Xavier Houzel: «États-Unis, Iran, Israël, une partie de billard à trois bandes »

Rédigé le 02/06/2026
La rédaction de Mondafrique

Dans cette interview menée par Joëlle Hazard, Xavier Houzel, décrypte les négociations entre Washington, Téhéran et Israël, loin des annonces triomphales et des démentis officiels. À ses yeux, nucléaire, Ormuz, calculs électoraux, marchés de l’énergie et obsessions religieuses s’entremêlent dans une crise où chaque acteur avance masqué, au risque d’ébranler l’ordre mondial dans la durée.

Un entretien avec Xavier Houzel, par Joëlle Hazard

Xavier Houzel

Depuis la Maison Blanche, le président Donald Trump annonçait l’imminence d’un accord avec l’Iran. Une fois de plus, la « décision finale » qu’il laissait présager est repoussée. Il y aurait des progrès, mais toujours des blocages sur Ormuz, les avoirs iraniens gelés, le nucléaire iranien et son taux d’enrichissement. Trump annonce des accords, Téhéran dément. Qui faut-il croire ?

« Vous me demandez de deviner ce que l’on “nous” cache intentionnellement. Nous, c’est la “galerie”, la “claque”, laquelle, dans ce jeu de dupes, ne dispose pas de clés passe-partout pour forcer la trame de l’imbroglio ! Parce que “nous” assistons à une partie de billard à trois bandes [1], où le coup de théâtre, fait de retournements et de rebondissements, est roi, et où le spectateur est promené… Une théorie du complot à l’envers, en somme, et qui nous échappe.

Les trois bandes stigmatisent les intérêts respectifs des États-Unis d’Amérique, de la République islamique d’Iran et de l’État d’Israël ; le problème est que la plupart des gens pensent qu’Israël est le dernier concerné, alors qu’il est en réalité le premier, y compris dans les pourparlers en cours avec l’Iran.

Israël avance caché, prisonnier de sa mystique. Il ne dit pas qu’il dispose de l’arme atomique, ni pourquoi il tient tellement à en garder pour lui seul le droit ou l’avantage : c’est parce que ses dirigeants ressassent en secret la fameuse sourate Al-Ma’ida (La Table servie) 5:21, et la déclaration de Moïse, quand celui-ci proclame : “Ô mon peuple, entre dans la terre sainte [correspondant à la terre d’Israël] qu’Allah a décrétée pour toi, et ne te rebelle pas, à moins que tu ne deviennes perdant” [2].

Une partie de la population israélienne a tiré de douloureuses leçons des vicissitudes de l’histoire, non seulement avec la Shoah, mais aussi par l’inimitié déclarée envers le jeune État de ses voisins musulmans, dépossédés de leurs terres par un ordre “qui leur était étranger” et qu’ils n’admettent toujours pas.

Les dirigeants et les habitants d’Israël, en particulier les ultra-orthodoxes, sont obnubilés par certaines sourates du Coran prédisant [3] la date de destruction d’Israël, notamment la sourate Al-Isra’ (Le Voyage nocturne), du verset 2 au verset 5 [3] : “Nous envoyâmes contre vous certains de Nos serviteurs doués d’une force terrible, qui pénétrèrent à l’intérieur des demeures. Et la prédiction fut accomplie.”

Depuis la guerre des Six-Jours de 1967, les appels à la destruction d’Israël se sont multipliés et une rhétorique antisémite s’est répandue sous la houlette des islamistes. Le fondateur du Hamas, le cheikh Yassine, lancera, lors de la première Intifada, le slogan de la bataille de Khaybar, en 628, où Mahomet et son armée expulsèrent la communauté juive : “Khaybar, Khaybar, ô juifs ! L’armée de Mahomet va revenir !” Ce cheikh, assassiné en 2004, avait annoncé la disparition d’Israël, “l’entité sioniste”, en 2027…

Toute cette histoire entre communautés judaïque et musulmane ne cesse d’accaparer l’État d’Israël, qui compte autour de lui des territoires entiers qu’il imagine lui être a priori hostiles, allant même jusqu’à provoquer leurs habitants jusqu’à ce qu’ils le deviennent effectivement, en justifiant par son attitude purement subjective et préventive un état de choses qui, autrement, aurait pu être à l’opposé ! Le sionisme s’en trouve dénaturé. »

Vous restez dans la guerre des religions.

