L’or du Bouclier nubien (série 4/5). La France et l’or d’Haïlé Selassié

Rédigé le 09/07/2026
La rédaction de Mondafrique

Alors que l’Éthiopie traverse l’une des périodes les plus difficiles de son histoire récente, entre guerres internes, crise économique et dépendance croissante aux financements étrangers, une étrange affaire secoue les cercles du pouvoir à Addis-Abeba. Fin octobre 2024, le Premier ministre Abiy Ahmed a révélé le transfert de 400 kg d’or découverts au Palais du Jubilé à proximité des coffres de la Banque nationale. Quelques semaines plus tard, le même palais accueillait Emmanuel Macron pour fêter en grande pompe l’anniversaire du Président français, tandis que se poursuivait la restauration du site financée par la coopération française et que s’élevait, sur les hauteurs de la capitale, le gigantesque nouveau palais d’Abiy Ahmed. Au-delà d’une anecdote patrimoniale se dessinent des questions beaucoup plus vastes : d’où vient cet or, qui l’a découvert, à quoi servira-t-il et en quoi cette affaire est-elle liée aux ambitions régionales du Premier ministre et de ses puissants partenaires émiratis ?

Par Charlotte Touati, auteure de Eritrea’s Gold Rush : Western Mining Companies, local Wars and Human Rights Abuses in Africa

Dans la grande saga de l’or du Bouclier nubien, l’affaire pourrait sembler anecdotique. Elle ne l’est pas. Le 31 octobre 2024, devant le Parlement éthiopien, le Premier ministre Abiy Ahmed annonçait que 400kg d’or conservés au Palais du Jubilé d’Addis-Abeba avaient été transférés dans les coffres de la Banque nationale d’Éthiopie. Une déclaration laconique, sans aucune précision supplémentaire. Pas un mot sur l’origine de cet or, pas un mot sur sa nature ni sur sa destination finale.

Pourtant, dans un pays ravagé par les guerres, en difficulté économique chronique et aux réserves de change exsangues, l’annonce méritait davantage qu’une simple note.

Carte de l’Éthiopie.

L’Éthiopie est aujourd’hui au cœur du Bouclier nubien, un vaste espace aurifère qui s’étend de l’Érythrée au Soudan en passant par l’ouest du pays. Cette région, exploitée depuis l’époque pharaonique, constitue l’une des plus importantes provinces minières aurifères du monde. Depuis plusieurs années, les Émirats arabes unis (EAU) sont devenus le premier acquéreur de cet or africain, qu’il provienne de mines industrielles ou de circuits plus opaques alimentés par les conflits régionaux.

Dans ce contexte, les 400 kilos d’or du Palais du Jubilé soulèvent une série de questions embarrassantes.

S’agit-il réellement de lingots ? Rien ne permet de l’affirmer. Des sources proches d’anciens employés du palais impérial évoquent plutôt des objets d’art, des candélabres, des cadeaux diplomatiques, des pièces d’orfèvrerie accumulées au fil des décennies. Si 400 kilos de métal représentent près de 50 millions d’euros au cours actuel, la valeur patrimoniale de tels objets pourrait être infiniment supérieure.

Restauration du Palais du Jubilé, photo GMDP.

En effet, le Palais du Jubilé n’est pas un bâtiment ordinaire. Construit en 1955 pour célébrer les vingt-cinq ans de règne de l’empereur Haïlé Sélassié, il incarne l’apogée de la monarchie éthiopienne, phare symbolique du continent. C’est là que le « Roi des Rois » célébra, en juillet 1972, son fastueux quatre-vingtième anniversaire, alors qu’une famine dévastatrice ravageait le Wollo. Le contraste entre les festivités impériales et la catastrophe humanitaire contribua à délégitimer une monarchie déjà fragilisée. Deux ans plus tard, Haïlé Sélassié était renversé par le Derg, gouvernement militaire d’essence marxiste qui allait instaurer la Terreur rouge en 1978-79.

Révolution de Palais

Ironie de l’histoire, près d’un demi-siècle plus tard, le même palais est redevenu l’épicentre du pouvoir. Il est  la résidence du Président, tandis que le Premier ministre occupe le Palais Ménélik. Mais depuis son arrivée au pouvoir en 2018, Abiy Ahmed a entrepris une vaste réhabilitation du récit impérial éthiopien. Unity Park (un parc dédié à la célébration de l’unité nationale autour du palais de l’empereur Ménélik II, controversé pour la soumission brutale des diverses populations éthiopienne), restauration des palais historiques, mise en scène de l’histoire nationale : tout concourt à replacer l’État dans une continuité monarchique dont le Premier ministre lui-même apparaît comme l’héritier implicite, évinçant la présidence.

Et de fait, le 17 octobre 2024, peu avant l’annonce sur l’or réapparu, Abiy Ahmed convoquait exceptionnellement un Conseil des ministres au Palais du Jubilé. Les images firent le tour des réseaux sociaux. On y voyait les ministres réunis au milieu de Rolls-Royce impériales, de carrosses historiques et d’automobiles de collection soigneusement restaurées. La réunion ne s’était pas tenue dans les bureaux habituels du Premier ministre au palais Ménélik, mais dans la résidence officielle du président de la République. Le symbole était lourd de sens.

