L’armée tunisienne coupe court aux rumeurs de prise de pouvoir

Rédigé le 25/05/2026
La rédaction de Mondafrique

Dans un communiqué laconique publié le 21 mai, le ministère de la Défense a rappelé que l’armée reste neutre et il a dénoncé les tentatives de l’impliquer dans les tiraillements politiques. Une communication rare qui suscite des spéculations contradictoires et pose une question cruciale : jusqu’où l’armée sera-t-elle loyale au pouvoir politique alors que la crise fragilise l’État et pourrait déstabiliser le régime ?

Par Selim Jaziri

Dans un geste rarissime, le ministère tunisien de la Défense a publié jeudi soir un communiqué pour rappeler que l’armée tunisienne demeurait attachée à sa « neutralité » et à son « indépendance » ainsi que pour dénoncer « la multiplication des tentatives visant à entraîner l’institution militaire et ses responsables dans les polémiques et les surenchères ». Personne n’est désigné, le langage est sibyllin, économe de mots probablement calibrés avec soin. Les sous-entendus sont lourds, mais pas forcément simples à décrypter et le choix d’évoquer ces « tentatives » dans un moment où la crise systémique devient de plus en plus dangereuse, attise les spéculations.

Un message préventif

Alors que depuis le 25 juillet 2021, la légitimité du régime de Kaïs Saïed est contestée, le rôle politique de l’armée fait l’objet d’interprétations contradictoires. À Tunis, chacun a sa version : certains assurent que l’institution garde ses distances avec le pouvoir, d’autres qu’elle le soutient activement, d’autres encore qu’elle contribue à le cadrer en coulisse. Certains la redoutent, d’autres l’appellent de leurs vœux.

L’armée est souvent invoquée comme un recours face à la dérive du pouvoir, à son impuissance face à la crise multidimensionnelle que traverse le pays et à sa fuite en avant répressive. L’institution serait « l’adulte dans la pièce » sur lequel on compte pour gérer les débordements les plus fantasques d’un président enfermé dans une vision messianique de son rôle et une perception complotiste de la réalité. Des opposants en exil incluent explicitement l’armée, aux côtés des États partenaires et des partis démocratiques, dans la mise en œuvre d’une alternative à Kaïs Saïed. Cette implication de l’armée dans un changement de régime au nom des intérêts supérieurs de la Nation est l’un des éléments récurrents de la conversation dans les cercles d’opposition, y compris dans leurs contacts avec les diplomates étrangers. C’est ainsi que dans une vidéo partagée le 17 mai, l’ancien Président de la République Moncef Marzouki, aujourd’hui en exil en France, a appelé l’armée, ainsi que la garde présidentielle et les forces relevant du ministère de l’Intérieur, à neutraliser le « putschiste » Kaïs Saïed.

Interprétations multiples et contradictoires

Selon les médias pro-Saïed, comme les déclarations de Riadh Jrad, le propagandiste attitré du Président, le communiqué du ministère de la Défense est une réponse directe à ces appels du pied, voire précisément aux propos de Moncef Marzouki. C’est plausible : mais dans ce cas, à qui s’adresse-t-il ? Aux opposants qui voudraient embarquer les militaires dans leur aventure politique ? C’est le sens le plus évident de la formulation du texte. Ou bien s’agit-il d’une mise en garde adressée à certains officiers tentés d’entrer dans leur jeu ? Cette interprétation, qui force, toutefois, la lettre du texte, laisserait entrevoir de possibles dissensions au sein de l’institution.

Certains opposants veulent voir au contraire dans le communiqué, un message adressé à Kaïs Saïed pour lui signifier que l’armée n’est pas à son service. Une lecture peu crédible : on imagine mal le ministère de la Défense, émetteur du message, défier le chef de l’État qui exerce son autorité directe sur le ministre Khalil Sehili, un ancien diplomate qui n’est pas issu des rangs de l’armée.

Alors que les effets de la crise énergétique mondiale déclenchée par l’agression israélo-américaine en Iran ont rapproché les déséquilibres financiers tunisiens de leur point de rupture, ouvrant une période de fragilité politique, l’armée, par la voix du ministère de la Défense, rappellerait donc qu’elle ne saurait être partie prenante d’aucune équation politique. Le fait de ne pas mentionner le chef de l’État serait une manière de signifier que sa loyauté ne s’attache pas à une personne en particulier.

