Durant des siècles, l’or africain a été raconté comme une histoire de convoitise coloniale, de corruption ou de conflits armés. Dans le Bouclier nubien, cet immense espace géologique qui s’étend de l’Égypte à l’Éthiopie en passant par le Soudan et l’Érythrée, l’or a effectivement financé des guerres, enrichi des chefs militaires et entretenu des régimes autoritaires. Mais aujourd’hui, une nouvelle histoire s’écrit : celle de l’ordre monétaire international.
Par Charlotte Touati, auteure de Eritrea’s Gold Rush : Western Mining Companies, local Wars and Human Rights Abuses in Africa
Depuis la Seconde Guerre mondiale, le système financier international repose sur le dollar. Même après la fin de la convertibilité-or décidée par Richard Nixon en 1971, la monnaie américaine est restée la principale devise de réserve, d’échange et de règlement du commerce mondial. Le pétrole, les matières premières stratégiques, les flux financiers internationaux continuent d’être largement libellés en dollars.
Pour les puissances émergentes réunies au sein des BRICS, cette situation représente bien davantage qu’un simple déséquilibre économique. Elle constitue un rapport de force politique. La Russie, frappée par les sanctions occidentales depuis l’invasion de l’Ukraine, la Chine, engagée dans une rivalité systémique avec Washington, l’Iran, soumis à un régime de sanctions depuis des décennies – tous poursuivent désormais un objectif commun : réduire leur dépendance au dollar et construire une architecture financière parallèle.
Dans cette stratégie, l’or occupe une place cruciale. Depuis plusieurs années, les banques centrales russe et chinoise accumulent massivement du métal précieux. En 2023, leurs achats d’or ont atteint des niveaux historiques. Cette accumulation répond à une logique simple : si l’on veut réduire le rôle du dollar, il faut disposer d’un actif universellement reconnu susceptible d’inspirer confiance aux marchés. Or l’or demeure, malgré toutes les innovations financières, la seule réserve de valeur acceptée partout sur la planète.
L’Arène de la mer Rouge
Depuis vingt ans, le Bouclier nubien est devenu l’une des principales marches aurifères du monde. Les mines industrielles d’Érythrée, les gisements du Tigré, les exploitations artisanales soudanaises ou encore les filières de contrebande qui convergent vers Dubaï alimentent un immense marché dont les ramifications s’étendent désormais jusqu’à Moscou, Pékin et Johannesburg.
Les guerres du Soudan illustrent parfaitement ce phénomène. Les Forces de Soutien Rapide de Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemedti, ont bâti leur puissance sur le contrôle des mines du Darfour. Les Émirats arabes unis (EAU) sont devenus une plateforme incontournable pour le raffinage et la commercialisation de l’or et la société militaire privée russe Wagner a longtemps participé à l’exportation du minerai soudanais vers les marchés internationaux. L’or n’est plus seulement extrait du sous-sol africain. Il est intégré à une stratégie globale de redistribution du pouvoir économique et devient un levier politique.
Le sommet des BRICS à Johannesburg, en août 2023, a constitué une étape majeure de cette évolution. L’Éthiopie, l’Égypte, l’Iran et les EAU ont rejoint l’organisation. Tous sont des acteurs majeurs de cet espace que les diplomates nomment Red Sea Arena, l’Arène de la mer Rouge. Ces pays qualifiés de « puissances moyennes » qui forment les BRICS-Plus entretiennent des liens directs avec les ressources minières du Bouclier nubien. Et tous participent, à des degrés divers, à la réflexion sur la dé-dollarisation.
Le rôle inattendu de l’Érythrée
L’un des aspects les plus fascinants de cette dynamique réside dans le rôle inattendu joué par l’Érythrée. Économiquement marginale, diplomatiquement isolée, l’Érythrée d’Isayas Afewerki s’est pourtant imposée comme l’un des laboratoires idéologiques de cette contestation de l’ordre occidental. Depuis des années, le président érythréen développe un discours dénonçant l’hégémonie financière américaine et appelle à la création d’un système monétaire alternatif. Il a fait des compagnies minières le pilier le plus solide de son régime. Lors du sommet Russie-Afrique de Saint-Pétersbourg en 2023, il déroule un discours sur la guerre menée par l’OTAN contre la Russie, puis la Chine, l’hégémonie occidentale et le rôle des matières premières. Expliquant que l’Afrique a les ressources et la Russie les capacités, il conclut : « Vous êtes notre leader ! », en regardant Vladimir Poutine dans les yeux.
Mais la bataille monétaire ne se joue pas uniquement dans les banques centrales ou les sommets diplomatiques. Elle se mène également dans les esprits.