Quelques jours auparavant, la Présidente Sahle-Work Zewde avait été discrètement remplacée par Taye Atske-Selassié, fidèle parmi les fidèles d’Abiy Ahmed. Pour de nombreux observateurs, cette scénographie patrimoniale relevait moins du tourisme culturel que de l’affirmation d’une prise de pouvoir.

Haïlé Sélassié à son couronnement.

Au même moment, le Premier ministre poursuivait son projet le plus controversé : la construction du gigantesque complexe de Yeka, parfois surnommé le « nouveau palais impérial ». Les chiffres donnent le vertige. Selon les estimations les plus fréquemment avancées, le projet s’élevant initialement à 4,5 milliards d’euros (800 milliards de birrs), pourrait grimper jusqu’à 13,8 milliards d’euros. Trois lacs artificiels, plusieurs centaines d’hectares, des résidences destinées aux chefs d’État étrangers, des infrastructures monumentales : l’ensemble ressemble davantage à une nouvelle capitale royale qu’à une simple résidence officielle.

Or la question du financement demeure mystérieuse. Les Émirats Arabes Unis apparaissent régulièrement dans les discussions entourant ce projet. Depuis plusieurs années, Abiy Ahmed entretient une relation privilégiée avec Abou Dhabi et Dubaï. Les investissements émiratis se multiplient dans les secteurs stratégiques éthiopiens. Dans les cercles diplomatiques d’Addis-Abeba, certains décrivent même les financements émiratis comme une caisse noire permettant au Premier ministre de lancer des projets échappant aux contraintes budgétaires.

Cette proximité prend une résonance particulière lorsqu’on examine le rôle de Dubaï dans le commerce mondial de l’or. La cité-État constitue aujourd’hui l’une des principales plaques tournantes du raffinage et de la revente de métal précieux provenant du Soudan, d’Éthiopie ou d’Érythrée.

Dès lors, le transfert des 400 kilos d’or vers la Banque nationale suscite une interrogation simple : cet or sert-il uniquement à enrichir les collections nationales ou pourrait-il également constituer une garantie financière dans les négociations avec les bailleurs étrangers ?

Le rôle délicat de la France

Le plus surprenant est peut-être que l’affaire des 400 kilos d’or n’a suscité pratiquement aucune réaction des partenaires occidentaux impliqués dans la restauration du palais. Et pourtant, quelques semaines seulement après l’annonce du transfert de l’or vers la Banque nationale, le Palais du Jubilé accueillait un invité de marque : Emmanuel Macron. Le Premier ministre éthiopien lui-même se félicitait publiquement de célébrer l’anniversaire du président français dans ce lieu chargé d’histoire.

L’image est saisissante. D’un côté, un trésor impérial dont personne ne semble connaître précisément la composition ni les conditions de découverte. De l’autre, un palais restauré grâce à un important programme de coopération franco-éthiopienne financé par l’Agence française de développement.

Il ne s’agit pas de mettre en cause la France dans la gestion du patrimoine éthiopien. Mais comment un chantier patrimonial bénéficiant d’une telle expertise internationale a-t-il pu révéler l’existence de 400kg d’or sans qu’aucune information publique ne soit disponible sur leur inventaire, leur nature exacte ou leur statut juridique ? Car enfin, si cet or a été découvert pendant les travaux, quelqu’un l’a nécessairement identifié, catalogué, pesé et documenté. Qui ? À quelle date ? Selon quelles procédures ?

À mesure que s’élèvent les murs du nouveau palais de Yeka, dont le coût est estimé à plusieurs milliards de dollars, ces interrogations prennent une dimension qui dépasse largement le cadre du patrimoine culturel.

Le trône d’or de l’empereur Haïlé Sélassié lors de son
couronnement en 1930, volé ensuite par l’Italie fasciste.

De surcroît, tandis que le Palais du Jubilé retrouve son lustre, les destructions patrimoniales liées à la guerre du Tigré restent taboues. Monastères pillés, manuscrits disparus, trésors ecclésiastiques volés, édifices religieux endommagés : les pertes culturelles du conflit comptent parmi les plus graves de l’histoire récente de la Corne de l’Afrique.

Les bâtiments peuvent être restaurés. Les voitures de collection peuvent être exposées. Mais l’or, lui, peut disparaître. Dans une Éthiopie confrontée à des besoins immenses en matière de santé, d’éducation et de sécurité alimentaire, l’histoire des 400 kilos d’or du Palais du Jubilé rappelle une leçon que l’empereur Haïlé Sélassié avait apprise à ses dépens : lorsqu’un pouvoir commence à confondre patrimoine national et patrimoine personnel, les symboles finissent souvent par se retourner contre lui.

À suivre (5/5) : BRICS et dé-dollarisation en vue.