Plusieurs destinataires

Selon l’ancien amiral Kamel Akrout, peu suspect de sympathie pour Kaïs Saïed, cette intervention est plutôt « une mesure proactive » pour indiquer que dans un moment de crise, l’armée ne se rangerait pas du côté d’un parti ou d’un autre. Elle s’adresserait ainsi simultanément aux acteurs politiques – « l’armée n’est pas un élément de votre équation partisane » ; aux militaires – « tenez-vous en à la discipline de corps et ne vous laissez pas influencer par des éléments extérieurs » ; et aux Tunisiens en général – « l’armée est un pilier de votre sécurité dans un environnement anxiogène ».

Pour Kamel Jendoubi, militant des droits de l’homme aujourd’hui en exil en France, ce message reflète une inquiétude croissante au sein de l’institution : « comment continuer à soutenir le pouvoir sans être entraîné dans son éventuel discrédit historique ? »

Participation ambivalente au pouvoir

À quel point l’armée est-elle neutre ? Une chose est sûre : sans son aval et sa contribution active, Kaïs Saïed n’aurait pas pu s’emparer de l’intégralité des pouvoirs le 25 juillet 2021. L’image du blindé positionné devant l’Assemblée des représentants du Peuple et du militaire interdisant au Président de l’Assemblée Rached Ghannouchi d’en franchir les grilles, dans la nuit du 25 au 26 juillet, restera comme le symbole de la transgression la plus significative du dogme de la neutralité politique de l’armée depuis sa participation au « coup d’État médical » qui a déposé Habib Bourguiba le 7 novembre 1987.

Aussi minimal qu’ait été le dispositif opérationnel à l’égard des opposants à Kaïs Saïed, cette participation restera comme une tache indélébile. Car l’obéissance aux ordres n’efface pas le fait qu’en l’occurrence, l’ordre était inconstitutionnel, puisque l’article 80 de la Constitution invoqué par Kaïs Saïed pour instaurer l’état d’exception, stipulait clairement que le Parlement devait siéger en session permanente. Dans l’esprit du moment, toutefois, il s’agissait d’enrayer une spirale de crise dont les partis politiques semblaient incapables de sortir le pays, plutôt que de mettre fin à un processus démocratique loin d’être triomphant.

« Quand tout cela sera terminé, entend-on dans les rangs de l’opposition, l’armée aura beaucoup à se faire pardonner ». Des civils, opposants (anciens députés islamistes de la coalition Al Karama) impliqués dans une altercation avec la police à l’aéroport, ont été traduits devant la justice militaire. (Il faut néanmoins rappeler que la législature 2014-2019 n’avait pas abrogé la procédure qui permet à la justice militaire de juger des civils, comme l’exigeait la Constitution de 2014). C’est aussi sur la base de renseignements militaires que le chercheur français Victor Dupont a été arrêté à l’automne 2024.

Toutefois, dans l’autre sens, c’est aussi suite à une enquête des services de renseignement militaires sur une affaire de corruption – qui aurait permis l’évasion d’un baron de la drogue – que Makram Jelassi, le conseiller de la ministre de la Justice, a été arrêté le 10 juillet 2024 au sein même du ministère. Lors de l’élection présidentielle de 2024, c’est avec l’assurance de la protection des militaires que les juges administratifs ont pu se réunir en séance plénière pour exiger – vainement – de l’instance électorale qu’elle réintègre les candidats qu’elle avait exclus, afin de maintenir un minimum de crédibilité au scrutin.

Une distance traditionnelle avec l’exercice du pouvoir

Par tradition, les militaires tunisiens n’ont pas d’intérêts économiques propres à protéger qui les inciteraient à exercer plus ou moins directement le pouvoir, contrairement à leurs homologues algériens ou égyptiens. Les missions de l’armée ont été limitées à la protection des frontières dans un environnement régional resté longtemps relativement stable. Habib Bourguiba comme Ben Ali ont fait en sorte qu’elle reste un acteur faible pour lui éviter la tentation d’un coup d’État. L’élimination des instigateurs, anciens résistants et militaires, du complot contre Bourguiba en décembre 1962, ou du complot imaginaire de Baraket Essahel, prétendument ourdi par 244 militaires réputés islamistes contre Ben Ali en 1991, rappelle, si nécessaire, le prix à payer pour l’aventurisme politique.

Certes, l’armée a fait sa part dans la répression des soulèvements de 1978, de 1984 et même de 2008 dans le bassin minier. Mais elle a agi en institution subordonnée à l’État, non comme une force active de la défense du régime. En 2011, contrairement à la légende, elle n’a pas « dit non » à Ben Ali. Même en seconde ligne, elle est restée loyale jusqu’au bout. Le chef d’état-major de l’Armée de terre, le général Rachid Ammar, a simplement évité de créer la confusion sur le terrain entre militaires et forces du ministère de l’Intérieur pour préserver son rôle de protecteur de l’État et non du pouvoir. Une fois la révolution consommée, l’armée a endossé sans difficulté le rôle de soutien du peuple qui lui permettait de maintenir son positionnement dans un nouveau contexte.

