Avec la signature d’un accord de sécurité inédit avec l’Union européenne, le Ghana se rapproche un peu plus de ses partenaires occidentaux. En même temps, Accra maintient le dialogue avec les États de l’Alliance des États du Sahel (AES) et tente une diplomatie d’équilibre. Un jeu subtil…
Bruxelles mise sur Accra
L’annonce, le 11 mars 2026 à Accra, d’un partenariat de sécurité et de défense entre le Ghana et l’Union européenne marque une nouvelle étape dans le rapprochement entre les deux parties. Présenté comme « le premier du genre entre l’UE et un pays africain », ce partenariat est avant tout sécuritaire : il vise notamment à renforcer les capacités d’alerte précoce, de prévention des conflits et de gestion des crises.
Mais en réalité, il s’agit d’un accord qui s’inscrit dans une stratégie européenne plus large. Lors du sommet Union européenne/Union africaine de Luanda, en novembre 2025, Bruxelles a réaffirmé la priorité du partenariat avec l’Afrique. Pour l’Europe il s’agit de garder une place sur un continent où « le dynamisme démographique, la croissance accélérée et les ressources stratégiques de l’Afrique sont essentiels» à sa résilience économique et à sa transition écologique. Or, l’UE reconnait qu’elle « est confrontée à une concurrence accrue de la part de la Chine, des États-Unis et des puissances émergentes dans tous les secteurs, des matières premières critiques à l’espace et à l’innovation numérique. »
Pour avoir un point d’appui solide en Afrique de l’Ouest afin de ne pas laisser la place libre à ses concurrents, Bruxelles a misé sur le Ghana. Plusieurs raisons expliquent ce choix. D’une part en raison de sa position géographique, à la jonction du Sahel et du golfe de Guinée, au moment où les groupes armés djihadistes étendent leur influence vers les États côtiers. D’autres parts pour des considérations politiques qui sont sans doute les plus importantes. Dans un contexte régional de fragilité démocratique, ce pays apparait comme un partenaire stable et fréquentable. L’autre atout d’Accra est de ne pas appartenir à l’ancienne sphère d’influence française. Compte tenu de l’impopularité de la France en Afrique, Paris est toujours considéré par les capitales européennes comme un handicap plutôt qu’un atout. Ainsi, le Ghana offre un point d’appui stratégique, crédible, fiable et politiquement acceptable. De son côté, Accra en tire quelques avantages : l’accès aux financements européens (qui ne sont pas négligeables), à des programmes de formation et à un statut de partenaire privilégié dans les dispositifs sécuritaires européens, renforçant ainsi son poids régional.
Une présence américaine déjà bien implantée
Ce rapprochement avec l’Union européenne s’inscrit dans un environnement sécuritaire où les États-Unis jouent déjà un rôle significatif. Sous l’ancien président Nana Akufo-Addo, un accord de coopération militaire signé en 2018 a autorisé l’accès des forces américaines à de nombreuses infrastructures du pays. Cet accord accorde une latitude exceptionnelle aux militaires américains. Ils jouissent librement des bases ghanéennes, des aéroports, des réseaux de communication et des facilités logistiques étendues. Toutes ces dispositions permettent aux États-Unis d’opérer avec une grande marge de manœuvre et de surveiller une partie du Golfe de Guinée et du Nigeria. À l’époque, l’accord avait suscité une levée de boucliers de la part des opposants et de la société civile qui avaient dénoncé une atteinte à la souveraineté nationale.
Depuis l’arrivée au pouvoir de John Dramani Mahama en janvier 2025, cet accord n’a pas été remis en cause, mais en mars 2026 la polémique a refait surface. En effet, des députés du parti d’opposition ont découvert que le territoire ghanéen avait été utilisé par les États-Unis pour lancer leurs frappes contre les djihadistes au Nigeria en décembre dernier. Ces parlementaires ont, par ailleurs, demandé : « Dans quel cadre le gouvernement ghanéen a-t-il collaboré avec les Etats-Unis ? » car tout aussi libéral qu’il soit, l’accord de 2018, ne le permet pas. Cet épisode montre combien les États-Unis ont trouvé au Ghana un partenaire coopératif.
Pour des intérêts bien compris
Pour autant, Accra ne ménage pas ses efforts pour jouer un rôle de médiateur avec les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) – Mali, Burkina Faso et Niger – qui s’inscrivent dans une dynamique pourtant très différente. Dès les premiers jours suivant son investiture en janvier 2025, John Dramani Mahama a multiplié les gestes en direction de ces pays, notamment en nommant un envoyé spécial chargé de maintenir un canal diplomatique. Puis, en mars 2025, le président ghanéen a effectué une tournée au Mali, au Niger et au Burkina Faso, avec pour objectif de renouer le dialogue entre l’AES et la CEDEAO et de positionner le Ghana comme un interlocuteur acceptable pour toutes les parties. « Je pense qu’il y a une rupture de confiance entre les dirigeants. Il faudra du temps pour la reconstruire, mais nous devons y travailler afin de rétablir la confiance entre nous et de pouvoir travailler ensemble », disait le chef de l’Etat ghanéen à l’époque.
Cette initiative n’a pas abouti : l’AES reste droite dans ses bottes. Néanmoins, John Dramani Mahama a réussi à rétablir les relations avec ces trois pays du Sahel, qui s’étaient fortement dégradées sous son prédécesseur.
Certes, la volonté d’apaiser et d’entretenir de bons rapports de voisinage est réelle. Mais John Dramani Mahama a aussi en tête d’autres considérations. Après avoir traversé de sérieuses difficultés financières, le Ghana a besoin de dynamiser son économie, notamment avec ses infrastructures portuaires. Dans cette perspective, les pays enclavés du Sahel représentent des partenaires essentiels. Accra cherche à les inciter à utiliser les ports de Tema et Takoradi plutôt que ceux d’Abidjan et de Lomé. À ces enjeux économiques s’ajoute une dimension sécuritaire : bien que relativement épargné, le président ghanéen reste attentif à la progression des groupes djihadistes à sa frontière avec le Burkina Faso et cherche à contenir toute extension de la menace, raison pour laquelle il entretient de très bonnes relations avec son homologue à Ouagadougou. Enfin, se rapprocher des pays de l’AES permet à John Dramani Mahama de rester au milieu du gué afin de soigner son opinion publique qui, comme sur le reste du continent, est soucieuse de sa souveraineté. Un grand écart, un pont et un pilier. Qu’importe, dès lors que cela sert les intérêts de son pays. Qui pourrait le lui reprocher ?
