Trois ans après le début de la guerre entre l’armée régulière et les milices de Hemedti, le Soudan est fracturé entre zones d’influence rivales, ravagé par les déplacements forcés, la famine et les massacres de civils. Du Darfour au Kordofan, les combats se poursuivent, tandis que les puissances régionales et internationales s’affrontent par procuration autour d’un enjeu central : l’or. Car derrière les batailles et les discours idéologiques se cache une réalité plus prosaïque : dans le plus grand pays aurifère d’Afrique après le Ghana, les mines du Bouclier nubien constituent aujourd’hui l’une des principales sources de financement des seigneurs de guerre, transformant un héritage plusieurs fois millénaire en moteur de la violence contemporaine.
Par Charlotte Touati, auteure de Eritrea’s Gold Rush : Western Mining Companies, local Wars and Human Rights Abuses in Africa
« Si tu découvres nos trésors, abandonne l’or à ceux qui veulent se détruire eux-mêmes. » L’avertissement formulé au IIIe siècle par l’alchimiste Zosime de Panopolis résonne aujourd’hui avec une troublante actualité. Au Soudan, l’or n’est plus la métaphore spirituelle de la purification de l’âme qu’évoquaient les philosophes de Haute-Égypte. Il est devenu une monnaie de guerre, une matière première stratégique qui finance armées privées, trafics transfrontaliers et ambitions géopolitiques.
Pour comprendre le rôle de l’or dans la tragédie soudanaise contemporaine, il faut remonter bien avant les colonisateurs européens, avant même les califes arabes, jusqu’aux royaumes de Nubie et de Koush, là où les premiers empires africains bâtirent leur puissance sur les richesses du sous-sol.
Le trésor des pharaons noirs
Les plus anciennes traces documentées de l’exploitation aurifère dans la région apparaissent dans le célèbre papyrus minier de Turin, au XIe siècle avant notre ère. Ce document cartographie déjà les ressources minières du désert oriental égyptien et témoigne d’une exploitation ancienne de l’or dans les régions bordant la mer Rouge.
Mais c’est surtout en Nubie, dans le nord de l’actuel Soudan, que l’or forgea durablement l’histoire politique régionale. Les royaumes de Napata puis de Méroé contrôlaient certaines des plus riches zones aurifères du continent. Longtemps dominés par l’Égypte pharaonique, les souverains nubiens finirent par prendre leur revanche. Entre 747 et 656 avant J.-C., les rois koushites fondèrent la XXVe dynastie égyptienne, celle que l’historiographie moderne nomme les « pharaons noirs ».
L’or de Nubie était alors célèbre dans tout le monde antique. Les auteurs grecs et romains évoquaient régulièrement les richesses du pays de Koush. Plus tard, les traditions bibliques et éthiopiennes associèrent ces terres aux récits de la reine de Saba et aux légendaires mines du roi Salomon.
Cette réputation a traversé les siècles. Le choix du nom « Meroe Gold » pour la société minière liée au groupe Wagner au Soudan n’a rien d’anodin : il renvoie directement à l’ancienne capitale du royaume méroïtique et à l’imaginaire de l’or nubien.
Le Bouclier nubien, un Eldorado géologique
Si l’or a façonné l’histoire de la région pendant plus de trois millénaires, c’est d’abord parce que la nature a doté le nord-est africain d’un patrimoine géologique exceptionnel. Le Bouclier Nubien constitue la partie africaine du Bouclier arabo-nubien, immense zone géologique née entre 870 et 550 millions d’années lors de la formation du supercontinent Gondwana. Cette structure associe des gisements aurifères orogéniques à des dépôts polymétalliques riches en cuivre, zinc, argent et parfois or. Cette combinaison est considérée comme un véritable « graal » par les géologues.
Pendant des siècles, l’exploitation resta artisanale. Les populations locales extrayaient l’or visible dans les filons de quartz affleurant à la surface. La véritable industrialisation n’intervient qu’à l’époque coloniale. Égyptiens, Britanniques et Italiens tentent alors d’exploiter systématiquement les ressources minières de la région, introduisant nouvelles techniques, galeries profondes et équipements modernes.
Cependant, les guerres mondiales, les indépendances et l’instabilité chronique empêchent la constitution d’une véritable industrie minière moderne. La plupart des sites sont abandonnés pendant des décennies.
