La junte militaire au pouvoir à Madagascar depuis le coup d’État d’octobre 2025 vient de donner un dangereux tour de vis à la liberté d’expression.
Par Daniel Sainte-Roche
Quatre militants de la Gen Z ont été interpellés à Antananarivo, dans des circonstances rocambolesques qui rappellent les pratiques dictatoriales d’un autre temps. Herizo Andriamanantena, l’un des leaders du mouvement, est poursuivi pour atteinte à la
sûreté de l’État et trouble à l’ordre public tandis que la situation de ses trois compagnons d’infortune reste floue jusqu’à présent.
Parallèlement, le colonel Patrick Rakotomamonjy, en cavale depuis plusieurs semaines, a été arrêté et déféré à la maison de force de Tsiafahy, destinée aux criminels les plus endurcis. Un autre militaire, le général à la retraite Désiré Ramakavelo, a été convoqué et auditionné pendant plus de quatre heures par la police judiciaire à la brigade criminelle d’Anosy. Il est reproché à cet ancien ministre de la Défense nationale d’avoir réuni à son domicile des membres de la Gen Z. Le général Désiré Ramakavelo s’est retrouvé dans le collimateur du régime pour avoir dénoncé le recours aux paramilitaires russes dans la protection des dirigeants actuels. Une déclaration qui a eu ses effets auprès d’un pan de l’opinion publique, dans un contexte où l’on murmure que des éléments de l’Africa Corps participent aux arrestations des militants.
Face à la répression, la réaction du Collectif des Citoyens et des Organisations citoyennes ne s’est pas faite attendre. Hony Radert, secrétaire général du mouvement, fustige le « climat d’intimidation et de harcèlement moral » qui se manifeste par des «arrestations sauvages, en pleine rue, par des voitures avec des vitres fumées ». Par ailleurs, Tigere Chagutah, le directeur régional pour l’Afrique de l’Est et l’Afrique australe d’Amnesty international, a déclaré : « Les autorités malgaches recourent à des accusations délibérément vagues de complot criminel, menace à la sécurité nationale ou déstabilisation de l’État en vue de réduire au silence les militants de la Génération Z et les membres de la société civile ».
« Rajoelina 2.0 »
Six mois après un exercice du pouvoir plus que terne, les revendications les plus anodines sont considérées comme subversives par la junte militaire. Le malheur de Herizo Andriamanantena est d’avoir osé critiquer la défaillance des structures actuelles qui, selon lui, «freinent la mise en place d’une concertation nationale effective ». Il a réclamé l’organisation d’une « pré-concertation » destinée à poser les bases d’un dialogue inclusif réunissant toutes les forces vives du pays et à établir une feuille de route claire.
Nombre d’observateurs sont séduits par une telle approche qui permettrait aux «fokonolona» (communautés villageoises) d’avoir voix au chapitre lors de la concertation nationale. Avec le maintien des institutions actuelles (notamment de l’Assemblée nationale, de la Commission électorale Indépendante et de la Haute cour constitutionnelle), les participants à la concertation nationale risquent en effet d’être arbitrairement désignés par le pouvoir en place.
On redoute de plus en plus que des manœuvres soient manigancées pour conforter et consolider un pouvoir individuel totalitaire incarné par le colonel Michael Randrianirina, dont l’ambition commence à transparaitre en vue d’une candidature et d’une élection au 1er tour ! La déception du public est au rendez-vous car l’engagement initial de la junte était de démanteler les institutions héritées du précèdent régime et de conduire le pays vers un nouveau scrutin dans un délai de deux ans. Felana Andria, une autre dirigeante du mouvement « Gen Z », a rappelé que la jeunesse avait milité pour « l’avènement de politiciens responsables, compétents et intègres ». Devant la perpétuation des mauvaises pratiques, on se demande si l’on n’assiste pas à l’émergence d’une version «Rajoelina 2.0» : populisme, manifestations politiques avec recours aux spectacles artistiques, trafics, détournement d’argent public… « Les Malgaches méritent des politiciens compétents, des politiciens qui ont une culture d’excellence » martèle cette manifestante de la première heure.
Des “troupes de choc” en formation
Dans un contexte de plus en plus délétère, la junte militaire utilise différentes manœuvres – même les plus sordides – pour endiguer les contestations. Il en est ainsi de l’instrumentalisation rampante du tribalisme et du régionalisme. Les revendications actuelles de la « Gen Z » sont présentées comme l’expression du refus de la province centrale à l’accession au pouvoir suprême d’une personnalité issue de la périphérie (le colonel Michael Randrianirina est originaire de la province méridionale). Il est aussi reproché aux contestataires de vouloir perpétuer « la centralisation excessive du pouvoir et des ressources » qui concentre à Antananarivo une grande partie des richesses et des investissements au détriment des autres provinces.
Des troupes de choc, recrutées parmi les éléments régionalistes les plus virulents, sont appelées à la rescousse pour intimider et faire taire les voix discordantes. Ainsi, le dénommé Frero, membre du mouvement fédéraliste et activiste au sein de la nébuleuse « Bandeaux rouges », a publiquement appelé la gendarmerie à ne pas intervenir lors des manifestations de la Gen Z et de laisser ce soin aux membres des Bandeaux rouges qui seront ravis « d’écraser les fourmis ». Cette déclaration, publiée sur les réseaux sociaux et dans les médias, n’a fait l’objet d’aucune réaction de la part des autorités malgré la gravité des propos.
Théorie du complot
À côté de ces méthodes scabreuses, le régime actuel fait beaucoup recours à la manipulation de masse. Un conseiller technique du colonel Michael Randrianitrina vient ainsi de dévoiler que « dix mercenaires français » s’étaient introduits clandestinement à Madagascar en janvier 2026 dans un but de déstabilisation, et que l’un d’entre eux avait été récemment arrêté avec le colonel Patrick Rakotomamonjy.
Surfant sur la vague de l’anti colonialisme primaire prépondérante chez les partisans du régime de la Refondation, certains politiciens proches du colonel Michael Randrianirina font fi des incidents diplomatiques pour accuser directement la France dans le but d’instaurer la peur dans l’opposition et la Gen Z. À qui profitent ces actions ? « Subsidiairement, au Président-colonel», estime le capitaine Théo, pour qui la supposée menace d’intervention extérieure est mise en avant dans l’unique but de justifier la présence des militaires et des armements russes. Sirotant sa bière au Cercle Mess de Betongolo, ce sympathisant du colonel Patrick affirme que l’image de « héros » acquise par la junte grâce à la chute de Rajoelina commence à s’estomper, d’où le besoin de multiples actions d’éclat.
Mais le principal bénéfice politique revient au président de l’Assemblée nationale, Siteny Andrianasoloniaiko. L’expansion de l’influence russe en Afrique repose sur le soutien de Moscou aux dirigeants autoritaires politiquement isolés et impopulaires, qui se rendent facilement redevables. Dans cette optique, le capitaine Théo suspecte Siteny, un pro-russe déclaré, de créer les conditions qui permettront aux hommes de Poutine de s’installer durablement. C’est dans ce sens que le président de l’Assemblée nationale s’est attaché les services d’activistes grassement rétribués, qu’il recrute au sein du milieu étudiant (Assedu-Mada), du mouvement « Gen Y Madagasikara », des Bandeaux Rouges et de certains influenceurs. L’avenir s’annonce donc incertain pour ceux qui aspirent à un véritable changement à Madagascar….
Madagascar. Doutes sur la véracité d’un complot contre le régime