Depuis une dizaine d’années, la Russie a développé en Afrique une stratégie d’influence particulièrement efficace consistant à s’appuyer sur les légitimes revendications héritées de la période coloniale pour les réorienter au profit de ses propres intérêts géopolitiques. La question du franc CFA en constitue l’exemple le plus frappant. Les critiques adressées à cette monnaie sont anciennes, sérieuses et largement antérieures à l’arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir. Elles ont été portées par plusieurs générations d’intellectuels africains, de militants panafricanistes et d’économistes dénonçant les mécanismes de dépendance hérités de la Françafrique.
Récupération russe
Le Kremlin n’a pas créé cette contestation : il l’a récupérée. À partir du milieu des années 2010, les réseaux liés à Evgueni Prigojine et au groupe Wagner ont investi certains courants panafricanistes francophones. L’objectif n’était pas tant de défendre la souveraineté africaine que d’affaiblir l’influence occidentale afin d’ouvrir de nouveaux espaces à Moscou. L’argument monétaire (impérialisme du dollar et de l’euro) a été poussé au devant de la scène par Kemi Seba et Nathalie Yamb.
Le premier a entretenu des relations documentées avec les réseaux de Prigojine et a reconnu avoir été invité en Russie, en Libye et au Soudan par l’entourage du patron de Wagner. Des documents internes révélés après la mort de Prigojine ont montré l’existence du « Projet Kemi », destiné à soutenir l’influenceur dans sa campagne contre la présence française en Afrique. Le Franco-Béninois est également très actif en Éthiopie où il donne des conférences reprenant le narratif sur la Corne de l’Afrique d’Isayas Afewerki.
La seconde, Nathalie Yamb, surnommée la « Dame de Sotchi » depuis son intervention remarquée lors du premier sommet Russie-Afrique de 2019, est devenue l’une des figures les plus influentes du panafricanisme numérique francophone. Ses thèmes de prédilection – souveraineté monétaire, rejet du franc CFA, dénonciation du néocolonialisme occidental – rejoignent ceux promus simultanément par les plateformes informationnelles proches de Moscou.
Le hasard des calendriers est révélateur. Tandis que Nathalie Yamb devenait la star médiatique du sommet de Sotchi en 2019, Isayas Afewerki multipliait les contacts avec Moscou. Des contenus directement rédigés par des journalistes affiliés au ministère érythréen de l’Information ont commencé à être diffusés par des médias comme Radio Révolution Panafricaine (2RP), dont Kemi Seba est également un contributeur régulier. Basée au Cameroun, 2RP est affiliée à l’Association pour la recherche libre et la coopération internationale (AFRIC) dirigée par Ioulia Afanasieva, associée de Prigojine. Lors du sommet Russie-Afrique de Saint-Pétersbourg, puis de l’élargissement des BRICS à Johannesburg, le président érythréen a développé exactement le même argumentaire : dénonciation de l’ordre monétaire dominé par le dollar, critique de l’Occident et appel à une nouvelle architecture financière mondiale.
L’or pour renverser le dollar
Monnaie commune des BRICS, systèmes de paiement indépendants, blockchain, pétroyuan convertible en or : les scénarios se multiplient. Aucun n’est encore pleinement opérationnel, mais tous témoignent d’une même ambition : affaiblir le monopole du dollar.
En juillet 2024, l’Éthiopie a laissé flotter le birr et engagé des réformes destinées à accroître ses réserves en or. Addis-Abeba cherche désormais à récupérer le métal qui alimentait jusqu’alors les réseaux de contrebande en proposant un tarif attractif aux mineurs artisanaux. Derrière cette réforme technique se cache un objectif beaucoup plus vaste: inscrire l’Éthiopie dans le mouvement mondial de dé-dollarisation porté par les BRICS.
Pendant des décennies, les grandes compagnies minières occidentales ont considéré le Bouclier nubien comme une simple contrée à exploiter. Elles cherchaient du cuivre, du zinc, de l’or ou de la potasse. Elles ont parfois fermé les yeux sur des régimes autoritaires ou sur des violations des droits humains au nom de la rentabilité. Personne n’imaginait alors que ces mêmes ressources contribueraient un jour à alimenter une contestation globale de l’ordre économique né de Bretton Woods.
L’or de Bisha, de Shire ou du Darfour n’est plus seulement une marchandise. Il est devenu un levier stratégique dans la compétition entre grandes puissances et le champ de bataille de l’après dollar. Les populations de la Corne de l’Afrique, elles, continuent d’en payer le prix. Les guerres se poursuivent, les trafics prospèrent et les régimes autoritaires se maintiennent, mais au-delà des tragédies locales, quelque chose de plus profond est en train de se produire.