Omar el-Béchir et la ruée vers l’or
Le véritable tournant intervient sous le régime d’Omar el-Béchir. À partir des années 2000, les cours mondiaux de l’or s’envolent. Dans le même temps, le Soudan cherche à compenser les difficultés économiques provoquées par les sanctions internationales, puis par la perte de la majorité des ressources pétrolières après l’indépendance du Soudan du Sud en 2011.
Khartoum encourage alors massivement l’exploitation aurifère. Des centaines de milliers d’orpailleurs envahissent le désert nubien, le Darfour et les régions périphériques. En quelques années, le pays devient l’un des premiers producteurs d’or du continent, avec une production officielle de cent tonnes annuelles.
Mais cette manne échappe largement à l’État. Les filières informelles prolifèrent. Une grande partie de la production quitte clandestinement le pays vers les Émirats arabes unis, principal hub régional du raffinage et du commerce de l’or africain. Les recettes disparaissent dans des circuits opaques, alimentant corruption, clientélisme et militarisation.
Le marchand d’or devenu chef de guerre
C’est dans ce contexte qu’émerge la figure de Mohamed Hamdan Dagalo, plus connu sous le nom d’Hemedti. Chef des Janjawids du Darfour, il comprend rapidement que le contrôle des mines compte autant que le contrôle des armes. Son ascension politique repose en grande partie sur sa mainmise sur plusieurs zones aurifères stratégiques du Darfour, notamment autour du gisement de Jebel Amer. Les revenus tirés de l’or lui permettent progressivement de construire un véritable empire économique. Les Forces de Soutien Rapide (RSF), qu’il dirige, développent leurs propres réseaux commerciaux, leurs sociétés écrans et leurs circuits d’exportation.
Lorsque la guerre éclate en avril 2023 entre les RSF d’Hemedti et les Forces armées soudanaises du général Abdel Fattah al-Burhan, l’or devient immédiatement un enjeu central du conflit. Contrôler une mine permet de financer l’achat d’armes, de payer les combattants, d’acheter des loyautés tribales et de contourner les sanctions internationales. L’économie de guerre soudanaise repose désormais autant sur l’or que sur les victoires militaires.
Wagner, Moscou et l’or soudanais
La guerre en Ukraine a également mis en lumière l’importance stratégique de l’or soudanais pour la Russie. Depuis plusieurs années, le groupe paramilitaire russe Wagner a développé des intérêts miniers au Soudan via différentes structures commerciales, notamment Meroe Gold. Ces réseaux ont participé à l’extraction, au transport et à l’exportation d’or vers la Russie. Dans un contexte de sanctions financières internationales, l’or constitue pour Moscou une ressource particulièrement précieuse : facilement transportable, difficilement traçable et immédiatement convertible en devises. Après la mort d’Evgueni Prigojine en 2023, les activités africaines de Wagner sont progressivement passées sous le contrôle direct du Kremlin, mais les circuits aurifères demeurent.
Le Soudan est ainsi devenu l’un des théâtres de la compétition géoéconomique mondiale entre puissances régionales, Russie, Chine et États du Golfe.
Une guerre alimentée par la contrebande
Le paradoxe soudanais est cruel. Jamais le pays n’a produit autant d’or. Pourtant, jamais la population n’a été aussi pauvre et vulnérable. La majeure partie des bénéfices échappe aux finances publiques. Les réseaux de contrebande prospèrent. Les trafiquants se jouent des frontières poreuses avec la Libye, le Tchad, la Centrafrique ou l’Égypte. Des cargaisons quittent régulièrement le pays sans déclaration officielle.
Dans les zones contrôlées soit par l’armée régulière, soit par les RSF, l’or part vers les pays du Golfe, Hemedti étant l’homme des Émirats Arabes Unis, Al-Burhan, lui, recevant les faveurs du Qatar.
L’or est devenu à la fois une réserve de valeur, un instrument de corruption et une arme stratégique. Il finance les recrutements, les véhicules, les armes légères et les réseaux logistiques. Il permet aussi d’entretenir des alliances régionales et des clientèles politiques.
De Méroé aux milices
L’histoire du Soudan apparaît ainsi comme une longue continuité où la géologie façonne la politique. Les mêmes richesses qui ont permis l’essor des royaumes de Koush, des pharaons noirs et de Méroé alimentent aujourd’hui les ambitions des chefs de guerre et les appétits des puissances étrangères. Depuis trois mille ans, l’or du Bouclier Nubien, qui symbolisait l’immortalité des pharaons, nourrit à la fois les rêves de grandeur et les tragédies humaines.
À suivre (2/5) : un circuit mondialisé, de Dubaï à la Suisse.
