Travail forcé, revenus miniers et lobbying international : retour sur le rôle controversé de la compagnie minière canadienne Nevsun, qui a contribué, dans les années 2010, à maintenir à flot l’un des régimes les plus répressifs d’Afrique.
Par Charlotte Touati, auteure de Eritrea’s Gold Rush : Western Mining Companies, local Wars and Human Rights Abuses in Africa
Lorsqu’on évoque aujourd’hui l’industrie minière érythréenne, l’attention se porte souvent sur la Chine. Depuis le rachat de Nevsun Resources par le géant Zijin Mining en 2018, Pékin est devenu l’acteur dominant du secteur extractif du pays. Pourtant, avant les investisseurs chinois, ce sont des compagnies canadiennes qui ont ouvert la voie. Et parmi elles, aucune n’a joué un rôle aussi déterminant que Nevsun Resources.
L’État goulag
L’histoire officielle est celle d’un investissement étranger venu développer les richesses du sous-sol érythréen. L’histoire réelle est plus dérangeante. Car au moment où Nevsun lance l’exploitation de la mine de Bisha en 2011, l’Érythrée traverse l’une des périodes les plus critiques de son histoire contemporaine. Isaïas Afewerki dirige alors un État sous sanctions internationales, accusé par les Nations unies de soutenir divers groupes armés dans la région, notamment Al Shabaab en Somalie. L’économie érythréenne est exsangue. Le secteur privé a été méthodiquement asphyxié, les activités économiques sont concentrées entre les mains du parti unique, le Front populaire pour la démocratie et la justice (PFDJ), tandis que le service national à durée indéterminée fournit une main-d’œuvre quasi gratuite à l’État et à ses entreprises. L’Érythrée se voit alors surnommée la « Corée du Nord de l’Afrique » ou « Gulag State ».
Depuis les années 1990, le régime a construit un système économique entièrement étatisé, dominé par des conglomérats tels que le Hidri Trust et la Red Sea Corporation. Entre le parti, l’État, l’armée et les entreprises, les frontières sont pratiquement inexistantes. Les contrats publics sont attribués aux sociétés contrôlées par le PFDJ, les conscrits sont utilisés dans tous les secteurs de l’économie et les revenus générés par ces activités échappent à tout contrôle démocratique. Dans ce système, l’économie n’est pas un instrument de développement : elle est un instrument de pouvoir.
À la fin des années 2000, le modèle montre pourtant ses limites. Les sanctions adoptées par la communauté internationale visent à isoler le régime et à assécher ses ressources financières. Les diplomates américains en poste à Asmara décrivent alors un gouvernement en grande difficulté, dépendant des transferts (parfois extorqués) de la diaspora et de circuits financiers opaques. Beaucoup d’observateurs s’attendent à voir le régime vaciller.
Sauvé par les compagnies minières
Grâce à la découverte et à l’exploitation du gisement de Bisha, Nevsun apporte au gouvernement érythréen ce dont il manque le plus : des devises. La mine commence à produire de l’or en 2011. Les revenus sont immédiatement considérables. Selon plusieurs estimations, l’État érythréen engrange plusieurs centaines de millions de dollars grâce à sa participation dans le projet et aux taxes minières. Pour un pays dont le produit intérieur brut demeure extrêmement faible, ces recettes représentent une véritable bouffée d’oxygène.
Le problème est que cet argent ne tombe pas dans les caisses d’un État transparent et démocratique. Il alimente un système politique fermé, sans budget public, sans presse libre, sans constitution et sans mécanismes indépendants de contrôle des finances publiques. Plusieurs chercheurs et ONG spécialisées dans les droits humains considèrent même que la croissance économique enregistrée par l’Érythrée au début des années 2010 repose presque exclusivement sur les revenus tirés de Bisha.
Dans le même temps, les accusations se multiplient concernant les conditions de travail sur le site minier. Dès 2013, Human Rights Watch publie un rapport dénonçant le recours au travail forcé dans le cadre du service national. Selon l’organisation, des travailleurs affectés à des sous-traitants de la mine sont mobilisés contre leur gré et placés sous contrôle militaire. Deux ans plus tard, la Commission d’enquête des Nations unies sur les droits humains en Érythrée confirme l’existence d’un système institutionnalisé de travail forcé. Les témoignages recueillis évoquent des punitions, des détentions arbitraires et des traitements dégradants infligés à des conscrits employés sur les chantiers liés à Bisha.
En 2014, trois réfugiés érythréens déposent plainte contre Nevsun devant la justice canadienne. Ils affirment avoir été contraints de travailler sur le site dans le cadre du service national et avoir subi des traitements inhumains. L’affaire prend rapidement une dimension historique. Les juridictions canadiennes acceptent d’examiner des accusations particulièrement graves : esclavage, travail forcé, torture et crimes contre l’humanité. Pour la première fois, une entreprise minière canadienne risque d’être jugée dans son pays pour des faits commis à l’étranger.
Face à cette offensive judiciaire, Nevsun ne se contente pas de contester les accusations. La compagnie engage une stratégie beaucoup plus ambitieuse : défendre le modèle érythréen lui-même.