« Erreur ! Ce n’est pas moi, mais le Premier ministre Netanyahu, le ministre Ben Gvir et consorts qui ont le tort de mêler le divin à la rhétorique, en redoublant d’agressivité [4]. On n’y peut rien. On pourrait penser qu’ils trichent, mais ils sont sincères ! D’où la complexité de la négociation dont il s’agit, car les Israéliens se refusent à admettre que leur obstruction de principe à certaines “dispositions” est, en réalité, due à une sujétion de leur part à la double malédiction soi-disant contenue dans les prédictions de la Bible et du Coran.

L’entendement de nos esprits modernes, d’ordinaire cartésiens, en est brouillé : il n’y a pas d’autre explication possible. Les spécialistes, qui ne me démentiront pas, esquivent le problème pour ne pas passer eux-mêmes pour des illuminés ou pour ne pas heurter leurs amis juifs. J’imagine que le président Trump a été parfaitement briefé sur cette situation et que, dans son embarras, il y aura réagi à deux niveaux.

En préférant, d’abord, laisser à son gendre et à son ami Steve Witkoff, auxquels la belle et longue histoire des Hébreux est plus familière, le soin de se dépatouiller avec les aspects irrationnels de la question, dont il espère ainsi pouvoir se laver les mains.

En donnant, ensuite, aux Israéliens assez de temps pour poursuivre et terminer leurs conquêtes territoriales suffisantes pour servir de zones tampons, ou zones de sécurité, et conjurer le mauvais sort dont ils continuent de se croire l’objet, id est : les victimes expiatoires ! Mieux encore, pour tenter d’écarter tout risque de défaillance intérieure, les prêcheurs les plus extrémistes iront jusqu’à prôner une forme “d’épuration ethnique prévisionnelle”.

Donald Trump sait qu’il devra bientôt terminer l’affaire par un accord [5], mais celui qui lui ferait le moins possible perdre la face. Le dilemme est bien d’ordre “biblique”, une gageure que les évangélistes américains de son électorat assument quotidiennement avec lui. »

Vous confirmez donc que la guerre contre l’Iran et ses proxys de Gaza et du Liban ne serait ni plus ni moins qu’une guerre de religion de plus ?

« Laquelle n’aurait, en effet, rien à voir, selon moi, avec le problème nucléaire en tant que tel, du moins comme nous le voyons. L’arme atomique est ici comprise comme symbolisant le “doigt de Dieu”, l’outil de destruction ultime. Alors que rien ne permet de supposer que l’Iran actuel et les chiites aient jamais réellement voulu la destruction d’Israël [6]. Même si vous me dites que tel ou tel dignitaire iranien en a brandi plus d’une fois la menace ! C’était pour “piquer au vif” ceux qui espéraient l’entendre. Pour les chiites, “Marg bar Amrika !” (“Mort à l’Amérique !”) n’a pas la même portée que pour les sunnites.

Il ne s’agit pas que de cela, car la cadence, la fréquence des tergiversations qu’on a du mal à s’expliquer de la part du président américain, secondé par MM. Vance et Rubio, ne peut pas avoir pour seule et unique raison les promesses faites au Premier ministre israélien de donner à son armée assez de temps pour finir le travail ! Ce serait mal connaître l’homme d’affaires, qui ne dort en Trump que d’une seule oreille, que de nier le caractère intentionnel et parfaitement séquencé de ses propres embardées.

L’homme est intelligent, opportuniste dans l’âme, ce qui est nécessaire pour un homme politique. Les midterms approchant à vive allure et les besoins de financement augmentant, le président américain n’ignore pas l’occasion en or que représente, pour les “marchés”, la suite de yo-yos que son apparente imprévisibilité imprime sur les courbes de prix du pétrole et du gaz : un déroulé de montagnes russes éminemment propice à la spéculation ! Cette courbe en dents de scie n’a rien d’erratique pour un opérateur averti, c’est même du pain bénit pour les traders.

Le président des États-Unis s’est peu à peu muté en “algorithme vivant” ! Il est devenu aussi “lisible” qu’un bréviaire, en faisant gagner des sommes énormes à ses “lecteurs” avertis.

Rien d’illégal, la porte était ouverte à tous.

Tant qu’à faire, au moins que ça rapporte !! »

Une explication purement mercantile, difficile à croire ?

« L’histoire est généralement sordide. J’essaye de parler d’Israël comme un intellectuel le ferait, sans parti pris, en tentant de comprendre pour débattre sans tabou. À force de ne pas vouloir sombrer dans le moindre antisémitisme, on n’y comprend plus rien. Quant au soupçon de conflit d’intérêts que j’évite justement de qualifier comme il le faudrait, s’agissant de la relation incestueuse entre les acteurs politiques et les opérateurs économiques et financiers, j’ai l’excuse de mon expérience professionnelle de trader, qui a fait de moi un initié, et je relève le défi : nous sommes tous manipulés et profiteurs à la fois. »

Un ou plusieurs exemples ?

