Notre série Tunisie (4/5), Chebbi et Hammami, ces symboles qu’on abat

Rédigé le 30/07/2026
La rédaction de Mondafrique

Au nom d’une volonté populaire de régénération politique et morale dont il est le seul interprète, Kais Saïed est en train de liquider l’héritage des combats pour la démocratie en Tunisie. Ce quatrième volet est consacré à deux des plus éminentes figures historiques de la lutte contre la dictature, Ahmed Nejib Chebbi, Ayachi Hammami dont la trajectoire est condamnée par la Justice saïedienne à s’achever derrière les barreaux.

Selim Jaziri

C’est une véritable Justice d’abattage qui, depuis début 2023, enchaine les condamnations politiques. La dernière en date est celle de Sihem Bensedrine, condamnée le 25 juin à une peine astronomique de 25 ans de prison (elle est maintenue en liberté provisoire depuis février 2025 tant que sa condamnation n’est pas définitive). Journaliste et militante des droits de l’homme sous le régime de Ben Ali, elle avait présidé l’Instance Vérité Dignité (IVD) de 2014 à 2019, chargée de faire la lumière sur les crimes de 55 ans de dictature et le système qui les a rendus possibles. Elle est accusée d’avoir favorisé l’homme d’affaires Slim Chiboub dans sa conciliation avec l’État dans le cadre de l’IVD, et d’avoir falsifié le rapport de l’instance pour incriminer la Banque franco-tunisienne dans une affaire de corruption. Il semble plutôt que le système règle ses comptes avec l’une de ses accusatrices les plus tenaces.

Avant elle, la condamnation définitive le 27 novembre dernier dans l’affaire dite du « complot » et l’arrestation les 2 et 4 décembre de l’avocat Ayachi Hamami (condamné à 5 ans et 2 ans de surveillance administrative) et Ahmed Nejib Chebbi (condamné à 12 ans de prison et 5 ans de surveillance administrative), l’un des doyens de la vie politique tunisienne, ont particulièrement choqué tant ils sont l’un et l’autre des symboles du combat pour la démocratie en Tunisie. Leur parcours d’engagement est intimement liée à l’histoire de ce combat.

Ayachi Hammami, le rassembleur

Il y a des condamnations qui flétrissent davantage l’accusateur que l’accusé. Car s’il l’est quelqu’un dans la scène publique tunisienne, qui est resté en dehors des combinaisons politiques, au-dessus des soupçons d’affairisme et de corruption qui ont installé la défiance à l’égard du monde politique, c’est bien cet avocat de 66 ans dont le parcours a été consacré à défendre les libertés et l’État de Droit.

Exclu de l’éducation nationale en raison de son engagement syndical à la fin des années 1970, il se tourne vers le Droit. Devenu avocat, il défend, parfois bénévolement, des opposants dans les années 1990.

En 2005, il va jouer un rôle important dans l’un des épisodes les plus déterminants de la lutte démocratique sous le régime de Ben Ali. Cette année-là, la Tunisie avait été choisie pour accueillir en novembre le Sommet mondial sur la société de l’information (SMSI), en plein essor d’Internet. Une occasion inespérée pour le régime de redorer son image sur la scène internationale.

Ayachi Hammami est d’abord le coordonnateur du comité de soutien à l’avocat Mohamed Abbou, arrêté le 1er mars 2005 et condamné à trois ans et demi de prison pour ses publications contre le régime et la corruption du clan Ben Ali, et notamment sa protestation contre l’invitation du Premier ministre israélien, Ariel Sharon, au SMSI. Il multiplie les grèves de la faim pour dénoncer l’iniquité de son procès et va jusqu’à se coudre la bouche en signe de protestation. L’affaire va prendre une dimension internationale et servir de catalyseur à une confrontation entre les autorités et une partie de la magistrature, jusque-là courroie de transmission loyale du pouvoir.

