La séquence de frappes américano-israéliennes contre l’Iran a été impressionnante sur le plan tactique, mais ses conséquences stratégiques pourraient s’avérer profondément contre-productives. Plutôt que de forcer Téhéran à reculer, elle a contraint les dirigeants iraniens à repenser – mais non à abandonner – leur doctrine des proxys.
Des années de surextension au Yémen, en Irak et au Liban avaient déjà entraîné fatigue et contraintes financières. Désormais, à la suite des frappes, la leçon tirée par Téhéran est la consolidation, la discipline et le redoublement d’efforts. La navette diplomatique d’Ali Larijani à Bagdad et Beyrouth symbolise ce virage : l’objectif est de rationaliser les structures de commandement, d’ajuster les budgets et de privilégier des capacités moins coûteuses, plus résilientes et capables de continuer à imposer des coûts aux adversaires sans épuiser les ressources iraniennes. L’ère des proxys n’est pas terminée ; elle est sur le point de devenir plus professionnelle.
En juin 2025, l’opération Midnight Hammer a été la plus vaste frappe contre l’Iran depuis des décennies. Environ 125 appareils, dont sept bombardiers B-2 armés de bombes pénétrantes de masse et appuyés par un sous-marin lance-missiles, ont visé Fordow, Natanz et Ispahan. L’opération a démontré une brillance tactique, restaurant la confiance dans la supériorité escalatoire des États-Unis, redonnant assurance à Israël et rassurant les capitales du Golfe, inquiètes face au « pivot asiatique » américain. Mais au-delà du paquet de frappes se pose une question plus vaste : s’agissait-il d’une erreur stratégique colossale ? L’opération a infligé des dégâts mais a aussi ancré l’alignement que Washington redoute le plus – un Iran plus solidement inséré dans l’axe Chine–Russie. Elle a accéléré la politique des corridors terrestres au détriment des goulets maritimes tels qu’Ormuz, Bab el-Mandeb ou Suez, et créé de puissants incitatifs pour Pékin et Moscou à assurer la survie iranienne, garantissant que le « round deux » se déroulera sur un terrain plus robuste et résilient.
Le débat interne en Iran : détente ou durcissement
Dans les mois précédant le 7 octobre, un débat intense a traversé réformateurs et conservateurs : fallait-il opter pour la détente ou non ? Pour la première fois, des généraux des Gardiens de la révolution envisageaient prudemment d’assouplir l’hostilité et de tester des ouvertures avec les camps Biden comme Trump. Des discussions parallèles, bénies par le Guide suprême, tournaient à plein régime.
Ironie ou tragédie : nombre de ces généraux, enfin disposés à explorer cette voie, ont été tués lors des frappes israéliennes. Leur disparition a fait pencher la balance, durcissant le système contre toute accommodation et poussant l’Iran dans la voie du retranchement. Un nouveau consensus prévaut désormais à Téhéran : toute négociation avec les États-Unis doit être vue comme une feinte, un piège. De même, il existe un consensus selon lequel quoi que l’Iran puisse offrir à l’Occident – surtout à Washington – l’Occident n’en veut pas. La fenêtre du compromis s’est refermée ; demeure un instinct de résistance endurci.
Le rôle pivot de l’Iran dans la sécurité énergétique chinoise
Le fait le plus conséquent aujourd’hui est que près de 13 à 14 % des importations de brut de la Chine proviennent d’Iran. Environ 90 % des exportations pétrolières iraniennes se dirigent vers la Chine, souvent via les raffineries dites « théières » et la flotte fantôme. Cela crée une interdépendance : si les barils iraniens cessent, Pékin subit un choc économique ; si la Chine réduit ses achats, la survie financière de Téhéran s’étrangle.
Cette interdépendance explique pourquoi les frappes ont produit un paradoxe. Washington a montré qu’il pouvait frapper l’Iran, mais ce faisant il a aussi transformé la stabilité iranienne en intérêt national chinois. Pékin ne peut plus se permettre une neutralité distante. Les décideurs du Golfe doivent comprendre que raffineurs, transporteurs et assureurs chinois sont désormais imbriqués dans les flux iraniens. Pour Washington, cela signifie que frapper l’Iran ne l’isole pas – cela oblige Pékin à le maintenir à flot.
Le partenariat stratégique russo-iranien
Le calendrier a accentué l’effet. Quelques mois avant les frappes, Moscou et Téhéran ratifiaient un partenariat global de 20 ans, couvrant défense, énergie, finance et renseignement. Sans être un traité de défense mutuelle, il consacre une alliance de long terme. La Russie obtient des débouchés à l’épreuve des sanctions et un écosystème drones-missiles déjà éprouvé en Ukraine ; l’Iran bénéficie d’une couverture onusienne, de transferts technologiques et d’un marché.
