France-Maroc ce soir, les joueurs binationaux au cœur d’un choc fratricide

Rédigé le 09/07/2026
La rédaction de Mondafrique

Déjà opposés en demi-finale il y a quatre ans, la France et le Maroc se retrouvent ce jeudi (22h00, heure de Paris) en quarts de finale de la Coupe du monde 2026. Formés principalement de joueurs binationaux formés en Europe, les Lions de l’Atlas puisent notamment en France, donnant au choc du soir des allures fratricides.
Lors de cette Coupe du monde 2026, le sort aura donc mis la France aux prises avec les deux équipes finalistes de la dernière Coupe d’Afrique des Nations, qui se considèrent toutes deux championnes d’Afrique depuis la finale du 18 janvier à Rabat : le Sénégal, vainqueur sur le terrain après prolongation (1-0), et le Maroc, déclaré deux mois plus tard gagnant sur tapis vert par le Jury d’appel de la Confédération africaine de football. En attendant que le Tribunal arbitral du sport (TAS) ne vienne trancher cette querelle, les Bleus ont déjà battu le Sénégal (3-1) lors de la phase de poules et vont ce jeudi défier le Maroc. Après la défaite sénégalaise, une victoire des Lions de l’Atlas donneraient du poids à leur revendication de titre, ne serait-ce que symboliquement.

Un décryptage de Patrick Juillard(correspondance)

Le sujet a occupé les médias sportifs de France et du Maroc durant les mois précédant la Coupe du monde : quel pays le très prometteur Ayyoub Bouaddi (18 ans) allait-il représenter au plus haut niveau ? La France, où le milieu de terrain de Lille est né et a été formé, ou bien le Maroc, pays de ses parents ? Jamais sélectionné chez les Bleus par Didier Deschamps, l’international Espoirs français a opté pour les Lions de l’Atlas. C’est lui qui régulera leur entrejeu, aux côtés de Neil El Aynaoui, un autre binational franco-marocain convaincu par le pays de ses aïeux. Et si les deux hommes, aux commandes de l’un des meilleurs doubles pivots de cette Coupe du monde 2026 faisaient basculer le destin du quart de finale entre les doubles champions du monde français et les demi-finalistes sortants marocains, premiers Africains à atteindre le dernier carré de la compétition suprême, en décembre 2022 au Qatar ? Nous n’en sommes bien évidemment pas encore là, mais l’hypothèse n’a rien de fantaisiste.

Si elle se réalisait ce jeudi soir (coup d’envoi : 22h00) à Boston, elle ne ferait que couronner une tendance lourde du football international dont le Maroc, comme d’autres nations africaines, est devenu représentatif : les équipes nationales du continent sont de plus en plus internationales. Seuls huit des 48 participants à la Coupe du monde n’ont aligné que des natifs du pays, dont le Brésil. Le Maroc concourt à l’augmentation de la part des joueurs nés à l’étranger, qui atteint 23% du contingent de 1248 éléments, soit une progression marquée par rapport à 2022 (16%) ou 2018 (11%).

Parmi les 26 joueurs qui composent le groupe marocain retenu pour cette 23e édition, huit seulement sont nés au Maroc. Les autres sont nés au Canada (1), en Espagne, en Belgique et aux Pays-Bas (3), mais aussi et surtout en France (6). Parmi ces derniers, trois (Issa Diop, Redouane Halhal et donc Ayyoub Bouaddi) ont déjà joué pour leur pays natal dans les catégories de jeunes. Le 13 juin, face au Brésil, l’équipe entraînée par le Belgo-Marocain Mohamed Ouahbi a même établi une première, en alignant après le remplacement d’Azzedine Ounahi, natif de Casablanca, par Samir El Mourabet, onze joueurs nés hors des frontières nationales.