Un mois avant le Sommet, afin d’attirer l’attention des dirigeants invités et des médias internationaux sur l’absence de libertés en Tunisie, huit militants de diverses sensibilités politiques entament une grève de la faim collective, à compter du 18 octobre, hébergée dans les bureaux d’Ayachi Hamami. Elle rassemble Ahmed Nejib Chebbi, secrétaire général du PDP, principal parti d’opposition légal, Hamma Hammami, leader du Parti communiste des ouvriers tunisiens (PCOT), Mokhtar Yahiaoui, magistrat qui s’est fait connaître en juillet 2001 par une lettre ouverte à Ben Ali dans laquelle il dénonçait le manque d’indépendance de la Justice, Lotfi Hadji, fondateur du Syndicat des journalistes tunisiens, de sensibilité islamiste progressiste, Abderraouf Ayadi, membre du Congrès pour la République (parti non autorisé), Samir Dilou, avocat proche du parti islamiste Ennahdha, et Mohamed Nouri, président de l’Association internationale de soutien aux prisonniers politiques, de sensibilité islamiste. Ils reçoivent de nombreuses lettres visées pendant leur mouvement, y compris de diplomates.

La grève durera 32 jours. Si elle n’a pas obtenu de concessions de la part du régime, elle a retourné contre lui son opération de communication et inscrit la question de la démocratie en Tunisie à l’agenda international. Elle a également amorcé une dynamique d’unification de l’opposition face à la dictature, de la gauche aux islamistes, pérennisée dans un Forum du 18 octobre. L’élaboration d’une « vision commune du standard démocratique minimum » amènera Ennahdha à un aggiornamento idéologique et à formaliser un certain nombre d’engagements en matière de liberté et d’égalité, prélude au consensus qui permettra l’adoption de la Constitution en 2014.

Le régime fait payer son engagement à Ayachi Hammami, secrétaire général de la section de Tunis de la LTDH, agressé par des agents de police en 2006, il retrouvera même son cabinet incendié en 2007 dans le but de détruire un rapport sur l’indépendance de la Justice qu’il devait présenter lors d’une conférence à Paris.

Après la révolution, il ne s’engage pas en politique, mais dans l’esprit du mouvement du 18 octobre, il continue à œuvrer à l’unité face à la persistance de l’ancien régime. Mais il ne peut que constater l’incapacité d’une partie de la gauche à dépasser l’affrontement stérile avec Ennahdha, et à se saisir de la question sociale, préférant s’allier à Béji Caïd Essebsi et son parti Nidaa Tounes, machine à recycler les nostalgiques de l’ancien régime.

Lorsque la formation de la Cour constitutionnelle arrive, avec retard, à l’ordre du jour de l’Assemblée qui doit désigner quatre de ses douze membres, Ayachi Hammami est proposé comme candidat par le groupe du Front populaire (les partis de gauche et nationalistes arabes). Mais à plusieurs reprises, pourtant approuvée en commission, sa désignation est retoquée par l’Assemblée. Pour de jeunes élus, siégeant sous l’étiquette de divers partis « libéraux et modernistes », formés sous Ben Ali au sein de l’académie du RCD et persuadés de pouvoir accéder au pouvoir après les élections de 2019, il n’est pas question de s’encombrer d’une Cour constitutionnelle indépendante qui pourrait faire obstacle à leurs projets, et de personnalités de la stature d’Ayachi Hammami, imperméables à leur influence.

Après la victoire de Kais Saïed, en octobre 2019, il entre en janvier 2020 dans le gouvernement d’Elyes Fakhfakh au poste de ministre des Droits de l’homme. La principale décision qu’il aura le temps de prendre avant que l’alliance d’Ennahdha et de Qalb Tounes (le parti de Nabil Karoui) ne fasse tomber le gouvernement en juillet, c’est la publication du rapport de l’IVD, bloquée par Beji Caïd Essebsi, qui aurait dû être le préalable à sa mise en œuvre.

Après le coup d’État de Kais Saïed le 25 juillet 2021, il coordonne le comité de défense des 57 juges limogés par Kais Saïed en juin 2022 et milite début 2024 pour une candidature commune de l’opposition face à Kais Saïed lors de l’élection présidentielle de décembre 2024. En vain. Engagé dans la défense de certaines des personnalités arrêtées en 2023 dans le cadre de l’affaire du « complot », il est lui-même ajouté à la liste des comploteurs et finalement condamné pour appartenance à « une entente terroriste ».

