Quatre députés de la France insoumise ont demandé à la ministre des Armées et des Anciens combattants de permettre l’accès aux documents administratifs sur la mort en détention, en 1967 à Djibouti, d’un célèbre syndicaliste anti-gaulliste, Abdourahman Djama Hassan dit Andoleh.
C’est Thomas Portes qui a signé la question écrite publiée le 19 mai au Journal officiel. Il y rappelle l’année turbulente de 1967, dix ans avant l’indépendance effective de Djibouti, alors encore Côte française des Somalis. Le 21 mars de cette année-là, Abdourahman Djama Hassan, dit Abdourahman Andoleh, est arrêté à son domicile par l’armée française « dans le contexte de la répression ayant suivi le référendum du 19 mars 1967 sur l’avenir du territoire.»
Cadre de la compagnie du chemin de fer franco-éthiopien et fondateur et secrétaire général du syndicat des travailleurs de la compagnie, également membre du Parti du mouvement populaire, Abdourahman Djama Hassan est une « figure syndicale et politique engagée dans le mouvement en faveur de l’indépendance ». Selon sa petite-fille Zahra Hassan Idriss, c’était «un homme de convictions, profondément engagé pour la liberté et la dignité de son peuple, dans un contexte de lutte pour l’émancipation et l’indépendance. »
« Il a été la cheville ouvrière de la manifestation contre l’arrivée du général de Gaulle à Djibouti le 26 août 1966 (…) et il est resté dans la conscience collective comme une des grandes figures indépendantistes », renchérit l’opposant Mohamed Kadamy, président du Front pour la Restauration de l’Unité et la Démocratie (FRUD).
L’attention des autorités françaises
L’annonce de la mort d’Abdourahman Djama Hassan paraît dans Le Monde du 29 mars 1967, qui reprend une dépêche de l’Agence France Presse de la veille. Entre le 21 mars, date de son arrestation, et le 28 mars, on ignore où a été détenu l’opposant et de quoi il est mort. « Selon ses descendants, son corps aurait présenté des traces de violences, élément qui n’a jamais fait l’objet, à leur connaissance, d’une clarification officielle ni d’une communication d’archives permettant d’établir les circonstances exactes de sa mort », détaille Thomas Portes dans sa question écrite.
On sait, cependant, que le syndicaliste faisait l’objet de l’attention des autorités françaises depuis 1960, « notamment à l’occasion de ses déplacements internationaux, de ses demandes de passeport et de l’entrée sur le territoire d’un véhicule lui appartenant.» Mais toutes les démarches engagées par les descendants auprès des archives nationales, du service historique de la défense et de la Commission d’accès aux documents administratifs sont restées vaines.
« Ces éléments rendent nécessaire l’identification complète des archives administratives, militaires, policières et judiciaires relatives à son arrestation, à sa détention et à son décès », estime le député, qui relaye les efforts de la famille du disparu pour accéder à des informations officielles « sur les conditions de son arrestation, de sa détention et de sa mort ».
Déverrouiller les archives coloniales
Au-delà du cas particulier du Djiboutien, les députés soulèvent la question générale « de l’identification, de la communicabilité et, le cas échéant, de la déclassification des archives publiques relatives aux faits survenus dans les territoires anciennement placés sous administration française, en particulier lorsque ces archives concernent des personnes mortes après leur arrestation». Ils demandent à la ministre Catherine Vautrin de prendre des mesures permettant « de garantir un accès effectif, transparent et non entravé aux archives relatives aux violences commises durant la période coloniale », surtout en cas de décès survenus sous l’autorité de l’administration française.
Pour ce qui est du syndicaliste djiboutien, les parlementaires demandent à la ministre des Armées « d’identifier l’ensemble des documents relatifs à l’arrestation, à la détention et au décès de M. Abdourahman Djama Hassan » et de statuer sur « les conditions dans lesquelles ces archives pourraient être communiquées à sa famille, y compris par la voie d’une demande de dérogation ou d’une procédure de déclassification lorsque celle-ci serait nécessaire. »
La petite-fille de la victime, qui a saisi les députés insoumis faute de succès dans ses propres démarches, s’est félicitée de cette question écrite en y voyant une « demande de vérité » relevant des droits humains. « Parce qu’aucune fille, aucune famille, ne devrait attendre près de 60 ans pour connaître la vérité », écrit-elle dans un post partagé sur les réseaux sociaux.
Un référendum explosif
L’annonce de la victoire du « non » au référendum sur l’indépendance de mars 1967 avait été suivie d’émeutes et d’affrontements avec les forces de l’ordre, les manifestants contestant les conditions du scrutin. C’est dans ces circonstances qu’Abdourahman Djama Hassan avait été arrêté. Malgré un résultat favorable au maintien de Djibouti dans le giron français, l’indépendance de la République de Djibouti a finalement été proclamée en 1977, sous l’égide d’un président ayant les faveurs de l’Élysée. Les liens militaires et de coopération avec la France n’ont pas été rompus, comme en témoigne la persistance de la base de Défense française à ce carrefour stratégique de la Corne de l’Afrique. L’actuel Président, Ismaël Omar Guelleh, est le neveu de Hassan Gouled, élu premier Président de Djibouti en 1977 avec la bénédiction de Valéry Giscard d’Estaing.
Pour Mohamed Kadamy, du FRUD, « depuis l’indépendance de Djibouti, le régime mis en place avec l’accord de la France a occulté le rôle important joué par cette personnalité considérée comme un héros. Pire, sa famille a été persécutée par le pouvoir djiboutien, à l’’instar de sa fille Choukri qui avait repris le flambeau de la lutte pour l’indépendance », et qui est morte en exil après avoir été « victime avec son mari, de la mise à l’écart et de la spoliation de son commerce. »
