Madagascar sous influence russe risque la marginalisation

Rédigé le 10/06/2026
La rédaction de Mondafrique

Le 2 juin dernier, la Marine nationale française a intercepté dans l’océan Atlantique le pétrolier Tagor, soupçonné d’appartenir à la « flotte fantôme » utilisée par la Russie pour contourner les sanctions occidentales liées à la guerre en Ukraine. Bien qu’arborant un faux pavillon du Cameroun au moment du contrôle, il est apparu que le navire avait utilisé le pavillon malgache sur plusieurs bases de données maritimes internationales.

Par Daniel Sainte-Roche

L’Agence Portuaire, Maritime et Fluviale (APMF) malgache affirme qu’il s’agissait de documents d’immatriculation falsifiés. Mais cela n’a pas empêché l’Union européenne de sanctionner l’usage de faux pavillons (Comores, Madagascar, Cameroun) en interdisant à ses prestataires de services d’aider ces navires à obtenir de nouvelles immatriculations. La déclaration de l’APMF n’a pas convaincu l’opinion publique malgache, rendue méfiante par l’existence d’une corruption systémique qui rend possible toutes sortes de trafics illicites.

Le sentiment populaire redoute plutôt les aléas auxquels s’expose la Grande Île par une coopération accrue avec la Russie, laquelle investit de multiples secteurs sensibles comme les finances, la sécurité, et le dispositif électoral. L’appréhension est d’autant plus grande qu’au regard des intérêts vitaux du pays, la fiabilité et la pertinence de ce partenariat restent sujets à caution.

Coïncidences troublantes

Il est clair que depuis son installation, en octobre 2025, la Refondation fait fi des embargos des pays occidentaux et s’engage résolument dans une coopération multiforme avec la Russie, notamment dans le domaine pétrolier et financier. Ainsi, dès novembre 2025, le président pro-russe de l’Assemblée nationale Siteny Randrianasoloniaiko a déclaré, lors de l’examen du projet de loi de finances 2026 : « Les Russes sont les spécialistes de la résolution des problèmes urgents. Ils peuvent nous fournir du carburant. Le choix est entre nos mains si nous voulons vraiment trouver des solutions à nos problèmes. La Russie est prête à nous fournir avant la fin de l’année ».

Le 24 février 2026, devant la diaspora malgache à Paris, le même Siteny a récidivé en annonçant que la Refondation envisageait d’importer du carburant auprès de fournisseurs russes. Et tout dernièrement, troublante coïncidence, l’affaire du navire fantôme Tagor a éclaté au lendemain du séjour à Moscou du Premier ministre malgache Mamitiana Rajaonarison, qui a rencontré le 27 mai le Secrétaire du Conseil de Sécurité de la Russie, Sergueï Choïgou. Ont été évoquées à cette réunion la participation des opérateurs russes en vue d’aider le régime transitoire dans la diversification de ses approvisionnements en produits pétroliers et la construction par la Russie de nouveaux dépôts pétroliers à Madagascar.

L’intérêt mutuel et grandissant des deux parties pour une coopération dans le domaine énergétique est clairement établi, estime un fonctionnaire du ministère du Transport et de la Météorologie, qui en tire la conclusion suivante : « L’attribution du pavillon malgache au navire russe Tagor pourrait bien avoir été décidée au plus haut sommet de l’État, avant d’être maquillée en une prétendue fraude au sein d’une agence gouvernementale ».

Larrons en foire

Les liens étroits qui se tissent entre la Refondation et la Russie reposent sur une convergence d’intérêts opportunistes. Alors que le régime transitoire malgache veut trouver sa place dans le concert des nations après le coup d’État, Vladimir Poutine cherche à exploiter les pays considérés comme des « maillons faibles » pour étendre son influence en Afrique. Ainsi assiste-t-on à l’émergence d’une alliance mutuellement bénéfique de « deux larrons en foire », dont la population malgache risque de faire les frais.