L’assouplissement progressif des règles FIFA

Rien de tout cela n’aurait été possible sans l’assouplissement de la réglementation FIFA. En juin 2009, le Congrès de la FIFA, réuni à Nassau (Bahamas), avait déjà voté l’abolition de la limite d’âge pour changer de maillot national. Alors que jusqu’alors, un joueur qui avait évolué dans les sélections de jeunes d’un pays ne pouvait opter pour la sélection A d’un autre pays qu’avant ses 21 ans. Porté par le président de la Fédération algérienne de football d’alors, Mohamed Raouraoua, ce premier assouplissement va se traduire par un important afflux dans les sélections africaines de joueurs nés en Europe et non retenus par leur pays de naissance. Lors du Mondial 2010, l’équipe d’Algérie comptait ainsi 18 joueurs nés en France sur 23, dont plusieurs avaient déjà joué avec les Bleus dans les sélections de jeunes (comme Mourad Meghni ou Hassen Yebda). 

En 2020, le changement de nationalité sportive est encore facilité. Sur l’initiative de la Fédération royale marocaine de football, le 70e Congrès de la FIFA vote un amendement rendant possible, sous certaines conditions précises, le changement de nationalité sportive même en cas de sélection avec l’équipe A d’un autre pays. C’est ainsi que les Lions de l’Atlas vont récupérer Munir El Haddadi, prodige hispano-marocain formé au FC Barcelone et « bloqué » des années durant par l’Espagne après un bout de match (13 malheureuses minutes) avec la Roja à l’adolescence, en 2014.

Un paradoxe qui n’en est pas un

Que penser alors de la contradiction suivante : comment un pays réputé par ailleurs pour sa formation de qualité des talents locaux, symbolisée par l’Académie Mohammed VI, peut-il représenter à ce point un football mondialisé, voire créolisé ? Ce paradoxe n’est qu’apparent. L’Académie Mohammed VI comme les autres centres de formation du pays fournissent leur part de joueurs et viennent crédibiliser le projet sportif présenté aux jeunes joueurs binationaux, déjà rompus au plus haut niveau européen. « Tout est fait pour impressionner et mettre à l’aise d’emblée, expliquait en 2022 au quotidien La Dernière Heure Noureddine Moukrim, ex-émissaire de la Fédération marocaine en Belgique. Les installations y sont dignes d’un dix étoiles (…). Il y a des piscines, des terrains multisports, des hôtels de luxe, ils ont mis les moyens et jouent là-dessus, c’est impressionnant. À côté de cela, il y a des programmes de formation très performants. »

Choisir le Maroc n’est désormais plus un choix par défaut. L’exemple d’Ayyoub Bouaddi vient le confirmer : de plus en plus de Marocains d’Europe optent précocement pour le pays de leurs ancêtres, rassurés par la régularité des résultats et la qualité d’infrastructures de niveau mondial. Mais aussi parce qu’un véritable travail de recrutement est effectué en amont du choix par la FRMF au sein des différentes branches de la diaspora. « Les joueurs sont approchés très tôt dans le but de les attirer du côté marocain. On ne force jamais les choses, c’est une discussion honnête avec le joueur et l’entourage », rappelait Noureddine Moukrim. C’est à la suite d’une telle démarche, menée avec patience et conviction, qu’Ayyoub Bouaddi, présenté comme la plus grande promesse du football français à son poste, a opté pour le Maroc, effectuant là un choix à l’opposé de celui fait par l’ailier hispano-marocain Lamine Yamal, qui dispute avec l’Espagne sa première Coupe du monde.

Alors, fuite des talents ou rétablissement d’un échange moins inégal entre les deux rives de la Méditerranée ? Interrogé sur le sujet par France Football en 2023, le président de la Fédération française de football, Philippe Diallo, prenait les choses avec détachement. «  Ce n’est pas un sujet de préoccupation à la FFF, disait le dirigeant. Ce sont des choix individuels. C’est même une valorisation de la formation française, qui permet de soutenir l’équipe de France, mais aussi d’autres bonnes sélections. Pourquoi se plaindre du départ de certains joueurs vers d’autres nations alors que les Bleus obtiennent des résultats exceptionnels depuis vingt-cinq ans ? — Et si, un jour, l’Algérie (par exemple), composée d’une majorité de binationaux, éliminait la France d’une Coupe du monde ? — Alors oui, peut-être que notre réflexion serait amenée à évoluer. »

Qu’en sera-t-il après le quart de finale France – Maroc ? Réponse tard dans la soirée.