Au Kenya, la condamnation à 200 ans de prison du pasteur Paul Mackenzie referme un chapitre judiciaire du massacre de Shakahola. Derrière les centaines de morts, dont de nombreux enfants, se dessinent les mécanismes d’une emprise religieuse meurtrière, les défaillances des autorités et les limites de la liberté de culte.
Le 6 novembre 2026, devant la Haute Cour de Mombasa, Paul Mackenzie a écouté sans réaction apparente le prononcé de sa condamnation à 200 ans de prison. Cet ancien chauffeur de taxi, devenu prédicateur d’une Église évangélique apocalyptique, a été reconnu coupable du meurtre de 190 enfants et d’un adulte. Leur mort s’inscrit dans un système de privations alimentaires et de violences organisé au nom d’une promesse religieuse : rejoindre Jésus avant la fin du monde.
La justice kényane a distingué deux catégories de crimes. Cent années de prison sanctionnent 183 meurtres par privation de nourriture, tandis que cent autres punissent huit homicides directs, notamment par suffocation, strangulation ou violences physiques. Les 28 complices condamnés avec Mackenzie ont écopé de peines allant de dix à 160 ans.
Cette décision marque une étape majeure dans l’affaire dite du massacre de Shakahola, du nom de cette forêt de la côte kényane où les enquêteurs avaient découvert, en 2023, des centaines de cadavres enterrés dans des fosses communes. Mais les 191 victimes concernées par ce jugement ne représentent qu’une partie du bilan. Plus de 400 corps ont été exhumés et d’autres procédures restent ouvertes. Derrière la sentence spectaculaire, une interrogation demeure : comment une organisation religieuse a-t-elle pu transformer une croyance en entreprise de mort pendant plusieurs années ?
Une mécanique d’emprise qui conduisait à la mort
Paul Mackenzie avait fondé la Good News International Church en 2003. Son discours reposait sur une lecture radicalement apocalyptique du christianisme. Il annonçait la fin imminente du monde et présentait la mort volontaire par le jeûne comme un passage vers le salut.
L’emprise s’est progressivement construite autour d’une rupture avec la société. L’enseignement scolaire était dénoncé comme satanique, les hôpitaux assimilés à des instruments du diable et la médecine moderne rejetée. Certains fidèles ont abandonné leur emploi, retiré leurs enfants de l’école et quitté leur environnement familial pour rejoindre une communauté isolée dans la forêt de Shakahola.
Cette séparation constituait un élément central du dispositif. En privant ses adeptes de leurs repères extérieurs, Mackenzie renforçait leur dépendance à son autorité. Son discours ne se limitait plus à des prescriptions spirituelles : il réglementait leur alimentation, leurs déplacements et, finalement, leur droit de vivre.
Les témoignages recueillis pendant le procès ont décrit une organisation méthodique. Les enfants devaient mourir les premiers, suivis des adolescents, des femmes, puis des hommes. Cette hiérarchie de la mort visait à préparer, selon le prédicateur, le départ collectif vers le paradis. Des gardiens empêchaient les fidèles de s’enfuir ou de se nourrir. Certains récalcitrants étaient battus.
Le mécanisme dépasse celui d’une simple manipulation religieuse. Il associe l’isolement, la peur, la promesse d’une récompense transcendante et l’effacement progressif de l’autonomie individuelle. Les parents pouvaient devenir les exécutants d’ordres mettant en danger leurs propres enfants. La protection familiale se trouvait ainsi retournée contre ceux qu’elle devait préserver.
Il importe toutefois de distinguer l’emprise psychologique de la responsabilité pénale. Tous les membres d’une communauté sous influence ne disposent pas de la même liberté de décision, ni du même pouvoir. Le jugement a précisément cherché à établir les responsabilités individuelles dans un système où les victimes pouvaient également subir des contraintes exercées par leurs proches.
Les alertes ignorées et la responsabilité de l’État
La tragédie de Shakahola révèle également une succession de défaillances institutionnelles. Paul Mackenzie n’était pas inconnu des services de police. Entre 2017 et 2019, il avait déjà été poursuivi dans plusieurs affaires liées à ses activités religieuses, notamment pour des infractions concernant l’éducation des enfants.