Un lobbying agressif
Sous l’impulsion de cadres de l’entreprise, tels que Todd Romaine, vice-président chargé de la responsabilité sociale, et de conseillers juridiques comme Ruby Sandhu, la bataille engagée contre les accusations de travail forcé se transforme progressivement en une remise en cause plus large des organisations de défense des droits humains, des experts onusiens et des témoignages de réfugiés érythréens. Les critiques du régime sont régulièrement présentés comme des acteurs politisés, tandis que les rapports documentant les abus sont dénoncés comme les instruments d’une campagne occidentale contre l’Érythrée.
Le paradoxe est saisissant. Une société cotée sur les marchés boursiers de Toronto et de New York fait la promotion, directement ou indirectement, des arguments d’un régime anticapitaliste régulièrement classé parmi les plus répressifs au monde et dirigé par un Président formé en Chine pendant la révolution culturelle.
La stratégie fonctionne partiellement. En 2018, Nevsun est rachetée pour 1,41 milliard de dollars canadiens par le groupe chinois Zijin Mining. Deux ans plus tard, alors qu’un procès susceptible de créer un précédent mondial se profile, un accord financier confidentiel est conclu avec les plaignants. Le montant versé par la compagnie d’Etat chinoise n’a pas été divulgué. Le procès de Nevsun n’aura jamais lieu.
L’affaire Nevsun dépasse largement le cadre d’un contentieux judiciaire. Elle pose une question fondamentale sur la responsabilité des multinationales opérant dans des États autoritaires. Une entreprise peut-elle prétendre à la neutralité lorsqu’elle devient la principale source de revenus d’un régime sous sanctions internationales ? Peut-elle ignorer l’origine de la main-d’œuvre mise à sa disposition lorsqu’elle opère dans un système reposant sur la conscription à durée indéterminée ?
La guerre du Tigré
La stratégie de communication déployée par Nevsun a également contribué à banaliser un discours de plus en plus agressif à l’égard des opposants au régime, mais aussi du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), la région frontalière avec l’Éthiopie, et plus largement des Tigréens eux-mêmes. Lorsque la guerre du Tigré éclate en novembre 2020, les troupes érythréennes envahissent la région en appui à l’offensive menée par le gouvernement fédéral éthiopien. Les réseaux mobilisés depuis plusieurs années pour défendre le gouvernement érythréen se retrouvent en première ligne de la bataille informationnelle qui accompagne le conflit. Des lobbyistes et même des universitaires qui entretiennent des liens institutionnels avec l’industrie minière justifient l’invasion et alimentent le discours de haine à l’encontre des Tigréens.
Depuis les années 2000, les géologues savent que les formations aurifères du Bouclier nubien ne s’arrêtent pas à la frontière entre l’Érythrée et l’Éthiopie. Les mêmes structures géologiques qui ont donné naissance aux mines de Bisha ou au projet Asmara (une autre mine exploitée par le consortium autour de Nevsun) se prolongent vers le Tigré. Plusieurs sociétés minières canadiennes, dont certaines créées par d’anciens cadres de Nevsun, avaient d’ailleurs commencé à explorer activement la région juste avant le déclenchement de la guerre.
Dès lors, une interrogation se fait jour : les ressources minières du Tigré auraient-elles joué un rôle dans les calculs stratégiques des acteurs du conflit ? Aucune déclaration officielle ne permet d’affirmer que l’accès à l’or constituait un objectif principal de l’intervention érythréenne, mais il serait imprudent d’écarter totalement cette hypothèse. Là où l’or a contribué à assurer la survie économique du régime d’Asmara, où les frontières géologiques ignorent les frontières politiques et où les mêmes réseaux d’affaires gravitent depuis deux décennies autour du Bouclier nubien, la question mérite d’être posée.
L’histoire de Nevsun ne s’arrête donc pas aux tribunaux canadiens ni aux revenus de la mine de Bisha. Elle ouvre une réflexion plus large sur les liens entre ressources naturelles, régimes autoritaires et conflits régionaux dans la Corne de l’Afrique. À mesure que de nouveaux gisements sont découverts des deux côtés de la frontière, l’or pourrait bien continuer à peser sur l’avenir politique et sécuritaire de la région.
Sauver le régime
En Érythrée, l’or de Bisha n’a pas seulement transformé l’économie nationale. Il a contribué à sauver un régime que beaucoup pensaient condamné. Les sanctions internationales devaient l’étouffer ; les revenus miniers lui ont offert un sursis. Dans cette histoire, Nevsun n’apparaît pas seulement comme un investisseur étranger. La compagnie est devenue, volontairement ou non, l’un des piliers économiques de la survie du système construit par Isaïas Afewerki qui asservit littéralement 6 millions d’Érythréens et les pousse sur les routes de l’exil. Le régime le sait, c’est pourquoi il interdit à ses concitoyens de quitter le territoire. La seule issue possible passe par les réseaux de passeurs qui pratiquent l’extorsion, la torture et les abus sexuels. Des officiels érythréens sont impliqués dans ces réseaux : ils ont rendu leur pays invivable, poussent les gens à l’exil tout en leur interdisant, et, finalement organisent les voies illégales de l’exode.
À l’heure où l’Europe a placé la question migratoire au cœur de ses débats politiques, il conviendrait de s’interroger sur les causes qui poussent des milliers d’Érythréens à risquer leur vie en traversant le Sahara et la Méditerranée, et le rôle joué dans ce drame par certaines compagnies occidentales.
À suivre (4/5) : La France et l’or d’Haïlé Sélassié.
