Symbole de richesse et de puissance, l’or est redevenu une arme économique dans un monde marqué par les rivalités stratégiques. De l’Afrique qui l’extrait, à Dubaï qui le centralise et la Suisse qui le raffine, le métal jaune suit un itinéraire mondialisé dont les enjeux dépassent largement la joaillerie.
Par Charlotte Touati, auteure de Eritrea’s Gold Rush : Western Mining Companies, local Wars and Human Rights Abuses in Africa
L’or est probablement la matière première la plus mondialisée de la planète. Contrairement aux hydrocarbures ou au denrées agricoles, il ne se consomme pas : il circule, s’accumule, se refond et se revend. Une fois raffiné, il devient pratiquement impossible d’en retracer l’origine. Cette caractéristique fait sa force économique, mais aussi sa vulnérabilité. Des mines artisanales africaines jusqu’aux coffres des banques centrales, le parcours de l’or demeure souvent opaque.
Le rapport publié par Swissaid en mai 2024 sur le commerce de l’or africain met en lumière l’ampleur du phénomène. Selon l’ONG suisse, des centaines de tonnes d’or quittent chaque année le continent sans être correctement enregistrées dans les statistiques officielles. La valeur de ces flux atteint plusieurs dizaines de milliards de dollars. Une grande partie de cet or prend la direction des Émirats arabes unis (EAU) avant de poursuivre sa route vers les grands centres mondiaux du raffinage, notamment la Suisse.
Capital et clandestin
L’Afrique produit aujourd’hui près d’un quart de l’or mondial. Le Ghana, le Mali, le Burkina Faso, la Tanzanie, le Soudan ou encore l’Afrique du Sud figurent parmi les principaux producteurs du continent. À côté des grandes mines industrielles exploitées par des multinationales, l’extraction artisanale connaît un essor spectaculaire. Selon les estimations de Swissaid, plusieurs millions d’Africains vivent directement ou indirectement de cette activité.
Cette production artisanale représente une source de revenus essentielle pour de nombreuses communautés rurales. Mais elle échappe souvent aux circuits officiels. Dans certaines régions, l’or est acheté directement sur les sites d’extraction par des intermédiaires qui le transportent ensuite vers les grands centres commerciaux régionaux. La porosité des frontières facilite les exportations informelles vers des pays voisins disposant d’infrastructures plus développées ou d’un cadre fiscal plus favorable.
Le cas du Soudan illustre parfaitement les limites de la traçabilité actuelle. Alors que les statistiques officielles font état de plus de 1,5 milliard de dollars d’exportations d’or vers les EAU en 2024, plusieurs études estiment qu’une part beaucoup plus importante de la production quitte le pays par des circuits parallèles. Selon des estimations de Chatham House, jusqu’à 90 % de l’or du Soudan pourrait échapper aux circuits officiels, privant l’État de recettes fiscales considérables tout en alimentant l’un des principaux hubs aurifères mondiaux.
Les EAU sont directement et politiquement impliqués dans la Corne de l’Afrique, mais le phénomène s’étend à l’ensemble du continent. Ainsi, selon une étude de l’Institute for Security Studies, alors que le Mali n’avait déclaré que 216 millions de dollars d’exportations d’or vers les EAU en 2016, les autorités émiraties ont enregistré cette même année 1,52 milliard de dollars d’importations d’or en provenance du Mali. De même, en 2014, Bamako déclarait une production nationale de 45,8 tonnes d’or, tandis que les Émirats affirmaient avoir importé 59,9 tonnes de métal jaune malien. Ces écarts suggèrent l’existence de flux massifs échappant aux statistiques officielles et donc aux recettes fiscales des États producteurs.
Pourquoi Dubaï est devenu le cœur du système
Au cours des vingt dernières années, Dubaï s’est imposé comme la principale porte d’entrée de l’or africain sur les marchés mondiaux. Les raisons de ce succès sont multiples. Les EAU offrent un environnement particulièrement attractif pour les négociants : fiscalité réduite, infrastructures logistiques performantes, proximité géographique avec l’Afrique et procédures douanières longtemps plus souples que celles de nombreuses places occidentales.
L’émirat a également investi massivement dans les infrastructures liées aux métaux précieux. Le Dubai Multi Commodities Centre (DMCC) est devenu l’un des plus importants hubs mondiaux du négoce de l’or. Chaque jour, des cargaisons provenant de toute l’Afrique arrivent dans les souks spécialisés, les comptoirs de négoce et les raffineries de l’émirat. Dans certains cas, l’or franchit les frontières dissimulé dans des bagages. Dans d’autres, il est importé sous des déclarations incomplètes ou via des pays de transit. Une fois arrivé à Dubaï, le métal est fondu, raffiné et mélangé à d’autres lots. Son origine devient alors extrêmement presque impossible à identifier.
