La police de Kaïs Saïed à l’œuvre contre le mouvement pro-palestinien

Rédigé le 18/03/2026
La rédaction de Mondafrique

Les relais tunisiens de la campagne internationale pour briser le siège de Gaza sont poursuivis et ses événements interdits. Derrière l’intransigeance de façade des positions de Kaïs Saïed, prévaut le réalisme et la continuité d’une tradition diplomatique.

Par Selim Jaziri

C’est une vérité crue, factuelle, face à laquelle les discours s’évaporent : la police de Kaïs Saïed réprime le mouvement de solidarité avec la Palestine. Alors que début mars devait se tenir à Tunis une série d’événements en prévision d’une nouvelle flottille destinée à apporter de l’aide humanitaire à Gaza, plus ambitieuse que celle d’octobre dernier, une série d’arrestations a frappé les membres du comité de pilotage international de la Flottille Global Sumud.

Cinq des militants tunisiens interpellés.

Des accusations de détournement

Le vendredi 6 mars 2026, Wael Naouar et son épouse Jawaher Channade étaient arrêtés chez eux. Quelques heures plus tard, Nabil Chennoufi, Mohamed Amine Bennour et Sana M’hidli étaient arrêtés à leur tour. Le lendemain, Ghassen Henchiri a été interpellé en pleine rue à Tunis alors qu’il participait à une manifestation contre l’agression israélo-américaine en Iran. Le 10 mars, un septième membre du comité, Ghassen Boughdiri, était placé en garde à vue à l’issue d’un interrogatoire au pôle judiciaire économique et financier. Lundi 16 mars, Wael Naouar, Nabil Chennoufi et Mohamed Amine Bennour ont été placés sous mandat de dépôt, avant même d’avoir été présentés à un juge d’instruction. Ghassen Henchiri et Ghassen Boughdiri viennent de connaître le même sort. 

Officiellement, ces arrestations sont liées à des soupçons de « formation d’une entente en vue de blanchiment d’argent, d’escroquerie et d’appropriation de fonds provenant de dons, utilisés à des fins personnelles ». En d’autres termes, ils sont accusés d’avoir détourné l’argent collecté pour l’organisation de la première flottille. L’étape tunisienne de la flottille avait été marquée, en effet, par des problèmes d’organisation et des retards dans la préparation des navires tunisiens qui devaient se joindre aux embarcations arrivées d’Europe. Ces difficultés avaient donné lieu à des rumeurs sur les réseaux sociaux, certaines allant jusqu’à accuser Wael Naouar d’avoir acheté une villa avec l’argent collecté. En décembre, le comité avait présenté son rapport financier pour mettre un terme à ces accusations et personne ne l’avait contesté.

Une volonté de dissuader

Ces soupçons ne sont-ils qu’un prétexte ? Ils n’expliquent pas en tout cas les autres restrictions qui visent la mobilisation pour Gaza. Le 4 mars, la police tunisienne a violemment empêché une délégation de plus de vingt membres du comité de pilotage de la flottille d’atteindre le port de Sidi Bou Said où ils devaient rencontrer les marins et le personnel du port pour les remercier. Le rassemblement avait pourtant été autorisé dans un premier temps. À cette occasion, le militant brésilien Thiago Ávila a été retenu une partie de la soirée par la police. La militante écologiste suédoise Greta Thunberg a été bloquée plusieurs heures à son arrivée au port de La Goulette. Le 5, une soirée organisée dans une salle de cinéma où devait être projeté un film palestinien, suivi d’une intervention de Francesca Albanese, a été interdite quelques instants avant le début de l’événement.

Déjà fin septembre, deux navires qui faisaient escale dans le port de Sidi Bou Saïd avant le départ pour Gaza, avaient été attaqués par un drone incendiaire de facture plutôt artisanale.

Un Ukrainien a été arrêté en possession de drones sans que sa participation ne soit établie et l’implication israélienne évoquée. Depuis, on n’a pas eu de nouvelles de l’enquête.

Mais dans les milieux sécuritaires, on laissait filtrer le souhait d’entraver le départ de la flottille. Cette fois l’hostilité est sans équivoque. Il est évident que l’intention des autorités est d’empêcher que la Tunisie ne devienne le pôle de rassemblement et d’organisation d’une initiative civile transnationale qui échappe à leur contrôle, par l’asphyxie de ses relais tunisiens.

