La Chine sur les traces de Henry Kissinger au Moyen-Orient

Rédigé le 01/12/2023
La redaction de Mondafrique

Les guerres modernes se déroulent sur plusieurs terrains à la fois : ici, dans la boue bien réelle du Donbass et dans les sables brûlants du Néguev. 21 mois de jeu à qui perd gagne au Nord et 7 semaines de tuerie sans retenue au Sud, mais aussi, et alors virtuellement, sur les ondes hertziennes et des écrans déformants, partout ailleurs. Triste spectacle! Jusqu’à ce que le ministère chinois des Affaires étrangères publie, à la veille du One planet summit de Dubaï, dit La COP28, un document exposant la position de la Chine sur la résolution du conflit israélo-palestinien, le jour même de la disparition d’Henry Kissinger. La Chine deviendrait-elle « l’Empire du (juste) Milieu » sur le plan diplomatique?

Un article de Xavier Houzel

On apprend, le jour même où la Chine expose ses vues sur le conflit israélo-palestinien, le décès du Docteur Henry Kissinger, ancien Secrétaire d’État des  États-Unis. La synchronicité de cette double annonce mérite d’être saluée, car elle tombe comme un immense hommage fait par la Chine à l’homme visionnaire que fut Heinz Alfred Kissinger, né le 27 mai 1923 à Fürth en Allemagne, le dernier diplomate. Celui de la détente avec l’Union Soviétique et l’homme clé du rapprochement sino-américain, celui qui contribua le plus à resserrer les relations entre l’Amérique et Israël, en soutenant ce dernier dans sa guerre du Kippour de 1973, celui qui n’a pas hésité, enfin, à se rendre en Chine au mois de juillet dernier, à l’âge de cent ans, pour y affirmer, en son nom propre et avec sa crédibilité personnelle pratiquement unique, que Washington ne voulait pas de guerre.

La position de la Chine

« Le conflit israélo-palestinien actuel a fait de nombreuses victimes civiles et provoqué une grave catastrophe humanitaire. Il s’agit d’une grave préoccupation pour la communauté internationale. Le président Xi Jinping a exprimé à plusieurs reprises la position de principe de la Chine sur la situation israélo-palestinienne actuelle. Il a souligné la nécessité d’un cessez-le-feu immédiat et de l’arrêt des combats, en veillant à ce que les couloirs humanitaires soient sûrs et sans entrave, et en empêchant l’extension du conflit. Il a souligné que la solution fondamentale pour sortir de cette situation réside dans la solution des deux États, dans l’établissement d’un consensus international en faveur de la paix et dans la recherche d’un règlement global, juste et durable de la question palestinienne à une date rapprochée.

Conformément à la Charte des Nations unies, le Conseil de sécurité assume la responsabilité principale du maintien de la paix et de la sécurité internationales et devrait donc jouer un rôle actif et constructif sur la question de la Palestine. À cet égard, la Chine présente les propositions suivantes :

  1. Mettre en œuvre un cessez-le-feu global et mettre fin aux combats (…)
  1. Protéger efficacement les civils (…) Le Conseil de sécurité devrait en outre envoyer un message clair pour s’opposer au transfert forcé de la population civile palestinienne, empêcher le déplacement des civils palestiniens et appeler à la libération de tous les civils et otages retenus en captivité dans les plus brefs délais.
  1. Garantir l’aide humanitaire (…)Le Conseil de sécurité devrait encourager la communauté internationale à intensifier l’aide humanitaire, à améliorer la situation humanitaire sur le terrain, à soutenir le rôle de coordination des Nations unies et de l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient en matière d’aide humanitaire, et à préparer la communauté internationale à soutenir la reconstruction de Gaza après le conflit.
  1. Renforcer la médiation diplomatique. 
  1. Recherche d’un règlement politique. Selon les résolutions pertinentes du Conseil de sécurité des Nations unies et le consensus international, le règlement fondamental de la question de la Palestine réside dans la mise en œuvre de la solution à deux États, la restauration des droits nationaux légitimes de la Palestine et la création d’un État palestinien indépendant jouissant d’une pleine souveraineté sur la base des frontières de 1967 et ayant Jérusalem-Est pour capitale (…). Tout accord sur l’avenir de Gaza doit respecter la volonté et le choix indépendant du peuple palestinien et ne doit pas lui être imposé. »

La diplomatie réhabilitée

Ce que Henry Kissinger et ses interlocuteurs chinois se sont dit est tenu secret, mais on peut l’imaginer. La nouvelle route de la soie emprunte le passage de la Péninsule Arabique par le Nord, alors que le contre-projet indien de route commerciale, le « corridor de la croissance Asie Afrique » (Asia Africa Growth Corridor – AAGC), surnommé la « route de la liberté » , passe par Israël et est résolument tourné vers l’Inde de Narandra Modi.

L’AAGC propose de créer une région Indo-Pacifique « libre et ouverte » en redynamisant d’anciennes routes maritimes reliant l’Afrique au Pacifique, en passant par l’Asie du Sud et l’Asie du Sud-Est. Ce pare-feu est aux antipodes des « routes de la soie ». En mettant l’accent sur le « développement durable » plutôt que sur le commerce et en s’appuyant sur les voies maritimes à « bas coût » avec une « faible empreinte carbone » – l’un des thèmes de prédilection du One planet summit –  il s’oppose au projet de Pékin. Le timing est minuté.

La Chine administre la preuve qu’elle a bien reçu le message de Kissinger et qu’elle en a mesuré la portée ; mais elle en profite pour poser aujourd’hui ses propres conditions. Il y a tout lieu de penser que le président Biden reçoit la missive avec le même sérieux et qu’il s’en tiendra là

Faisons un rêve

Le cessez-le-feu devrait donc s’installer ; le général Benny Gantz pourrait démissionner en faisant tomber le gouvernement de Benjamin Netanyahou ; les derniers otages pourraient être échangés contre les 5.000 prisonniers palestiniens, y compris Marwan Barghouti ; ce dernier pourrait être plébiscité et le reste pourrait suivre alors ;,comme ndiqué. La Chine souhaite que l’on ne perturbe pas à Dubaï les bons rapports qu’elle a établis avec la République Islamique d’Iran, protectrice du Hamas. Elle ne voit pas la nécessité de faire revivre les Accords d’Abraham dans l’immédiat, à moins d’installer auparavant entre elle et les pays du Belt and Road, y compris la Syrie et le Liban, l’entente cordiale propice à l’efflorescence de la ceinture du monde.

Bref, le fait que le président Xi Jinping n’ait pas soufflé pas mot du conflit russo-ukrainien est significatif : Kissinger a fait un rapport suffisamment complet. La Chine attendra le retour éventuel de Donald Trump, lequel n’a que faire de la Crimée, quitte à ce que la Russie soit entre temps victorieuse mais « à la Pyrrhus ».

Le mode d’acquisition par la Russie au XIXème siècle, depuis 1840, de certains territoires prétendument « chinois » situés en Sibérie, dans la province maritime et en Asie Centrale est contesté par Pékin. Le problème de la Russie en Mer Noire avec Kiev trouve son pendant aux marches de l’Est, où le différend avec Pékin porte sur des millions de Kilomètres carrés sous-peuplés. Il se pourrait qu’un jour, cet espace retombe dans l’escarcelle de l’Empire du Milieu. La Chine a été Mongole pendant cinq siècles, le « peuple Han » a une revanche à prendre et son Âge d’Or à retrouver. Mais la Chine, non plus, ne veut pas de guerre. Contre personne. Tant mieux.