Dans les mois précédant et même durant la guerre de Gaza, Téhéran avait signalé sa bonne volonté envers Washington en retenant certaines pièces détachées et ventes de drones que Moscou sollicitait. Ce geste est désormais caduc. Après les frappes, la Russie voit en l’Iran un partenaire plus loyal et indispensable, qu’elle ne peut laisser s’effondrer. Ajouté à l’adhésion iranienne à l’Organisation de coopération de Shanghai (2023) et aux BRICS (2024), Téhéran ne cherche plus à jouer sur deux tableaux : il est institutionnellement ancré dans le bloc non-occidental. Les frappes n’ont pas inversé cette trajectoire ; elles l’ont accélérée, faisant de l’Iran une pierre angulaire stratégique.
Reconstitution militaro-industrielle : les intrants, pas les vitrines
Les observateurs occidentaux spéculent souvent sur l’éventuelle livraison par la Chine de systèmes de défense sol-air ou de chasseurs avancés à l’Iran. La réalité est plus subtile – et plus létale. Pékin fournit les intrants et sous-systèmes qui permettent à Téhéran de se régénérer : propergols, fibres de carbone et d’aramide, unités de navigation inertielle, intégration satellitaire BeiDou. Ce ne sont pas des vitrines spectaculaires mais la chair et le sang de la reconstitution.
Ces intrants diffusent facilement vers les réseaux de proxys. Ils rendent l’Iran plus difficile à affaiblir durablement et voyagent bien – vers les ateliers des Hachd al-Chaabi en Irak, les chaînes d’assemblage au Liban ou les hangars dispersés au Yémen. De petits flux suffisent à soutenir des micro-ateliers de production, permettant l’essor d’essaims de drones à bas coût et de projectiles guidés. La leçon tirée par Téhéran est limpide : non pas moins de proxys, mais des proxys moins coûteux, modulaires, plus efficaces.
Était-ce une erreur colossale ?
Sur le plan tactique, l’attaque « Midnight Hammer » a fonctionné. Elle a perturbé les installations nucléaires, rassuré les alliés et rétabli la dissuasion. Mais sur le plan stratégique, quatre conséquences néfastes se détachent :
L’enjeu chinois s’est resserré. Un baril sur sept consommés par Pékin vient désormais d’Iran ; la Chine ne peut tolérer de perturbation prolongée.
Le partenariat russe s’est durci. Le traité de 20 ans a pris un relief immédiat ; Moscou a tout intérêt à maintenir l’Iran à flot.
La compétition s’est déplacée sur un terrain de faiblesse américaine. L’INSTC progresse, l’IMEC stagne, les asymétries en mer Rouge persistent, Zanguezour s’envenime, CPEC marginalise l’Iran – et pourtant sa centralité croît.
La résilience iranienne s’est accrue. Grâce aux intrants chinois, Téhéran peut se reconstituer plus vite, plus intelligemment, et exporter cette résilience à ses proxys. Le second round trouvera un Iran plus difficile à abattre.
Washington a peut-être gagné une bataille, mais il a accéléré la convergence adverse.
Les États-Unis et Israël ont frappé fort. Mais le résultat n’est pas un Iran chastisé, en quête de compromis. C’est un Iran durci, arrimé à la sécurité énergétique chinoise, adossé au partenariat russe, et rationalisant son réseau de proxys. Les guerres d’encerclement se jouent désormais autant avec les barils, les corridors et les points de passage qu’avec les bombes.
La trame intégrée des corridors – INSTC, IMEC, Corridor du Milieu, CPEC, Chabahar, mer Rouge, Zanguezour, projets trans-arabes, pipelines Golfe–Méditerranée et même la route arctique (1)– élève l’Iran de perturbateur à clé de voûte de l’ordre sino-russe. Les frappes de juin ont peut-être remporté une manche tactique, mais elles risquent de consolider l’alignement que Washington redoute le plus.
Pour les États du Golfe, le message est clair : considérer l’exposition chinoise au pétrole iranien comme un levier, non une abstraction. Pour l’Europe : façonner les normes qui définiront la valeur des corridors. Pour Washington : s’adapter, mener la guerre des intrants et de la connectivité, pas seulement celle des frappes – car le prochain round se jouera autant dans les entrepôts, les voies ferrées et les ports que dans le ciel d’Ispahan.
ENCADRÉ , LA GUERRE DES CORRIDORS
Les routes commerciales (maritimes, ferroviaires, routières, pipelines) qui lient entre elles différentes régions d’Eurasie et du Moyen-Orient. Ils ne sont pas de simples projets d’infrastructures sont des corridors géostratégiques qui sont des formidables instruments de puissance, qui redessinent la carte du commerce mondial, de l’énergie et des influences politiques.
