Ces derniers jours, deux enregistrements captés dans des postes de police font le tour de la Tunisie. On y entend des agents frapper, insulter, menacer de « monter une affaire » et revendiquer leur toute puissance. Dans le premier épisode de notre série, Mondafrique remonte l’histoire récente et décrit l’évolution de la place de la police à l’intérieur de l’État.
Par la rédaction de Mondafrique
Ce n’est pas un dérapage. C’est l’aboutissement de soixante-dix ans de relations entre l’État tunisien et sa police, et le signe d’une rupture : pour la première fois, le pouvoir dépend de ses policiers plus qu’ils ne dépendent de lui.
« Mes papiers sont prêts. Pourquoi revenir demain ? » La phrase est polie. Le jeune homme qui la prononce, dans un poste de police de la capitale, veut simplement récupérer sa moto. On entend ensuite des cris, des coups, une insulte a Dieu, puis cette question sans réponse : « Pourquoi tu me frappes ? » Un gradé arrive, demande s’il y a eu des coups, et conclut : « Je ne voyais pas. » Dans un second enregistrement, qui aurait été fait à Kairouan, un agent exige le téléphone d’un jeune, menace de lui « casser les mains », de lui fabriquer une affaire, se moque des droits de l’homme et finit par une profession de foi : « Oui, nous sommes injustes. Et vous ne pouvez rien y faire. »
Diffusés fin septembre 2026 , ces sons ont circulé massivement sur les réseaux sociaux. Le ministère de l’Intérieur a répondu que le premier avait été « sorti de son contexte et monté », et il a demandé au parquet de poursuivre ceux qui l’ont diffusé. L’authenticité des deux audios n’a pas été établie de façon indépendante. Mais ce qu’ils racontent, les Tunisiens le reconnaissent. Pour comprendre pourquoi, il faut remonter le fil de l’histoire.
Bourguiba : la police comme bras
Le premier régime de l’indépendance n’a jamais été tendre. Liquidation des youssefistes, treize condamnations à mort après le complot de 1962, procès de la gauche perspectiviste devant une Cour de sureté de l’État créée en 1968, dizaines de morts lors du « jeudi noir » de janvier 1978, arrestations des leaders du MTI (parti de tendance islamique) en 1981 et lourdes condamnations d’emprisonnement, émeutiers abattus pendant la révolte du pain de 1984 : la listé est longue, et l’instance Vérité et Dignité a documenté la torture de militants dès les années 1970.
Mais sous Bourguiba, la policé est un bras. La tête est ailleurs : dans un parti-État qui encadre la société, et dans un chef qui se légitime par la libération nationale, l’école et le Code du statut personnel.
En janvier 1984, après avoir laissé tirer sur la foule, Bourguiba annule lui-même la hausse du prix du pain. Le chef peut désavouer l’appareil qu’il commande. Le citoyen ordinaire est un sujet encadré, pas encore un suspect.
Ben Ali : la police devenue régime
Le 7 novembre 1987, pour la première fois, la tête sort du bras. Zine el-Abidine Ben Ali a fait toute sa carrière dans la sécurité militaire et la Sûreté nationale. « D’abord, Ben Ali n’est qu’un flic. Ensuite, c’est un flic qui est con » : la formule, attribuée à Hubert Védrine par Nicolas Beau et Catherine Graciet dans La Régente de Carthage, dit crument ce que pensaient certaines chancelleries.
Sous Ben Ali, la sécurité n’est plus l’instrument d’un projet : elle est le projet. Le RCD, parti au pouvoir, se transforme en réseau de renseignement, les informateurs peuplent les cafés et les amphithéâtres, Internet est filtré. Au moins 12 000 militants présumés d’Ennahdha sont arrêtés entre 1990 et 1992. En 1991, l’affaire de Barraket Essahel voit 244 militaires livrés à la police politique et torturés sur la base d’un complot inventé. L’IVD recensera environ 10 000 cas de torture entre 1955 et 2013.
Pourtant, cette police hypertrophiée reste ténue. Garde présidentielle, parti, informateurs se surveillent mutuellement et remontent à un seul homme. Le citoyen de Ben Ali vit dans la peur, mais il sait ce qu’il ne faut pas dire.
