Dans le contexte des tensions régionales avec les pays du Sahel central, Nouakchott se débat pour apparaître comme un allié de l’Occident, sans toutefois s’aliéner son grand voisin malien. Avec cet équilibrisme précaire, la Mauritanie cherche à renforcer ses partenariats économiques, d’autant plus que les chocs internationaux n’épargnent pas le pays.
Par Paolo Vieira
Trop simple pour l’Élysée ?
Le président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani a séjourné en France du 15 au 17 avril en visite d’État, dans un contexte régional marqué par des recompositions sécuritaires et diplomatiques au Sahel. Sa visite prévoyait un accent particulier sur les enjeux économiques ainsi que des rencontres élargies portant sur le renforcement de la coopération bilatérale, notamment dans les domaines de la sécurité au Sahel. Cette séquence diplomatique intervient alors que l’influence française connaît un recul notable dans plusieurs pays de la région, à la suite de changements politiques ayant conduit au retrait de ses forces militaires du Mali, du Niger, puis du Tchad – où l’armée française s’est finalement redéployée par la suite – et à l’affaiblissement du cadre régional du G5 Sahel. Pour Paris, dans ce contexte, la Mauritanie apparaît comme un partenaire stabilisateur. Mais Nouakchott est aussi un acteur qui cherche à tirer parti de cette reconfiguration pour renforcer ses partenariats économiques et diversifier ses sources d’investissement..
Un pays glissant
La visite du chef de l’État mauritanien, au pouvoir depuis 2019, était donc l’occasion pour son hôte de s’afficher à côté d’un survivant du G5 Sahel, cette malheureuse coalition factice initiée par la France et payée par l’Union européenne. La Mauritanie a su gérer le G5 Sahel avec toute son expérience du compromis, certains pourraient dire de l’ambivalence. (Elle a accueilli le secrétariat exécutif du G5 Sahel, le Collège de Défense ainsi que le sommet de juin 2020.) Ce pays est devenu de plus en plus visible sur la scène africaine au plus haut niveau avec la présidence de la Banque africaine de Développement (BAD) et il a assuré la présidence tournante de l’Union africaine (UA) en 2024. La Mauritanie est également partie au processus de Nouakchott (un mécanisme de renforcement de la coopération sécuritaire entre les pays du Sahel et l’Architecture africaine de paix et de sécurité dans la région) qui regroupe onze États sous l’égide de l’Union africaine. Elle est engagée dans la sécurité collective en Afrique, notamment à travers ses casques bleus en République centrafricaine.
Cependant, la récente conférence sur la sécurité de Lomé (qui s’est tenue, le 18 avril, autour de la présentation de la nouvelle stratégie du Togo pour le Sahel 2026-2028, sous le patronage de Faure Gnassingbé et avec l’appui de l’ONU et de la CEDEAO) a consolidé le rôle du Togo comme acteur de médiation et de dialogue entre le Sahel et les pays du Golfe de Guinée. Chose inédite, se sont retrouvés à Lomé les ministres des Affaires étrangères de l’Alliance des États du Sahel (AES) ainsi que des représentants de la France, de l’Union européenne (l’envoyé spécial Sahel João Gomes Cravinho), de l’Union africaine et des Nations unies (le Représentant spécial du secrétaire général de l’ONU pour l’Afrique de l’Ouest et le Sahel, Leonardo Santos Simao).
L’axe de gravité du dialogue avec l’AES se trouve plus au sud que Nouakchott, en dépit de la très longue frontière entre le nouvel ensemble et la Mauritanie. Ce pays sait aussi s’éclipser quand il le faut. Ayant quitté la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) en 1999, elle n’a pas été associée aux sanctions imposées par l’organisation régionale sur injonction de Paris aux dissidents militaires du Sahel central. Ni donc au ressentiment qu’elles ont suscité.
Géopolitique du sérail
Les gouvernants mauritaniens, une oligarchie militaire, commerçante et religieuse, ont comme priorité la reproduction du système d’élites tribales installées au pouvoir par la colonisation française. « Aujourd’hui, l’emprise tribale sur les institutions reste profonde et structurante. Les tribus arabo-berbères contrôlent la majorité des sièges parlementaires et des postes exécutifs, tandis que certains clans occupent de manière récurrente les ministères régaliens clés. Dans les secteurs sécuritaires, cette domination est encore plus nette : la quasi-totalité des officiers supérieurs est issue des grandes tribus, assurant une continuité de commandement et une forte cohésion verticale », résumait brillamment en février dernier, dans un article publié par la Fondation Jean-Jaurès, le chercheur spécialiste de l’Afrique du Nord et du Sahel Bechar Benmoumen (« Mauritanie 2030 : la stabilité à l’épreuve des vents contraires », 4 février 2026.)