Kaïs Saïed, entre intransigeance et prudence


Cette réaction est surprenante de la part de Kaïs Saïed qui s’est posé depuis sa candidature à la présidentielle en 2019 en héraut d’une position intransigeante et maximaliste sur la question palestinienne. Lors du débat télévisé avec son rival Nabil Karoui pendant la campagne électorale il avait lancé : « Le terme “normalisation” est erroné, il s’agit de haute trahison. Nous sommes en état de guerre contre une entité colonisatrice. Celui qui traite avec une entité colonisatrice est un traître. »

Il s’est régulièrement prononcé en faveur du droit « du peuple palestinien à établir son État indépendant sur toute la Palestine après sa libération, avec Al-Quds comme capitale ». Droit qu’il a même inscrit dans le préambule de la constitution de 2022. Une position en rupture avec la tradition diplomatique tunisienne qui a toujours reconnu le principe onusien du partage. Mais depuis le 7 octobre 2023, la réaction tunisienne peine à dépasser ce stade rhétorique. Le 26 octobre 2023, la Tunisie n’a pas joint sa voix à celles des neuf pays arabes qui demandaient un cessez-le-feu immédiat. Le lendemain, elle s’est abstenue lors du vote de l’assemblée générale des Nations unies pour la demande de trêve humanitaire : « le texte a occulté la condamnation explicite et ferme des crimes de guerre et du génocide commis par les forces d’occupation », a expliqué Tarek el Adab, l’Ambassadeur tunisien auprès de l’ONU.

Toujours dans la même veine, la Tunisie ne s’est pas associée à la saisine du Procureur de la Cour pénale internationale par l’Afrique du Sud, le Bangladesh, la Bolivie, les Comores et Djibouti, pour établir les responsabilités des dirigeants israéliens, ni à la plainte sud-africaine devant la Cour de Justice internationale qui a statué en janvier 2024 sur le risque plausible d’un génocide. Poursuivre l’État d’Israël ou ses dirigeants serait une forme de reconnaissance a justifié Kaïs Saïed. Mais ce purisme exercé en solitaire ne permet pas à la Tunisie de construire un rapport de force diplomatique en faveur de la Palestine.

Sous pression occidentale ?

Les contraintes internationales, en revanche, incitent Kaïs Saïed à la prudence. Après la signature des Accords d’Abraham à l’été 2020 par plusieurs États arabes et la normalisation de leur relation avec l’État hébreu qu’il qualifiait de « trahison suprême » quelques mois plus tôt, il s’était borné à commenter : « Nous n’intervenons pas dans les choix des autres pays. Ce sont leurs propres affaires devant leurs peuples. »

C’est probablement sous la pression américaine ou allemande qu’il a demandé au Président de l’Assemblée Brahim Bouderbala, de «suspendre » au beau milieu d’une séance plénière le processus d’adoption d’une loi criminalisant la normalisation des relations avec Israël, le 2 novembre 2023. Réactivée après le 7 octobre, cette proposition de loi de 2015 dont l’examen avait été alors rejeté en commission, était débattue dans une version passablement durcie. Elle prévoyait en effet des peines allant jusqu’à 12 ans de prison, voire jusqu’à la réclusion à perpétuité en cas de récidive, en cas de « communication, contact, propagande, conclusion de contrats ou coopération, directe ou indirecte, par des personnes physiques ou morales de nationalité tunisienne avec toutes les personnes physiques et morales affiliées à l’entité sioniste, à l’exception des Palestiniens de l’intérieur ».

Même parmi les partisans de la pénalisation de la normalisation, certains avaient critiqué une sévérité excessive et mal dirigée : des juifs tunisiens qui ont des liens familiaux avec des Israéliens, un étudiant tunisien à l’étranger suivant un cours d’un professeur ayant la nationalité israélienne ou un militant tunisien pour la cause palestinienne ayant des contacts avec des Israéliens opposés à l’occupation, risquaient de tomber sous le coup de cette loi, par ailleurs totalement inoffensive à l’égard des entreprises internationales complices de la
colonisation implantées en Tunisie. L’examen de la loi a été finalement ajourné sine die. Derrière une intransigeance de façade, prévaut en réalité la continuité d’une tradition diplomatique.

Une solidarité historique avec les Palestiniens

Le soutien populaire des Tunisiens aux Palestiniens, auxquels beaucoup s’identifient en tant que colonisés, remonte à la fin des années 1920, à la première explosion significative de violences entre Arabes et colons sionistes en 1929. En 1932, Chedly Khaïrallah, militant destourien et fondateur du journal La voix du Tunisien, décrivait le sionisme comme « une doctrine d’asservissement parce que sa réalisation impose l’asservissement de plusieurs centaines de milliers de Musulmans arabes à une poignée d’aventuriers financés par des européens et américains. » « Les nationalistes maghrébins, et plus particulièrement tunisiens, perçoivent le sionisme non seulement comme un projet colonial en Palestine, mais aussi comme une menace potentielle à l’équilibre communautaire en Tunisie », note la sociologue Hela Yousfi dans un article d’octobre 2025 (publié dans la revue Contretemps).