« Il n’y aurait pas eu de risque de pénurie de gaz ou de pétrole en Europe imputable à la Russie après son invasion de la Crimée et du Donbass, car ce sont bien les Ukrainiens, aidés par les Américains, qui ont saboté les deux gazoducs Nord Stream [7]. Les producteurs américains de gaz de schiste en furent les bénéficiaires directs, dans la mesure où ils en profitèrent aussitôt pour prendre aux Russes le marché de l’Europe continentale. Et vous n’allez pas me croire ! Les Européens les ont immédiatement suivis, voire précédés, TotalEnergies en tête [8]. Les simagrées du major pétrolier prétendument “bon français”, les Américains en détiennent la majorité et le groupe est coté à la Bourse de New York, au sujet du prix des produits à la pompe font fuir Shell du marché hexagonal et tourner le dos à la France [9].

L’imprudent blocus américain du détroit d’Ormuz, aussitôt suivi par la vraie-fausse fermeture de ce passage par l’Iran, a failli réellement gêner les consommateurs asiatiques d’hydrocarbures, mais, comme il s’agissait de la Chine en premier lieu, le président américain s’est empressé de laisser naviguer librement les tankers battant pavillon chinois. De nombreux autres navires, dont la presse ne parle pas, se sont allègrement faufilés, tous feux éteints, entre les mailles du filet. »

Des explications sordides sont-elles en mesure de justifier les atermoiements de la première puissance mondiale ?

« Je vois deux explications aussi nécessaires et suffisantes que le nez au milieu du visage : la première est que la République islamique d’Iran a été assez finaude pour ne pas tomber sous le coup de la War Powers Resolution, aussi appelée War Powers Act [10]. Cette loi fédérale américaine, votée en 1973, dispose notamment que le président doit obtenir une autorisation du Congrès pour engager des troupes à l’étranger pendant plus de soixante jours.

La seconde est que l’étendue et la configuration montagneuse de l’Iran, d’une part, et l’anticipation stratégique de ses militaires, d’autre part, ne permettent pas à l’armada américaine déployée au large du pays d’envisager l’usage pourtant indispensable des fameuses “troupes au sol” ! En dépit de la présence et de la sagacité sur place du Mossad et de la CIA, l’ancienne Perse, qui est une taupinière dans tous les sens du terme, est inattaquable. Et c’est comme ça depuis 5.000 ans, d’où le “fiasco” [11] inéluctable. »

D’où… la paix à portée de main ! Dites-moi que « tout est bien qui finira bien ». Et quand ?

« Qui finira… oui ! Et même bientôt. C’est-à-dire quand le cabinet Netanyahu sera au bord de tomber, car tout se passe d’abord dans la tête des Israéliens, ce qui peut encore prendre un peu de temps. Cela ne résoudra pas dans l’immédiat l’affaire du nucléaire, pratiquement inventée pour les besoins de la cause, à moins d’un retour subreptice à une sorte de JCPOA amélioré pour éviter de ridiculiser le président Trump. C’est donc aux Iraniens, qui sont des gens très fins, d’agir pour trouver une solution.

Il semble que l’on soit “parti” pour une simple trêve. Le danger, en l’occurrence, selon le vieux principe par lequel la meilleure des solutions d’un problème insoluble est l’absence de solution, est que ladite trêve dure bien au-delà des deux mois dont la presse se fait l’écho. Le monde est chamboulé durablement.

Il reste beaucoup à faire pour réparer les “pots cassés” [12]. »

Avec quelles conséquences ?

« Avec des conséquences difficiles à compenser.

À force de jouer ainsi, l’Amérique, et Donald Trump en tout cas, a perdu une partie de sa crédibilité, celle qui ne se mesure pas au nombre de porte-avions. Les États-Unis ne garderont plus le même ascendant qu’hier ni sur Israël ni sur le monde arabe, les pays du Golfe persique en particulier.

L’État israélien, pour sa part, a laissé se reconstruire autour des Juifs, d’Israël et de sa diaspora, un cordon mondial antisémite qui avait presque disparu et qui s’était encore estompé après les accords d’Abraham, conclus lors du premier mandat de Donald Trump. Il y a toutes les chances pour que ces accords soient définitivement atrophiés, et c’est dommage !