Ces efforts demandent en permanence des réalignements externes décidés à la suite d’affrontements internes. Comme l’écrit le même auteur, « la stabilité mauritanienne ne peut être comprise sans revenir à ce que le géographe Yves Lacoste qualifiait de ‘géopolitique interne’ pour décrire les arbitrages ethniques et claniques auxquels furent confrontés les dirigeants africains au lendemain des indépendances. » Et de poursuivre : « en Mauritanie, cette réalité a été formalisée très tôt. L’administration coloniale française a joué un rôle déterminant dans la codification du tribalisme moderne, en s’appuyant sur des chefs tribaux comme relais de pouvoir, tout en marginalisant durablement les Haratines (populations maures descendantes d’esclaves) et les populations afro-mauritaniennes. Ce système, fondé sur la hiérarchisation sociale et l’intermédiation tribale, a survécu à l’indépendance en 1960. »
Ménager Rabat et Alger
Il y a bien longtemps, en signant un traité de paix avec le Front Polisario à Alger, le gouvernement mauritanien de Khouna Ould Heydallah avait mis fin à un conflit qui, depuis quatre ans, opposait « de manière artificielle, les peuples mauritanien et sahraoui liés par des siècles d’histoire commune et unis par les mêmes traditions et la même langue», ainsi que le rapportait Howard Schissel dans le Monde diplomatique en août 1978 (« La Mauritanie, la guerre et les mines »).
En prenant cette décision, le Comité militaire de salut national au pouvoir ne faisait rien d’autre que de mettre à exécution un projet à l’origine de son coup d’État de juillet 1978 contre le président Mokhtar Ould Daddah. Déjà l’année précédente, à la conférence au sommet de l’Organisation de l’unité africaine à Monrovia, la délégation mauritanienne avait pris ses distances vis-à-vis de Rabat en votant en faveur d’ un référendum sur l’ensemble du territoire du Sahara-Occidental.
De nouveau en 2026, Nouakchott doit rééquilibrer ses rapports avec les pays du Maghreb face à la revendication marocaine à ses frontières – symbolisée jadis par l’annexion de l’ancien secteur mauritanien du Sahara occidental, la région de Tiris-el-Gharbia – et aux pressions d’Alger dans le conflit actuel avec Rabat.
Ainsi en 2025, la Mauritanie s’est défaussée lors de manœuvres militaires prévues avec l’Algérie. L’exercice militaire régional du North African Regional Capability (NARC) devait se dérouler en Algérie. L’Égypte et la Mauritanie ont décidé de ne pas y participer en raison de la présence du Front Polisario. La NARC, ou Comité de défense de la région d’Afrique du Nord, a été créée en 2005 à Tripoli et elle réunit l’Algérie, l’Égypte, la Libye, la Mauritanie, la République arabe sahraouie démocratique (RASD) et la Tunisie. L’Algérie en assure actuellement la présidence tournante. Jusqu’ici, la présence du Front Polisario ne semblait pas poser de problèmes. Apparemment, les choses ont changé. L’Égypte a rejeté l’invitation algérienne, tandis que la Mauritanie, plus discrète, n’a ni répondu ni pris part aux préparatifs.
La voie al-Joulani
Mais, ces derniers jours, en recevant le président mauritanien en grande pompe, Emmanuel Macron n’avait pas l’épineuse question du Sahara occidental en tête. Tout juste, peut-être, un peu de gratitude pour avoir joué le jeu de la fiction du G5. Car au centre des attentions élyséennes figurait surtout l’Alliance des États du Sahel et la possibilité de la réalisation d’un scénario à la syrienne à Bamako, puis, par contagion, à Niamey et Ouagadougou. L’exemple al-Joulani séduit à Paris, et pas seulement à l’Élysée. En 2013, l’actuel homme fort de Damas avait refusé de se ranger sous la bannière du groupe État islamique, estimant que les excès commis en Irak contrevenaient à la charia. Trois ans plus tard, il avait rompu avec Al-Qaïda.
