Madagascar : « Allah Akbar », une chanson devenue affaire d’État

Rédigé le 01/07/2026
La rédaction de Mondafrique

À Madagascar, il suffit parfois d’un refrain pour fissurer le vernis d’une coexistence religieuse que l’on dit paisible. La parution d’une nouvelle chanson de l’artiste Dalvis a réveillé les tensions sous-jacentes du pays.

Par Daniel Sainte-Roche

Le 23 juin, le chanteur Dalvis a publié sur les réseaux sociaux un morceau intitulé « Allah Akbar », une chanson au tempo tropical destinée au grand public, comme l’artiste a l’habitude d’en produire. Mais très vite, plusieurs associations musulmanes ont dénoncé une « profanation», considérant que l’utilisation de cette invocation sacrée était inappropriée puisque destinée à être diffusée dans des boîtes de nuit ou des bars où l’on consomme de l’alcool.

Dalvis, lui, a tenté de désamorcer la polémique : « Allah Akbar », a-t-il assuré, n’est pas une formule religieuse mais une expression arabe célébrant la grandeur divine. Mais cette défense n’a pas suffi. Sous la pression, le chanteur a annoncé le retrait provisoire du titre, malgré le soutien massif de ses abonnés sur Facebook. Mais l’affaire ne s’arrête pas à un simple malentendu lexical. La virulence des réactions de certains adeptes de l’Islam a ravivé une méfiance diffuse, parfois latente, envers une communauté musulmane qui représente entre 7 % et 15 % de la population. Une minorité qui fait face à des défis socio-politiques dans un pays où l’identité se conjugue au passé, aux lignages et aux appartenances.

Défis identitaires

Dans de nombreuses régions de la Grande-Île, la consonance non malgache des noms musulmans peut être très lourde à porter, au point que le quotidien des musulmans malgaches n’est pas exempt de frictions. Le Rapport international sur la liberté religieuse du Département d’État américain a, par exemple, relevé que certains fonctionnaires assimilent les citoyens musulmans à des « étrangers », les tournent en dérision ou compliquent l’obtention de documents officiels. Cette suspicion bureaucratique est, dans une large mesure, tributaire des imaginaires nationaux.

L’ultimatum de 24 heures lancé à Dalvis par une association de jeunes musulmans n’a rien arrangé. Pour beaucoup, il a renforcé l’image d’une religion perçue – à tort ou à raison – comme intransigeante et fait prospérer les amalgames : islamistes, radicaux, rigoristes… Les exemples ne manquent d’ailleurs pas pour alimenter les fantasmes.

En 2016, un reportage de Géopolis révélait que dans le sud de Madagascar, une opération d’achat de bibles était organisée par des islamistes, dans le but de détruire ces livres sacrés. « Une bible était reprise moyennant 100 euros ; les livres de chants évangéliques pour 25 euros », précisait le journaliste. En 2017, seize écoles coraniques étaient soupçonnées de dérives rigoristes en refusant de suivre le programme scolaire officiel malgache et en imposant cinq heures d’apprentissage du Coran par jour aux élèves.

Une islamisation « rampante » ?

L’affaire Dalvis a surtout suscité un nouveau débat : celui d’une « islamisation rampante », réelle ou fantasmée. Dans les rues d’Antananarivo, ville historiquement peu musulmane, les femmes entièrement voilées sont plus visibles. Dans les provinces, les écoles coraniques se multiplient, attirant des familles pauvres séduites par la prise en charge totale des enfants. Dans ces conditions, l’enseignement religieux devient un levier d’influence redoutable.

Le cardinal Désiré Tsarahazana, archevêque de Toamasina, n’est pas resté insensible face à cette situation. Dans un entretien publié le 18 juin 2025 par l’Aide à l’Église en détresse (AED), il dénonce l’arrivée de financements venus du Golfe et du Pakistan, la construction massive de mosquées – « plus de 2600 projets », affirme-t-il – et même des arrivées régulières de groupes de musulmans turcs qui s’installeraient en zone rurale sans que l’on sache vraiment pourquoi.

Selon le cardinal Tsarahazana, les islamistes « achètent les gens » : des jeunes partent étudier en Arabie Saoudite et deviennent imams à leur retour à Madagascar. Et de continuer en ces termes : « dans le nord, on donne de l’argent aux femmes pour qu’elles portent le voile intégral, la burka, dans la rue, afin de manifester l’expansion de l’Islam dans le pays. Et le soir, elles remettent leurs habits normaux ». Les Comores, joueraient aussi un rôle dans cette dynamique, selon lui : des Comoriens épouseraient des Malgaches, et leurs enfants seraient élevés dans un Islam radical. Ces propos, qu’on les approuve ou non, alimentent une inquiétude déjà bien installée.

Des autorités oscillant entre fermeté et clientélisme

Les autorités malgaches ont, par le passé, tenté de répondre à ces préoccupations. En 2016, sous Hery Rajaonarimampianina, une dizaine d’imams pakistanais ont été expulsés pour absence de visa. Sous Andry Rajoelina (2019-2024), la gestion s’est faite plus laxiste, pour des raisons que certains attribuent à un clientélisme assumé.

La junte militaire actuelle semble marcher sur les mêmes traces que le président renversé. En faisant pression sur Dalvis pour qu’il retire son titre, elle a envoyé un signal ambigu : celui d’un pouvoir qui, sous couvert d’apaisement, s’aligne sur les sensibilités les plus virulentes.