Les Iraniens, sous l’actuel régime politique, en dépit de la violente répression à laquelle la République islamiste s’est livrée, sont devenus globalement presque “sympathiques” ! On est venu à les admirer secrètement. L’opinion mondiale penche désormais en leur faveur, sachant en particulier qu’ils sont restés loyaux envers leurs alliés, alias les proxys. Une très large partie de la population iranienne est fière de son pays.

L’ordre américain, issu de l’après-Seconde Guerre mondiale, des accords de Bretton Woods et de tout ce qui est allé avec, chancelle. Les BRICS sont de plus en plus plébiscités par le “Sud global”. L’avenir dira si, à quelque chose, le malheur est bon, et comment. »

Et l’Europe ?

« Aussi curieux que cela puisse paraître, l’Europe s’en tire finalement aussi bien que possible, son abstention l’ayant préservée du pire : elle resserre miraculeusement ses rangs [13]. C’est déjà bien. C’était inespéré ! »


[1] Définition de Google : la partie à trois bandes est le mode de jeu le plus attractif, car il nécessite parfois des manipulations et des figures acrobatiques pour réussir son coup. La plupart du temps, pour que les billes aient assez d’impulsion, il faut que le joueur propulse sa bille blanche.

[2]https://iqna.ir/fr/news/3468807/la-destruction-d%E2%80%99isra%C3%ABl-promesse-divine-du-coran

[3] وَ قَضَیْنا إِلی‏ بَنِی إِسْرائِیلَ فِی الْکِتابِ لَتُفْسِدُنَّ فِی الْأَرْضِ مَرَّتَیْنِ وَ لَتَعْلُنَّ عُلُوًّا کَبِیراً* فَإِذا جاءَ وَعْدُ أُولاهُما بَعَثْنا عَلَیْکُمْ عِباداً لَنا أُولِی بَأْ * فَجاسُوا خِلالَ الدِّیارِ* وَ کانَ وَعْداًمَفْعُولًا.

[4]https://lemediaen442.fr/nous-ne-permettrons-pas-que-cela-arrive-itamar-ben-gvir-declare-quisrael-ne-laissera-pas-trump-signer-un-accord-de-paix-avec-liran/

[5]https://www.tf1info.fr/international/en-direct-guerre-moyen-orient-aujourd-hui-trump-nouvelles-frappes-americaines-iran-accord-de-paix-ormuz-pays-du-golfe-les-informations-du-mercredi-27-mai-2026-2443735.html

[6] Dans son ouvrage « Le Grand Aveuglement », Charles Enderlin  évoque le Cheikh Ahmed Yassine, fondateur du Hamas, qui annonçait dans sa théologie, la disparition en 2027 de l’entité Sioniste (Israël, pour ne pas le nommer) vaincu par les Musulmans

[7]https://www.lemonde.fr/international/article/2025/09/30/sabotage-des-gazoducs-nord-stream-un-ukrainien-recherche-par-l-allemagne-interpelle-en-pologne_6643757_3210.html

[8]https://theconversation.com/totalenergies-face-a-ladministration-trump-quand-labandon-de-leolien-offshore-devient-une-monnaie-dechange-283217 – Sous le titre évocateur de « Pragmatisme ou Revirement Stratégique ? » The Conversation écrit : « La contrepartie du deal est explicite. Il permet à Total Energies de confirmer son statut de premier exportateur privé de gaz naturel liquéfié américain, avec 19 millions de tonnes par an de capacité contractualisée, soit environ 18 % de la production nationale des États-Unis. Pour l’administration Trump, qui a fait de l’expansion du GNL un instrument central de sa politique industrielle et diplomatique, le groupe français apparaît comme un partenaire de premier plan. »

[9]https://contrepoints.org/les-geant-petrolier-shell-tourne-le-dos-a-la-france/

[10]https://fr.wikipedia.org/wiki/Loi_sur_les_pouvoirs_de_guerre#:~:text=La%20Loi%20sur%20les%20pouvoirs,pendant%20plus%20de%20soixante%20jours.

[11]https://www.challenges.fr/monde/fiasco-de-donald-trump-en-iran-quand-la-guerre-se-gagne-dabord-avec-des-pelles-face-aux-armements-les-plus-modernes-du-monde_643733

[12]https://x.com/Intel_Sky/status/2060389358264320135

[13]https://www.france24.com/fr/europe/20260527-la-france-annonce-entr%C3%A9e-de-la-norv%C3%A8ge-dans-son-projet-de-dissuasion-nucl%C3%A9aire-avanc%C3%A9e