Le président Donald Trump poursuit sa recomposition en profondeur de la diplomatie américaine, en désignant Bill Bazzi, le maire de Dearborn Heights dans le Michigan, l’un de ses fervents soutiens, comme nouvel ambassadeur « en treillis militaire » à Tunis, en remplacement de Joey R. Hood, en fonction depuis février 2023. Que sait-on de ce nouvel « ambassadeur en treillis militaire » comme aiment certains à le décrire.
L’annonce d’une relance des Accords d’Abraham alors que Donald Trump à désigné un proche, le libano-américain Bill Bazzi, pour le représenter à Tunis, va mettre à l’épreuve la solidité de la position tunisienne face à Israël.
Selim Jaziri
Le choix de Trump comme ambassadeur des États-Unis à Tunis – en remplacement de Joey Hood, en poste depuis février 2023 et jusqu’en juillet prochain – est tout sauf anodin. Bill Bazzi, jusque là maire de Dearborn Heights, Michigan, dans l’agglomération de Détroit, fait partie, en effet, du cercle de confiance du Président américain.
Récompense
« Bill », Bilal Bazzi, chiite originaire du sud-Liban, a servi 21 ans dans le corps des Marines, notamment au sein de la police militaire, en tant que chef du renseignement, et comme responsable de la sécurité des données, avant de travailler dans les des compagnies privées (Ford et Boeing). Sa nomination est une manière de récompenser le rôle très actif qu’il a joué durant la campagne présidentielle en faveur de Trump, auprès de la plus importante communauté arabo-musulmane des États-Unis. Contribution qui s’est avérée décisive pour emporter ce « swing state », avec 80 000 voix d’avance sur 5,6 millions d’électeurs. A Dearborn Heights, le ticket Biden-Harris l’avait emporté en 2020, avec 69% des voix, en 2024, Trump a battu Kamala Harris par 44% contre 38% (et 15% pour la candidate écologiste Jill Stein). Amer Ghalib, maire d’une municipalité voisine, Hamtramck, a été nommé en poste au Koweït pour les mêmes raisons.
Les électeurs arabes avaient bien sûr sanctionné l’administration Biden pour son soutien sans faille au génocide à Gaza, et Kamala Harris pour son incapacité à accorder la moindre considération aux voix palestiniennes et à se démarquer de la ligne du Président sortant durant sa campagne.
Mais Donald Trump était également parvenu à convaincre une partie des électeurs arabes, avec l’appui de relais comme Bill Bazzi et Amer Ghalib, qu’il était en mesure de mettre fin à la guerre et d’instaurer une paix durable au Proche Orient.
Relancer les Accords d’Abraham
On connaît la conception trumpienne de la paix, elle consiste à épouser les contours du rapport de force et à se conformer aux intérêts américains, pas à fonder un ordre stable sur un principe de justice. C’est la logique des Accords d’Abraham qu’il avait lancés à partir de l’été 2020 : ils consistent à promouvoir la normalisation entre les États arabes et Israël, tout en entérinant la colonisation de la Cisjordanie avec ses terres et ses ressources aquifères, le contrôle israélien sur la Vallée du Jourdain et l’annexion de Jérusalem-Est, en échange d’un futur État palestinien morcelé et sans réelle souveraineté. En d’autres termes il s’agit de dissoudre les droits politiques palestiniens dans les promesses d’investissements saoudiens, émiratis et qataris, et d’enterrer ainsi définitivement la question palestinienne. Le Maroc, les Émirats arabes unis, Bahrein et le Soudan ont conclu un tel accord. Les Saoudiens étaient sur le point de le faire avant l’attaque du 7 octobre.
Bien que les paramètres de ce « deal du siècle » outrageusement favorable à Israël aient contribué à convaincre le Hamas de renverser la table et de lancer son opération, Donald Trump a annoncé vouloir le relancer lors d’un Iftar à la Maison banche, le 27 mars, en présence de représentants de la communauté musulmane, et notamment de « Bill » Bazzi. « Nous tenons nos promesses envers la communauté musulmane, a-t-il déclaré lors de ce dîner. Mon administration mène une diplomatie active pour instaurer une paix durable au Moyen-Orient, en s’appuyant sur les accords d’Abraham, qui constituent une avancée historique… ».