Ce soutien ne s’est jamais démenti, pas plus que la méfiance des autorités, coloniales d’abord, nationales ensuite, qui l’ont toujours perçu comme une menace pour l’ordre politique interne et pour la position internationale de la Tunisie indépendante.

Habib Bourguiba, gradualisme et realpolitik

Avant même l’indépendance en 1956, des dirigeants du mouvement national tunisien, en quête d’appui diplomatique, avaient approché des représentants israéliens. Ces contacts ont discrètement continué après l’indépendance. Habib Bourguiba se méfiait des postures idéologiques et du maximalisme des États arabes à l’égard d’Israël. En droite ligne de son approche gradualiste et de son réalisme diplomatique, il avait appelé les Palestiniens, dans un discours fameux à Jéricho en 1965, à adopter une solution négociée avec Israël sur la base des résolutions de l’ONU. « Ne pas reconnaître Israël est une erreur avait-il lancé. La politique du tout ou rien nous a conduits à la défaite. Seule une stratégie par étapes nous amènera au but. » Un propos très mal reçu à l’époque, dans le monde arabe et dans une large partie de l’opinion tunisienne.

Le déclenchement de la guerre des Six jours, qui a abouti à l’occupation de la Cisjordanie, de Gaza et de Jérusalem par les troupes israéliennes, fait éclater au grand jour ce fossé entre la position officielle et l’opinion. Le 5 juin, Tunis est au bord de l’insurrection. L’extrême gauche, très active parmi les étudiants, et le sentiment populaire convergent dans la même colère. Une manifestation se rassemble devant l’Ambassade britannique, puis se dirige vers le centre culturel américain. Mais de nouveaux meneurs sortis, d’après un témoin de l’événement, d’un meeting du Parti socialiste destourien au pouvoir, détournent le cortège « vers la grande synagogue de la capitale, brisant au passage les vitrines des magasins des commerçants juifs. Quelques dizaines d’étudiants appartenant au Parti communiste et au mouvement d’extrême gauche Perspectives, révoltés par la dérive antisémite de la manifestation, forment une chaîne pour tenter d’arrêter les émeutiers, sans y parvenir », selon le récit de l’historienne Sophie Bessis publié par Orient XXI le 15 juin 2017. 

L’événement est un tournant pour le mouvement Perspectives qui unifie et radicalise sa ligne idéologique. « L’ennemi principal du peuple tunisien est le gouvernement réactionnaire tunisien de la bourgeoisie pro-réactionnaire », théorise-t-il dans « La question palestinienne dans ses rapports avec le développement de la lutte révolutionnaire en Tunisie », communément appelée « la brochure jaune ». Ce potentiel insurrectionnel est perçu comme une menace par le régime qui enclenche la première grande vague de répression politique de la Tunisie indépendante contre l’extrême gauche.

L’OLP à Tunis, un hôte qui dérange

À l’été 1982, Habib Bourguiba accepte d’accueillir en Tunisie l’OLP contrainte de quitter Beyrouth sous la pression de l’armée israélienne, à condition de n’y mener aucune activité militaire. Cet asile tunisien s’intègre dans les efforts de la diplomatie française et américaine pour éloigner les combattants palestiniens de la région afin de pousser l’OLP à entrer dans un processus de négociation politique. Cela n’empêche pas l’aviation israélienne de bombarder le siège de l’OLP à Hammam Chott, dans la banlieue de Tunisie, le 1er octobre 1985, pour éliminer la direction palestinienne, et notamment Yasser Arafat qui doit la vie sauve au report d’une réunion. Le raid dure six heures, fait 68 morts dont 18 Tunisiens, et des centaines de blessés. L’appui américain, qui fournit les images satellite et le ravitaillement en vol des appareils israéliens, place Bourguiba, qui les considère comme des alliés, dans une position embarrassante. « Je suis dans la situation d’un homme qui a toujours cru à la fidélité de son épouse, qui découvre au terme de cinquante années qu’il a été trompé et qui se demande s’il n’a pas été trompé depuis le début », déclare-t-il à l’ambassadeur américain.

La Tunisie obtient des États-Unis qu’ils nuancent très légèrement leur soutien à l’opération, qu’ils qualifient néanmoins « d’expression d’autodéfense », et qu’ils ne mettent pas leur veto à une résolution du Conseil de sécurité condamnant l’opération. Mais les conséquences diplomatiques ne vont pas plus loin tandis que les manifestations populaires sont réprimées.