L’effacement de la traçabilité
Contrairement au diamant, dont le commerce est encadré depuis 2003 par le Processus de Kimberley, l’or ne dispose pas d’un mécanisme international unique de certification. Face à cette lacune, plusieurs dispositifs de due diligence ont été développés afin d’améliorer la traçabilité du métal jaune. La référence principale est aujourd’hui le Guide OCDE sur le devoir de diligence publié en 2011 pour des chaînes d’approvisionnement responsables en minerais provenant de zones de conflit ou à haut risque. Ce cadre recommande aux entreprises de cartographier leurs fournisseurs, d’identifier les risques liés aux droits humains, aux conflits armés ou au blanchiment d’argent, puis de mettre en œuvre des mesures de contrôle tout au long de la chaîne d’approvisionnement.
Dans le secteur aurifère, le principal mécanisme de contrôle repose sur la London Bullion Market Association (LBMA). Depuis 2012, les raffineries souhaitant conserver leur accréditation sur le marché international doivent respecter la Responsible Gold Guidance, un ensemble de règles inspirées directement des recommandations de l’OCDE. Les raffineurs sont soumis à des audits annuels censés vérifier l’origine de l’or, l’existence de procédures de traçabilité et les mesures prises contre le financement des conflits, le blanchiment ou les atteintes aux droits humains.
Ces mécanismes restent cependant très contestés. Plusieurs ONG, dont Global Witness et Swissaid, estiment que les systèmes actuels demeurent insuffisants pour garantir une traçabilité réelle du métal. Une fois raffiné, l’or devient physiquement indifférenciable et la preuve de son origine repose essentiellement sur des documents commerciaux.
La Suisse, capitale mondiale du raffinage
Si Dubaï est devenu le grand marché de l’or africain, la Suisse demeure le centre névralgique de sa transformation. Bien qu’elle ne possède pratiquement aucune mine d’or sur son territoire, elle constitue le principal centre mondial de raffinage. Selon le WWF Suisse, entre 50 et 70 % de l’or extrait dans le monde y transite pour être fondu, purifié puis réintroduit dans les circuits financiers internationaux. Le pays abrite quatre des plus grandes raffineries mondiales — Valcambi, Argor-Heraeus, PAMP et Metalor — qui jouent un rôle central dans la transformation de l’or brut en lingots certifiés.
Si les raffineries suisses refusent d’importer directement de l’or africain, elles ont toutefois importé 316 tonnes d’or depuis les Émirats arabes unis en 2024. La même année, ces derniers ont importé 748 tonnes d’or africain, devenant de loin le premier acheteur mondial du métal extrait sur le continent. Le passage par une raffinerie suisse agréée par la LBMA est un point de bascule. L’or brut dont l’origine peut être difficile à établir (potentiellement une zone de guerre) devient alors un produit répondant aux standards du marché mondial et susceptible d’être acheté par des banques commerciales ou centrales, l’industrie horlogère, des investisseurs institutionnels. Après raffinage, le métal devient une marchandise parfaitement intégrée aux circuits officiels. Les lingots rejoignant les coffres de Londres, Zurich, New York ou Singapour ne portent plus aucune trace visible de leur parcours initial.
Vers un Kimberley de l’or ?
Au début des années 2000, les révélations sur les « diamants de sang » provenant de la Sierra Leone, du Liberia ou de l’Angola avaient conduit la communauté internationale à réagir. Le Processus de Kimberley, lancé en 2003, visait précisément à empêcher que les pierres précieuses financent des conflits armés et des groupes rebelles. Vingt ans plus tard, l’or pose un défi comparable, mais à une échelle bien plus vaste. Plus facile à transporter, à fondre et à dissimuler que les diamants, il circule à travers une chaîne d’approvisionnement mondiale dont la traçabilité demeure largement un jeu documentaire et bureaucratique. Les procédures de due diligence mises en place par les raffineries, les négociants et les organismes professionnels ou les initiatives comme Single Mine Origin (SMO) proposant un or traçable depuis une mine unique jusqu’au produit final constituent autant d’avancées réelles, mais elles peinent encore à répondre aux interrogations soulevées par l’or provenant de zones de conflit ou de gouvernance fragile.
Entre les mines artisanales africaines, les comptoirs de Dubaï et les raffineries suisses, le métal jaune continue de changer plusieurs fois d’identité avant d’intégrer les circuits financiers mondiaux. Cette opacité alimente aujourd’hui un débat de plus en plus vif : faut-il créer pour l’or un mécanisme international comparable au Processus de Kimberley ? Alors que plusieurs centaines de tonnes d’or africain échappent encore chaque année aux statistiques officielles, la question n’est plus seulement celle de la transparence des marchés. Elle est aussi celle de la capacité des États producteurs à bénéficier de leurs ressources naturelles et celle des consommateurs, investisseurs et banques centrales à s’assurer que l’or qu’ils achètent ne contribue ni à alimenter les conflits ni à priver les populations locales des richesses de leur sous-sol.
À suivre (3/5) : Des Canadiens à la rescousse d’Asmara.