Car les dynamiques récentes démontrent que les opérations russes sur le continent privilégient les gains stratégiques et militaires au détriment du développement économique local. Ainsi, les liens établis en début d’année avec le réseau russe A7 inquiètent au plus haut point. Conçu pour contourner les sanctions occidentales ordonnées après l’invasion de l’Ukraine, ce réseau est codétenu par Promsvyazbank (PSB) et le Moldave Ilan Shor, tous deux sous sanctions de l’UE, du Royaume-Uni et des États-Unis. Loin d’être un établissement commercial classique, la PSB sert à financer l’effort de guerre russe. Les observateurs estiment que la venue de PSB et A7 à Madagascar avait pour objet le financement d’achats de produits pétroliers et de matériel militaire pour le compte de la Refondation.

Face à cette situation, un ancien collaborateur de la Plateforme de gestion de l’Aide au ministère de l’Économie et des Finances s’alarme de la candeur des responsables malgaches, lesquels ferment les yeux sur les arrangements peu orthodoxes qui se trament actuellement. Il estime que le pays risque à tout moment d’être mis à l’index, avec les conséquences néfastes que cela implique, notamment les risques de reflux des investissements.

Des élections à la mode Poutine ?

La « politique d’ouverture » prônée par la junte militaire est un prétexte tout trouvé pour légitimer l’intrusion de la Russie, qui s’ingère désormais dans des domaines aussi inattendus que l’organisation des processus électoraux. Le président de la Commission électorale nationale indépendante (CENI) Thierry Rakotonarivo, s’est ainsi rapproché de la Commission électorale centrale russe, qui a promis un appui technique, logistique et financier aux prochaines élections malgaches. Pour la petite histoire, il faut savoir qu’avant d’être propulsé à la tête de la CENI, Thierry Rakotonarivo fut directeur de cabinet de Siteny Randrianasoloniaiko à l’Assemblée nationale. Des cadres de la CENI ont dans la foulée rejoint Moscou pour suivre une formation centrée sur la participation des jeunes aux élections, module qui comprend la formation des agents électoraux, la gestion numérique des listes, et la transmission des résultats.

Jean Fernand, expert dans la formation en cascade de membres de bureaux de vote, s’étonne de ce choix. Il note : « Parmi les conditions de la réintégration de Madagascar à l’Union africaine figure en bonne place la mise en œuvre d’un processus électoral crédible. Or, l’image qu’offre la Russie est loin de garantir une bonne gouvernance électorale ». En effet, pour ce spécialiste, qui a déjà participé à de nombreuses missions en Afrique et en Europe de l’est, « les élections en Russie ne sont pas considérées comme libres ni fiables par les observateurs internationaux ». Le processus électoral y est souvent entaché par de nombreuses irrégularités, allant de la manipulation des listes de candidats à la fraude directe. « À l’instar des républiques dites bananières, on peut trouver en Russie des fraudes massives, des bourrages d’urnes et des falsifications de registres de vote » témoigne Jean Fernand.

Et de révéler que, lors de l’élection présidentielle russe de mars 2024, grâce à l’utilisation de la méthode de Chplikine, des organismes indépendants comme Golos sont parvenus à prouver l’existence d’un détournement de dizaines de millions de voix. Pour information, la méthode de Chpilkine est une technique d’analyse statistique conçue par le mathématicien russe Sergueï Chpilkine pour détecter et quantifier les fraudes électorales !

Proie facile

Force est de constater que Madagascar est devenue une proie facile en raison de l’avidité sans limite de politiciens assoiffés de pouvoir, appuyés par des affairistes sans éthique. Un péril sérieux pour la souveraineté nationale se profile, et une frange importante de la population commence à en prendre conscience. Et cela, en dépit des campagnes de désinformation coordonnées menées par la Refondation pour susciter des attitudes positives envers le partenariat avec les Russes.

De nombreuses voix s’élèvent aujourd’hui au sein de la société civile pour réclamer le strict respect des règles en matière de transition politique, en insistant sur le fait que le rôle de la junte militaire devrait se limiter à l’expédition des affaires courantes et l’organisation du retour à l’ordre constitutionnel. Il ne lui revient nullement, rappelle-t-on, d’engager le pays dans des accords à long terme ou de contracter des dettes, fussent-elles purement morales.