfondit, la colère sociale — la soif, l’obscurité, la dépossession — peut imposer sa propre équation dans la rue : sans direction, sans programme, et avec toutes les chances d’un chaos qui appellerait des interventions extérieures bien plus lourdes que les déclarations de Tebboune. Personne ne souhaite rationnellement ce scénario ; il reste le plus probable si les deux premiers échouent.
En guise de conclusion : l’appel du vide
Les régimes personnels ne tombent pas quand leur chef tombe malade : ils tombent quand leur entourage comprend que parier sur sa survie coûte plus cher que parier sur son départ. Ce moment — le basculement des calculs — s’est rapproché à Carthage. Il se lit dans la guerre Jaffel-Chebil, dans le gel réciproque des dossiers, dans les commissions du règlement pénal, dans la course discrète vers l’armée. La question n’est plus de savoir si la Tunisie va changer, mais qui écrira le chapitre du changement — et sur les ruines de quoi il sera écrit.
Additionnez les trois crises — l’effondrement des services, les disparitions en série du président et leurs apparitions-éclairs de démenti, la mise sous tutelle larvée — et vous obtenez l’équation tunisienne de l’été 2026 : un régime qui a perdu sa capacité de servir, sa légitimité de gouverner et son monopole de représenter la nation. Il lui reste un seul actif : l’appareil de coercition, et la peur qu’il inspire. Or l’histoire des régimes personnels enseigne qu’une posture autoritaire d’un pouvoir discrédité se délite très vite dès que le premier cercle commence à se déchirer pour l’héritage.