🔹 1. L’INSTC (International North–South Transport Corridor)
Itinéraire : Russie → mer Caspienne → Iran → Inde.
But : relier l’Europe du Nord et la Russie à l’océan Indien en évitant le canal de Suez.
Chaînon manquant : la ligne ferroviaire Rasht–Astara en Iran, en construction, qui permettra une continuité logistique.
Intérêt stratégique : fait de l’Iran une charnière eurasiatique, reliant Russie, Asie centrale, Inde et Golfe persique.
🔹 2. IMEC (India–Middle East–Europe Corridor)
Porté par : États-Unis, Inde, UE, Israël, pays du Golfe.
Trajet prévu : ports indiens → Golfe (Émirats/Arabie) → Israël → Méditerranée → Europe.
Ambition : contrepoids au projet chinois des Nouvelles Routes de la soie (BRI).
Statut : gelé depuis la guerre de Gaza, car dépend d’Israël et des pays arabes normalisés.
🔹 3. Mer Rouge
Contexte : axe vital (Suez ↔ océan Indien).
Problème : attaques des Houthis (Yémen) perturbent le trafic.
Situation actuelle :
Les États-Unis mènent des opérations militaires coûteuses pour sécuriser la zone.
La Chine bénéficie d’une médiation iranienne lui permettant des exemptions pour ses navires.
Pékin observe les Américains depuis sa base navale à Djibouti.
🔹 4. Corridor de Zanguezour (Arménie)
Projet : traverser le sud de l’Arménie (Syunik) pour relier Azerbaïdjan ↔ Nakhitchevan ↔ Turquie.
Porté par : Bakou, Ankara, soutenu tacitement par Moscou.
Conséquence : court-circuite totalement l’Iran, privant Téhéran de son rôle de passage.
Pour l’Iran : menace existentielle, car cela renforcerait un arc turco-azerbaïdjanais qui l’isolerait.
🔹 5. Corridor du Milieu (Transcaspien)
Axe : Chine → Kazakhstan/Asie centrale → mer Caspienne → Azerbaïdjan → Turquie → Europe.
Promoteurs : Turquie, Azerbaïdjan, pays turcophones.
Intérêt : alternative à la Russie (affectée par sanctions) et à l’Iran.
Vision : route panturque renforçant le rôle d’Ankara comme pivot eurasiatique.
🔹 6. CPEC (China–Pakistan Economic Corridor)
Projet phare des Routes de la soie.
Trajet : Xinjiang (ouest chinois) → port de Gwadar (Pakistan).
Intérêt pour Pékin : accès direct à l’océan Indien, contournement du détroit de Malacca.
Portée stratégique : présence chinoise durable au Pakistan et sur la mer d’Oman.
🔹 7. Port de Chabahar (Iran–Inde)
Partenariat : Inde finance et gère en partie ce port iranien.
Rôle : contrepoids à Gwadar (contrôlé par la Chine et le Pakistan).
Connexion : sert de point d’ancrage à l’INSTC et ouvre un accès indien vers l’Asie centrale et l’Afghanistan, sans passer par le Pakistan.
🔹 8. Projets trans-arabes (rail/pipelines)
Idée récurrente : relier le Golfe à la Méditerranée via l’Irak, la Syrie, la Jordanie ou l’Arabie saoudite.
But : exporter hydrocarbures et marchandises en contournant l’Iran.
Problème : instabilités régionales (Irak, Syrie, Palestine) freinent toute réalisation durable.
🔹 9. Route maritime arctique
Axe : Russie ↔ Asie ↔ Europe par l’Arctique, via la fonte des glaces.
Intérêt : éviter le canal de Suez et le détroit d’Ormuz.
Soutien : Moscou et Pékin (coopération sino-russe en Arctique).
Limite : encore dépendant de la saisonnalité et d’infrastructures polaires.
Tous ces corridors ne sont pas seulement commerciaux, mais des outils de rivalité géopolitique.Pris ensemble, ces corridors constituent une trame d’encerclement et de contre-encerclement. L’INSTC renforce la centralité iranienne. L’IMEC enlisée souligne l’inertie américaine. La mer Rouge épuise Washington tandis que la Chine esquive les coûts. Zanguezour menace la sortie nord de l’Iran. Le corridor du Milieu renforce Turquie et Azerbaïdjan. CPEC et Chabahar incarnent la rivalité des grandes puissances aux portes de l’Iran.
L’Arctique offre à Moscou une redondance. Et, fil conducteur, les points de passage – Ormuz, Bab el-Mandeb, Suez, Bosphore – transforment les corridors en leviers de guerre autant que de commerce