Un début de de normalisation sous Ben Ali

C’est à Tunis, sous la présidence de Ben Ali, qu’ont lieu en 1989 les négociations entre l’OLP et les États-Unis. Dans les années qui suivent les accords d’Oslo de 1993, les contacts se multiplient entre diplomates tunisiens et israéliens. Suite à la création de l’autorité nationale palestinienne, les bureaux de l’OLP à Tunis ferment en juin 1994. En avril 1996, Israël et Tunisie échangent l’ouverture de bureaux d’intérêt dans leurs capitales respectives. La seconde intifada en octobre 2000 met un terme à cette amorce de normalisation des relations diplomatiques.

Puis les attaques du 11 septembre 2001 mettent la lutte contre le terrorisme au centre de l’agenda international et permet au régime tunisien de légitimer la répression de son opposition islamiste. Une discrète coopération sécuritaire avec Israël se met en place : échanges de renseignements, formation aux méthodes d’interrogatoire… Cette coopération donne lieu d’ailleurs à l’une des premières affaires post-révolution en 2011. Un officier de police, Samir Feriani, est arrête en mai 2011 pour avoir divulgué les instructions de la hiérarchie du ministère de l’Intérieur pour détruire les documents relatifs à la surveillance des bureaux de l’OLP à Tunis et aux relations entre Ben Ali
et le Mossad (il sera finalement condamné à une amende symbolique et réintégré dans les services de police).

Une solidarité entravée

Dans l’élan du « printemps arabe », on a pu penser que la démocratisation allait permettre aux États arabes de s’affranchir des contraintes internationales dans la défense de la cause palestinienne, et de se conformer aux attentes des opinions publiques. Ce rêve, comme les autres, a fait long feu. La vague démocratique s’est arrêtée à la Tunisie et elle a rapidement reflué en Égypte après le coup d’État de juillet 2013. Les guerres civiles en Libye et en Syrie, l’implantation de l’État islamique, les attentats en Europe ont remis la lutte contre le terrorisme tout en haut des priorités partagées entre Occident et pays arabes.

Israël, sans se heurter à aucune résistance, a cru pouvoir enterrer la question palestinienne, étendre et consolider la colonisation tout en
obtenant la reconnaissance officielle des États signataires des Accords d’Abraham de l’été 2020.

Sur la scène politique tunisienne, le soutien à la cause palestinienne a été un objet de surenchère entre la gauche et les islamistes, mais sans déboucher sur aucune initiative diplomatique. Les tentatives d’inscrire la criminalisation de la normalisation dans la Constitution en 2012, ou dans la loi en 2015 se sont heurtées à la menace de sanctions allemandes ou américaines, bailleurs de fonds de la transition démocratique.

Un lien émotionnel perçu comme un danger

Le soutien spontané et massif qu’avait rencontré la caravane Global Sumud partie de Tunis pour rejoindre Rafah, avant d’être stoppée par les autorités de Benghazi en Libye, montre que le lien émotionnel et l’identification politique résistent au cynisme des dirigeants et à l’usure du temps. Mais sa traduction diplomatique est toujours tributaire du même cadre.

D’abord, ce soutien provient de forces politiques, de gauche ou islamistes, ou de mouvements populaires éruptifs comme celui des supporters de foot, perçus comme des menaces par le régime. La mobilisation pour la Palestine peut rapidement se muer en contestation du pouvoir. D’autant que s’y ajoute à présent une composante internationale, avec la participation de personnalités et d’organisations  étrangères, qui réactive les réflexes paranoïaques des appareils de sécurité. Ensuite, les alliances stratégiques avec les pays occidentaux n’autorisent pas de diplomatie de rupture. Comme en Égypte, les partisans du pouvoir reprochent aux mobilisations pro-palestiniennes de prendre le risque d’entraîner le pays dans un conflit avec Israël. Enfin, régimes arabes, pays occidentaux et Israël partagent les mêmes obsessions sécuritaires et coopèrent plus ou moins ouvertement.

Kaïs Saïed, malgré sa rhétorique radicale, avait peu de chance d’échapper à ces contraintes. La tradition diplomatique de la Tunisie la pousse à se positionner sur une ligne réaliste, et finalement conciliante avec Israël. La redéfinition en cours des équilibres régionaux sera plus déterminante pour son évolution que les discours du Président. Pour le moment, la conjonction d’une fragilité intérieur et d’un isolement international incite le pouvoir tunisien à ne laisser aucun espace à un soutien populaire à la Palestine.