« À la différence de la fermeté talibane faisant usage du temps long face aux États-Unis pressés d’achever une guerre ‘sans fin’, al-Joulani adresse des signaux si ce n’est de normalisation, d’acceptation du temps politique», explique le chercheur Pierre Boussel dans une note de la Fondation pour la Recherche Stratégique publiée en mars 2021 et intitulée «Faut-il négocier avec les groupes armés terroristes ?». « À Idleb, une administration laïque dite Gouvernement de Salut Syrien (SSG) règle les problèmes de la vie quotidienne. Bien que dédaignée par la population, l’instance témoigne d’une volonté de partage de nos codes sociétaux. Le groupe accepte le retour des ONG, il parle aux Think Tanks et reçoit la presse internationale. Son combat, expliquent ses communicants, ne doit pas être perçu comme une menace par l’Occident ; le champ d’action de ses combattants se limite à la Syrie.» L’auteur précise que même les Russes adhèrent à cette solution.
Les secrets du « miracle mauritanien »
Une autre voix, celle de Bechar Benmoumen, déjà cité, apporte des éléments de compréhension sur l’apparente étanchéité de la Mauritanie aux actions des groupes armés non-étatiques du Sahel depuis 2011. Selon lui, la République Islamique de Mauritanie ne saurait être l’ennemi idéologique des musulmans et elle laisse peu de prise à l’argument de l’impiété ou de la trahison des clercs. Dans son article pour la Fondation Jean Jaurès, l’auteur mentionne la réorganisation pragmatique de l’outil militaire via « l’augmentation massive du budget de défense, la modernisation des équipements et la rénovation de la chaîne de commandement.» S’y ajoute la création des Groupements spéciaux d’intervention (GSI), qui a marqué un tournant doctrinal : mobilité, projection rapide, connaissance du terrain désertique. « Appuyées par l’aviation et coordonnées avec des unités légères, notamment méharistes, ces forces ont permis de mettre en œuvre une véritable défense de l’avant. L’objectif n’était pas l’éradication spectaculaire, mais la désorganisation permanente des katibas.»
Cependant, ces tactiques militaires souvent brandies comme la cause du «miracle mauritanien» sont un peu trop belles pour être vraies et les succès guerriers de l’armée mauritanienne restent limités. Lors des chocs subis en 2005 et 2006, bien avant la contamination du Sahel par les armes et les combattants partis de Libye sous les bombes de l’OTAN (2011), les appuis israélien et américain, bien qu’utiles, menaçaient le consensus interne de l’oligarchie mauritanienne qui craignait d’y perdre son statut nationaliste et religieux. Il ne lui restait dès lors que le choix d’un pacte de non-agression avec Aqmi, alors commandée au Sahel par l’Algérien Moktar Belmoktar. Bechar Benmoumen ne l’évoque pas. Pourtant connu, ce pacte scellé en 2010, avait été révélé lors de la divulgation par l’agence Reuters de documents découverts dans le refuge d’Oussama Ben Laden au Pakistan. Ces documents faisaient état d’un accord conclu pour une durée d’un an en échange d’une somme d’argent et de la libération de prisonniers. Il aurait, selon les observateurs, été reconduit régulièrement depuis lors.
Le club OTAN Méditerranée
L’héritier d’Aqmi, le Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans (GSIM), n’ignore pas que Nouakchott est de connivence avec la lutte antiterroriste conduite par la France et les États-Unis. Et pourtant, il épargne la Mauritanie de ses foudres. La coopération avec la France reste structurante sur le plan sécuritaire, tant en matière de formation que d’équipement. La Mauritanie est par ailleurs membre du dialogue méditerranéen de l’OTAN depuis 1995 et elle bénéficie depuis 2013 de programmes de renforcement de ses capacités de défense. La formation récente d’unités mauritaniennes par des contingents tchèques, dans le cadre otanien, confirme la place croissante de Nouakchott dans les architectures sécuritaires occidentales.
Complément de l’OTAN, les Émirats arabes unis (EAU) se sont imposés comme le partenaire le plus structurant, notamment à la faveur de l’amitié qui lierait le président Ghazouani à Mohammed ben Zayed, le souverain d’Abu Dhabi. La coopération sécuritaire, formalisée par la création, en 2016, d’une académie militaire destinée à la formation d’officiers du G5 Sahel, a été complétée par des projets économiques majeurs après l’arrivée au pouvoir de Ghazouani : infrastructures aéroportuaires, urbanisme, énergie, etc.