C’est donc cette stratégie que le nouveau diplomate est chargé d’appliquer à Tunis, dans un contexte dramatisé par la mise en œuvre d’un plan de déportation de masse des habitants de la bande de Gaza totalement détruite, de la préparation de l’annexion d’une partie de la Cisjordanie et de la liquidation de la question des réfugiés.
La Tunisie en position de faiblesse
Bill Bazzi est un proche de Massad Boulos, lui aussi libanais, conseiller du Président pour les affaires arabes (et accessoirement beau-père de sa fille Tiffany Trump). Donald Trump a également choisi deux autres Libanais pour des postes sensibles : Thomas Barrack à Ankara et Michel Issa à Beyrouth. Plus qu’une récompense, la désignation de Bill Bazzi, semble donc éminemment politique et indique que la nouvelle administration américaine a des projets pour la Tunisie.
La pression sur Tunis pour avancer vers une normalisation avec Israël risque donc de s’accroître alors que les prétentions de Kaïs Saïed à affirmer la souveraineté nationale et à marquer sa distance avec le camp occidental reposent sur une base matérielle et une donne géopolitique qui lui laissent, en réalité, peu de marge de manœuvre.
Sa fragilité financière rend la Tunisie dépendante des contributions extérieures, et notamment de l’Arabie saoudite, globalement alignée sur les objectifs de l’administration Trump dans la région.
L’armée tunisienne ne cesse, elle, de renforcer son intégration au dispositif stratégique américain en Afrique. Elle est équipée et formée par les États-Unis, elle participe aux exercices de l’AFRICOM. Tunis a accueilli en décembre dernier le forum « Silent Warrior » organisé par l’armée américaine, qui réunit les forces chargées des opérations spéciales sur le continent.
Sur un plan régional, le « Front du refus » opposé à la normalisation avec Israël est de plus en plus dégarni. La priorité des nouveaux dirigeants syriens est désormais d’obtenir la levée des sanctions américaines et d’être sortis de la liste des organisations terroristes, alors que le potentiel militaire de la Syrie a été quasiment intégralement détruit par Israël dans les semaines qui ont suivi la chute de Bachar el Assad. L’Iran, privé du relais du Hezbollah, est dans le collimateur des États-Unis.
La normalisation avec Israël est le cauchemar de l’Algérie qui y verrait la dilapidation de son héritage anticolonial et une défaite face au rival marocain, solidement amarré à la rive atlantique. Mais Alger n’a plus que la Tunisie pour échapper son encerclement stratégique et n’a plus guère d’autre option que de renforcer aussi ses liens avec les États-Unis, jugés plus fiables que la Russie pour sécuriser le Sahel et investir dans l’exploitation des ressources énergétiques.
Rhétorique et groupuscule face à une lame de fond
Kaïs Saïed a beau avoir inscrit dans le Préambule de la Constitution de 2022 le droit à l’autodétermination du peuple palestinien et la libération de « sa terre volée ». La Tunisie considère tout rapprochement avec Israël comme un crime de haute trahison. La présidence s’en tient à une ligne diplomatique pointilleuse pour éviter tout ce qui constituerait une reconnaissance de « l’entité sioniste », y compris l’emploi du terme « normalisation ». Kaïs Saïed pourra-t-il dépasser le stade rhétorique?
En novembre 2023, il avait demandé au Président de l’Assemblée Ibrahim Bouderbala de retirer le texte sur la criminalisation de toute forme de relation avec « l’entité sioniste », en cours d’examen, en raison « des effets négatifs [qu’il] représente […] sur la sécurité extérieure de la Tunisie et ses intérêts ». Il n’aurait pu évoquer plus clairement les pressions étrangères. De fait, le projet maximaliste aurait abouti à la criminalisation de milliers d’individus engagés dans des relations personnelles.
Déjà, durant la rédaction de la Constitution votée en 2014, les députés avaient dû renoncer sous la pression de Human Rights Watch, mais surtout de l’Allemagne et des États-Unis à voter les articles proscrivant la normalisation « avec le sionisme et l’État sioniste ».
Alors que s’accélère une recomposition régionale dont le futur Ambassadeur s’annonce comme l’un des messagers, et dans laquelle l’administration est prête à engager toute sa force, la Tunisie n’aura plus beaucoup de profondeur stratégique pour maintenir un rempart où les brèches se multiplient, et contenir cette lame de fond.