Une enquête menée par la Commission kényane de justice administrative a établi que plusieurs services publics avaient été alertés entre 2021 et 2023. Des signalements avaient été adressés à la police de Langobaya, aux autorités locales et à des structures chargées de la sécurité. Ces informations n’avaient pourtant pas entraîné d’intervention suffisante pour empêcher le massacre.
L’isolement géographique de Shakahola a facilité la dissimulation des crimes. Le domaine, situé dans le comté de Kilifi, était devenu un espace soustrait aux regards, où le prédicateur exerçait une autorité presque absolue. Lorsque les premières opérations de secours ont commencé en avril 2023, les enquêteurs ont découvert des survivants gravement affaiblis, puis des fosses communes.
L’affaire a aussi mis en évidence les difficultés de coordination entre les administrations chargées de protéger les enfants, les autorités sanitaires et les forces de sécurité. Des lois existaient déjà pour réprimer les violences, les mauvais traitements et la mise en danger des mineurs. Leur application s’est révélée insuffisante.
En octobre 2023, une commission sénatoriale avait recommandé d’examiner les responsabilités des fonctionnaires et des policiers qui n’avaient pas empêché les décès. La question dépasse désormais la condamnation du gourou : elle concerne la capacité de l’État à identifier et interrompre des violences commises au sein de communautés fermées.
La liberté religieuse face au risque sectaire
Dans un pays où les organisations religieuses occupent une place importante dans la société, le massacre a relancé un débat sensible. Jusqu’où les pouvoirs publics peuvent-ils contrôler les pratiques des communautés religieuses sans porter atteinte à la liberté de croyance ?
Le gouvernement a engagé une réflexion sur l’encadrement de ces organisations. Un projet de loi élaboré en 2024 prévoit notamment des mécanismes renforcés d’enregistrement et de surveillance, ainsi que la création d’une commission chargée des affaires religieuses.
Ces propositions suscitent cependant des réserves. En mai 2026, plusieurs organisations de défense des libertés religieuses ont estimé que certaines dispositions risquaient de créer de nouvelles contraintes administratives sans résoudre les défaillances qui avaient permis le massacre. Elles ont notamment demandé un renforcement des institutions existantes plutôt que la multiplication des organismes de contrôle.
La distinction est essentielle. Une croyance radicale, même dérangeante, ne constitue pas en elle-même un crime. En revanche, la privation de nourriture imposée à des enfants, la séquestration, les violences et les homicides relèvent du droit pénal, indépendamment de toute justification religieuse.
La justice devra encore examiner d’autres accusations visant Mackenzie, notamment dans des procédures distinctes portant sur le terrorisme et d’autres décès. La découverte de nouvelles victimes présumées dans un village voisin montre que le bilan de cette tragédie pourrait dépasser celui établi lors des premières investigations.
Le parquet avait réclamé la peine capitale. La juge Diana Kavedza-Mochache a choisi une autre sanction, considérant notamment que l’exécution pourrait être interprétée comme une forme de martyre par des individus pour lesquels la mort constitue une promesse de délivrance. Le Kenya conserve la peine de mort dans sa législation, mais n’a procédé à aucune exécution depuis 1987.
Pour les familles, la condamnation ne met pas fin au drame. De nombreuses dépouilles restent à identifier et des proches continuent de rechercher des disparus. La justice a sanctionné les responsables de 191 meurtres, mais le travail d’identification, de réparation et d’établissement de toutes les responsabilités demeure inachevé.
Shakahola restera comme l’exemple d’une emprise poussée jusqu’à l’anéantissement de ceux qu’elle prétendait sauver. La condamnation de Paul Mackenzie répond à une partie de cette tragédie. Elle laisse entière une autre question, plus dérangeante pour les institutions kényanes : pourquoi a-t-il fallu découvrir des centaines de corps pour interrompre un système dont les premiers signaux d’alarme étaient déjà connus ?