La transition : une voix, pas une protection
La révolution brise la tête sans reformer le corps. La police politique est dissoute en mars 2011. La parole se libère, les ONG documentent, les réseaux sociaux filment. C’est un changement immense. Mais la réforme du secteur de la sécurité échoue. Entre 2011 et 2021, le ministère de l’Intérieur connaît treize responsables. Aucun titulaire n’a le temps, ni souvent l’envie, d’imposer une doctrine. Surtout, un décret-loi de mai 2011 accorde aux policiers le droit syndical. En quelques années, leurs syndicats deviennent des acteurs de veto. En 2018, des agents, dont certains armés, assiègent le tribunal de Ben Arous pour obtenir la libération de collègues poursuivis pour violences. Les syndicats boycottent les chambres de justice transitionnelle, qualifiées de justice de « représailles ». Ils font campagne pendant cinq ans pour une loi qui aurait soumis à autorisation le fait de filmer la police.
La violence policière a reculé, certes, mais elle ne disparaît pas. Elle devient visible et contestée. Omar Laabidi se noie en 2018 en fuyant une charge policière. En juin 2021, à Sidi Hassiné, un adolescent de 15 ans est frappé et déshabillé en pleine rue. Le citoyen a gagné une voix. Il n’a pas gagné la protection.
Saïed : le pouvoir qui a besoin de sa police
Le 25 juillet 2021 ne s’est pas fait sans les policiers. L’appareil de sécurité y a consenti, et les syndicats policiers, en guerre avec le gouvernement Mechichi, l’ont soutenu. C’est la première singularité de l’ère Saïed : Bourguiba avait un parti, Ben Ali avait l’appareil dont il venait. Kaïs Saïed n’a ni l’un ni l’autre. Il a changé quatre fois de chef du gouvernement. Il ne dispose que de sa victoire de 2019 et de la force qui a rendu possible son coup d’État.
La suite semble contredire ce diagnostic. En 2022, le Palais met au pas les syndicats sécuritaires : unification imposée, cotisations suspendues, poursuites contre des responsables. Mais il faut regarder ce qui a été confisqué et ce qui a été préservé. La voix collective de la corporation a été confisquée : les syndicats ne peuvent plus dire non au Président. L’impunité de l’agent, elle, a été préservée et même élargie. Tout ce qui pouvait voir et juger la police a été démantelé ou soumis : Parlement affaibli, Conseil supérieur de la magistrature dissous, 57 juges révoqués, décret-loi 54 qui permet de poursuivre ceux qui publient. Il ne reste qu’un contrôle hiérarchique, c’est-à-dire la police contrôlant la police.
Les effets sont connus. Avocats arrêtés dans leur propre Maison en mai 2024, dont un qui ressort avec des traces de coups. Organisateurs d’une flottille pour Gaza poursuivis pour blanchiment. Marcheurs pro-palestiniens raflés de nuit en septembre 2026. Plus de 33 000 détenus pour 17 000 places. Et, dans les commissariats, la violence du guichet.
De la terreur organisée à l’arbitraire désorganisé
Faut-il dire que la Tunisie de Saïed est pire que celle de Ben Ali ? Non, et c’est précisément ce qui la rend inquiétante. Les indicateurs internationaux la placent encore au-dessus de son plancher de 2010. V-Dem la note à 0,26 sur 1 en 2024, contre 0,11 à la fin de Ben Ali. La différence n’est pas de degré. Elle est de nature.
Sous Bourguiba, la violence était ordonnée par « un projet ». Sous Ben Ali, elle était ordonnée par un système qui la dosait. Pendant la transition, elle était affaiblie, désordonnée mais exposée et dénoncée. Sous Saïed, elle devient désordonnée et protégée. Le Palais commande la répression politique : « complots », avocats, militants. Il ne commande pas la gifle du poste de police, et il ne la freine pas non plus. Un pouvoir sans relais, qui doit sa survie à ses policiers, ne peut pas les sanctionner durablement sans scier la branche sur laquelle il est assis.
Le citoyen de Ben Ali savait ce qu’il ne fallait pas dire. Le jeune Tunisien de 2026 ne sait pas si réclamer sa moto lui vaudra une gifle ou une affaire montée contre lui. L’arbitraire s’est démocratisé. C’est ce que disent, avec une franchise glaçante, les deux enregistrements de septembre. « Vous n’arriverez à rien contre nous. » La phrase n’est pas une menace. C’est un constat institutionnel.
À suivre : l’anatomie des deux enregistrements.