Elle a renforcé son crédit en accompagnant le processus de transition démocratique sans jamais intervenir dans les luttes partisanes, ni s’ingérer dans les affaires civiles. En 2019, le ministre de la Défense Abdelkrim Zbidi avait postulé à la succession de Beji Caïd Essebsi en utilisant abondamment l’image de l’armée durant sa campagne. Mais l’institution elle-même s’était bien gardée de le promouvoir comme son candidat. Avec seulement 10 % des voix, il avait échoué à se qualifier pour le second tour.

Si d’anciens militaires siègent ou ont siégé au gouvernement depuis le 25 juillet – Mustapha Ferjani à la Santé depuis août 2024 et Abdelmonem Belaâti à l’Agriculture de janvier 2023 à août 2024 – cette exposition est plutôt mal vue par la hiérarchie et n’est pas le signe d’une volonté d’implication. Au contraire, si Kaïs Saïed lui-même a probablement cherché à s’appuyer sur des cadres issus de l’armée pour gérer l’État, c’est l’institution qui n’a pas souhaité s’engager dans cette voie. Bien que s’intéressant à la gestion des affaires de l’État, l’armée se situe dans une autre dimension et une autre temporalité que celle des acteurs politiques : elle réfléchit comme une institution pérenne, engagée dans des processus opérationnels et liée à des intérêts stratégiques de long terme. Dans cette dimension, ses liens avec l’armée américaine sont bien plus déterminants que les aléas politiques de circonstance.

Les « enfants » de l’Amérique

Depuis les années 1960, l’armée tunisienne a développé des liens organiques avec les États-Unis. Son matériel est américain, la plupart des officiers ont suivi des formations dans les académies militaires américaines, d’ailleurs généreusement rémunérées, et ainsi tissé des liens personnels avec leurs homologues états-uniens. Cette alliance s’est consolidée depuis 2011, et surtout depuis 2015.

La déstabilisation de la région, l’émergence de mouvements jihadistes aux frontières et sur le territoire, ont incité les États-Unis à renforcer l’intégration de l’armée tunisienne dans leur dispositif de sécurité régionale. La Tunisie a été désignée comme partenaire stratégique de l’OTAN en 2015. L’aide financière a été multipliée par trois pour accroître et moderniser ses moyens. Ses effectifs sont passés de 30 à 90 000 hommes en dix ans. L’armée tunisienne participe aux exercices militaires conduits par les États-Unis en Méditerranée et en Afrique.

Quand, après le 25 juillet, des membres du Congrès ont exigé que l’aide américaine à la Tunisie, et en particulier à l’armée, soit suspendue pour sanctionner le coup d’État et faire pression en faveur du « retour à la démocratie », le Pentagone a freiné leurs ardeurs et rappelé que les militaires tunisiens sont « leurs enfants » et qu’il n’était pas question de fragiliser la position tunisienne. Même si depuis 2022, l’aide militaire a été ramenée de 60 à 20 millions de dollars – sur fond de chute drastique des aides américaines à quasiment tous les pays – l’appui matériel à l’armée tunisienne se maintient par d’autres canaux. En dépit des velléités de Kaïs Saïed de s’affranchir de la tutelle occidentale, cette alliance stratégique a été maintenue et rien n’indique qu’il soit envisagé de la remettre en question. Quoi que les généraux pensent de lui, leur priorité demeure fondamentalement la protection de l’institution et la sécurité globale de l’État

Des questions sans réponse

Tant que le statu quo permet de maintenir les deux, l’armée restera loyale et n’a aucune raison de s’impliquer dans l’aventure d’un changement de régime, surtout en l’absence d’une alternative crédible. Quitte à agir discrètement pour préserver quelques fondamentaux du positionnement international de la Tunisie. Mais cette distance résistera-t-elle si une crise financière et sociale devait fragiliser l’État et déstabiliser le régime ? Jusqu’où l’armée ira-t-elle dans sa loyauté au pouvoir, à quelles conditions s’impliquera-t-elle dans la mise en œuvre d’une alternative politique ?

Le communiqué du 21 mai tente de conjurer cette perspective redoutée des hauts cadres, mais il n’apporte pas de réponse à ces questions. Pas davantage qu’à celle de la limite au-delà de laquelle le pouvoir politique deviendra une menace pour l’État.