L’influence émiratie s’est également manifestée par son offensive dans le champ religieux. La campagne d’Abu Dhabi contre les courants islamistes jugés proches des Frères musulmans s’est traduite en Mauritanie par la fermeture ou la mise sous pression de plusieurs organisations, ainsi que par la promotion d’un islam institutionnel aligné sur une lecture sécuritaire et dépolitisée. Le cheikh Abdallah Ben Bayyah, résidant aux Émirats et qui compte parmi les Mauritaniens les plus influents au monde, joue un rôle crucial dans cette stratégie. Ben Bayyah a créé en 2020 une fondation caritative à Nouakchott, soutenue par Abu Dhabi, et il fait figure d’ambassadeur officieux entre son pays d’origine et son pays de résidence, profitant de ses liens privilégiés avec Ghazouani et Mohamed ben Zayed. La répression des «Fréristes» ne peut que satisfaire les groupes armés rivaux, tels que le GSIM, qui se retrouvent ainsi légitimés tant qu’ils ne s’engagent pas dans l’action violente en Mauritanie.
Au nom du suprémacisme
L’accord de la Mauritanie avec Al-Qaïda n’a été possible que parce que ses gouvernants, à la différence de ceux de l’AES, sont issus de tribus blanches supposément adeptes d’un Islam rigoureux. L’arabisation en Mauritanie de la loi et de la communication publique satisfont également le sous-jacent arabo-musulman d’Al-Qaïda. Il n’est pas sûr que ce modus vivendi puisse s’établir dans le pays voisin en raison de l’hétérogénéité des composantes du pouvoir militaire malien. La carte malienne de Nouakchott – comme d’Alger – serait l’imam malien Mahmoud Dicko, qui s’est exprimé à l’occasion de la Conférence africaine pour la promotion de la paix organisée en Mauritanie en février 2026. Ce dernier prône le dialogue entre les groupes armés et les militaires. Il utilise aussi ses réseaux internationaux pour consolider son statut d’acteur incontournable au Sahel en faisant oublier ses positions radicales historiques anti-LGBT et anti-occidentales.
À Paris, dans les think tanks en particulier, il serait une espèce d’al-Joulani vierge de tous les crimes commis par les groupes armés non-étatiques. Pourtant, devenu persona non grata à Bamako, l’ancien président du Haut Conseil islamique du Mali ne dispose plus d’accès au sommet de l’État de son pays. Les autorités de transition ont également dissous son mouvement, la Coordination des mouvements, associations et sympathisants de l’imam Mahmoud Dicko (CMAS).
Si proche du Mali, si loin d’Ormuz
Comme pour la question sahraouie, le Président mauritanien manie avec précaution la relation avec le Mali. L’immense frontière permet à une partie de ses proches d’exporter carburant et vivres en direction du marché malien, pour les groupes armés ou dans les zones étatiques. Ces flux sont source de profit pour les commerçants et les banques de Mauritanie où arrive, en contrepartie, une partie de l’or de l’AES.
Il ne faut donc pas que les stratèges anti-AES autour du Président français chargent trop la barque maure. L’Union européenne pèse déjà sur Nouakchott en étant avide d’accords de pêche avantageux pour elle mais mal rémunérés pour la partie mauritanienne. Elle contraint de plus le pays, depuis 2024, à renforcer le contrôle migratoire et à contenir les routes vers le nord.
La guerre du Golfe 2026 fragilise le président mauritanien, qui a été déçu du refus de Paris de lui apporter une aide budgétaire en dépit des honneurs affichés. Les prix de tous les carburants s’emballent suite aux augmentations fixées par le gouvernement. Les partis de l’opposition, qui s’étaient effacés devant la tentative du gouvernement de faire un front commun contre le mouvement des frères musulmans, reviennent en lice pour critiquer son laxisme devant la corruption galopante. Les mesures de couvre-feu annoncées le 31 mars pour économiser l’énergie sont assimilées à une forme de répression et vont à l’encontre du mode de vie noctambule des citadins. Un vieux routier de la politique mauritanienne, Ould Ahmed Lemrabott, se positionne désormais comme le leader de la contestation contre les autorités, qu’il accuse de dégrader les conditions de vie des citoyens, de marginaliser les jeunes et de nuire aux petits commerçants. Il a invité le gouvernement à prendre exemple sur le Sénégal, qui subventionne les prix à la pompe du carburant, contrairement à la Mauritanie pourtant exportatrice de pétrole.
La Mauritanie, en somme, n’est pas à l’abri d’une remise en cause de son système politique, dans un contexte où la croissance économique du pays n’empêche pas l’exposition de la population aux chocs extérieurs ni aux tensions internes entre groupes socio-ethniques.