Le jour même de son incarcération, il entame une grève de la faim. Il déclare vivre son incarcération comme l’ouverture d’un « nouvel espace de lutte » en espérant que l’indignation soulevée par son arrestation et le soutien à son action galvaniseront une mobilisation unifiée contre Kais Saïed. Mais après 43 jours, alors que sa santé s’est sérieusement dégradée et que le régime semble opposer une improbable inertie au délitement de sa légitimité, il se résout à arrêter son mouvement.

Ahmed Nejib Chebbi,

Personne n’imaginait que Kais Saïed oserait faire arrêter ce militant de 82 ans, qui, depuis les années 1960, fut de tous les combats pour la démocratie en Tunisie. Ahmed Nejib Chebbi s’est présenté aux policiers venus l’arrêter le 4 décembre, vêtu de son costume le plus digne. Pas question pour ce descendant du fondateur d’une confrérie soufie de Tozeur de se laisser dégrader. De cette ascendance, il a d’ailleurs hérité des qualités morales et un altruisme qu’attestent tous ceux qui l’ont côtoyé.

Dans le conflit qui, en 1955, opposa Habib Bourguiba et Salah Ben Youssef, partisan de faire front commun avec l’Algérie plutôt que d’accepter une négociation séparée avec la France, son père avait pris le parti du second. La répression des youssefistes a inauguré l’État policier en Tunisie et aura été le creuset de nombreuses trajectoires d’opposants à la dictature.

Dans les années 1960, de sensibilité baathiste (le mouvement fondé par le syrien Michel Aflak dans les années 1940, combinant nationalisme arabe et socialisme), Nejib Chebbi milite au sein de l’Union générale des étudiants tunisiens dans les rangs des « progressistes », opposés à la main mise des destouriens sur le syndicat.

Arrêté en décembre 1966, lors d’une vague de répression, il est condamné en 1970 à onze ans de prison, avant d’être gracié quelques mois plus tard, mais assigné à résidence. Durant son incarcération, il s’est rapproché de l’extrême gauche « Perspectiviste », notamment de sa tendance maoïste, qui fonde Amel Tounsi (le travailleur tunisien) en 1970. En 1971, Ahmed Nejib Chebbi parvient à gagner l’Algérie puis la France. En 1974-75, il est à nouveau condamné deux fois par contumace à 32 ans de prison au total lors d’une vague de procès contre Amel Tounsi par la Cour de Sûreté de l’État.

Il est autorisé à rentrer en Tunisie en 1977. Entre-temps, il a rompu avec la tendance maoïste d’Amel Tounsi. Il est gracié en 1981 et fonde avec d’autres militants de la gauche démocratique, le Rassemblement socialiste progressiste (RSP) en 1983, qui ne sera légalisé qu’en 1988, dans les premiers mois de « l’ère du changement » inaugurée par Ben Ali, qui a succédé à Habib Bourguiba le 7 novembre 1987.

Dans un premier temps, il choisit de « jouer le jeu » et le RSP signe le Pacte national proposé par Ben Ali, le 7 novembre 1988, aux principales forces politiques (à l’exception des islamistes) pour encadrer le pluralisme démocratique. Mais lorsqu’en 1991, le pouvoir enclenche avec l’éradication d’Ennahdha une spirale infernale liberticide, il se démarque de la « démocratie consensuelle » promue par le régime et, comme avocat, défend les détenus islamistes.

En 2001, s’éloignant de ses références marxistes, le RSP devient le Parti démocrate progressiste (PDP). Convaincu que les islamistes aussi sont entrés dans un processus de révision idéologique, Nejib Chebbi rencontre à deux reprises Rached Ghannouchi, le leader d’Ennahdha, en 2004, à Londres et à La Mecque en 2005. Dans le même esprit, il participe à la grève de la faim du 18 octobre 2005 (alors qu’il vient de subir un quadruple pontage coronarien) et sert de médiateur entre les tendances politiques engagées dans l’élaboration d’une plateforme commune.

Le PDP parvient à tenir la ligne de crête qui lui permet de rester un parti reconnu qui publie le seul journal indépendant du pouvoir, Al Mawkif, tout se positionnant clairement dans l’opposition au régime. En 2007, les autorités essaient de fermer son siège mais se heurtent à une forte mobilisation relayée à l’internationale et doivent renoncer. En 2008, il tente de se présenter à la présidentielle de 2009 dans l’idée d’utiliser sa campagne pour militer en faveur d’une réforme du système politique. Mais les conditions posées à la candidature l’en empêchent.

Après la révolution, il accepte de siéger, comme ministre du Développement régional, dès le 17 janvier dans les premiers gouvernements dirigés encore par Mohamed Ghannouchi, le Premier ministre de Ben Ali. Mais il est en décalage avec les autres forces politiques et la rue qui exigent une rupture totale avec le régime déchu. Quand Mohamed Ghannouchi cède la place à Beji Caïd Essebsi, le 1er mars, il démissionne et se retrouve isolé.

Opposant de longue date, démocrate convaincu, jouissant d’une réelle popularité, il se voyait comme le successeur de Ben Ali dans cette ère post-révolution. Mais pour ne pas reproduire un schéma de personnalisation du pouvoir, les forces politiques qui gèrent la transition (le syndicat UGTT, Ennahdha, le PCOT, la société civile) choisissent d’en passer d’abord par l’élection d’une Constituante.

Alors qu’il avait beaucoup œuvré à l’inclusion d’Ennahdha dans le jeu démocratique, Nejib Chebbi accepte d’endosser la ligne anti-islamiste lors de la campagne électorale. La popularité du PDP dévisse dans l’été 2011 et il n’obtiendra qu’à peine 4 % des voix et 16 sièges à l’Assemblée. Ennahdha, qui, avec 89 sièges, a besoin d’alliés pour former une majorité, lui propose alors d’entrer dans un gouvernement de coalition comme ministre des Affaires étrangères, mais il refuse.

En 2012, s’ouvre un moment de recomposition des forces politiques non-islamistes et libérales, dont il se voit comme le leader naturel. Fin mars, quand Beji Caïd Essebsi lance le mouvement Nidaa Tounes à Monastir, le discours de Nejib Chebbi, charismatique et dans la force de l’âge, surpasse à l’applaudimètre celui d’un Béji visiblement fatigué (il a 86 ans), hésitant, à peine visible derrière ses micros. Il est persuadé qu’une fois le parti formé, le vieux destourien lui en confiera les rênes. C’était sans compter avec la soif de revanche de l’ancien ministre de Bourguiba, que des décennies de relégation n’avaient fait qu’aiguiser.

La tentative de constituer un pôle démocrate concurrent autour du PDP, rebaptisé Joumhouri, tourne court. Candidat à l’élection présidentielle de 2014, Ahmed Nejib Chebbi ne recueille que 1,04 %. Il se retire alors pour méditer sur les leçons de l’histoire au milieu de ses livres, et se prend parfois à se rêver en de Gaulle, retiré à Colombey avant le 13 mai 1958, attendant les circonstances favorables qui feront enfin de lui l’homme de la situation.

Le coup d’État de Kais Saïed lui offre l’occasion de monter une nouvelle fois au créneau. En avril 2022, il accepte d’être la figure de proue du Front de salut national, constitué notamment d’Ennahdha et de l’organisation « Citoyens contre le coup d’État ». Mais l’initiative peine à mobiliser au-delà des militants convaincus. Il apparaît même comme la caution d’un mouvement islamiste discrédité. Cet utile engagement le conduit finalement en prison. Ahmed Nejib Chebbi n’aura pas pu concrétiser son rêve d’accéder à un rôle à la mesure de son talent. Avec cette conclusion amène, c’est une époque qui s’achève.

Son parcours, fait à la fois de manœuvres et de constance, où l’idéal et l’ambition ne font qu’un, aura épousé toutes les évolutions de la politique tunisienne depuis soixante ans, ainsi que les impasses et les échecs d’une longue marche toujours inachevée vers la démocratie.