Diamants d’Afrique : l’Inde profite de l’affaiblissement de Dubaï

Rédigé le 07/04/2026
La rédaction de Mondafrique

L’attaque de l’Iran par Israël et les États-Unis a fragilisé les Émirats Arabes Unis. Tandis que certains émirats sont devenus les producteurs des intrants de base de l’industrie et de l’agriculture du monde, Dubaï, moins doté en ressources fossiles, s’est spécialisé dans les fonctions tertiaires, voire quaternaires. Renouant avec son passé de souk régional, la ville-monde a bâti une bourse mondiale des matières premières à forte valeur ajoutée, du thé au diamant. Mais sa position dominante de hub du diamant, en particulier du carat brut africain, est remise en cause par la guerre qui arrête les bourses et freine la circulation des personnes et des valeurs précieuses vers la cité-État. L’Inde profite de cette opportunité pour étendre sa propre toile. 

Par Paolo Vieira

La nouvelle mappemonde du diamant

Il y a 30 ans, dans leur livre Gemmocraties, l’économie du diamant africain (Desclée de Brouwer, 1997), François Misser et Olivier Vallée livraient la géographie planétaire des diamants africains. Sous l’effet des campagnes contre les diamants du sang et avec la pénétration des Israéliens en Afrique, on voyait alors reculer Londres en tant que hub de la puissante holding De Beers, au profit de Tel Aviv pour les pierres venues d’Afrique, de l’Angola à la Sierra-Leone, Anvers restant le haut lieu de la taille. Mais, au tournant du millénaire, Dubaï s’est affirmé comme le troisième site d’échanges de diamants derrière Anvers et Tel Aviv. En 2013, l’émirat affichait déjà un chiffre de transactions de 42 milliards USD, dont 13 milliards USD provenant de la vente de pierres brutes africaines.

Géographiquement, la cité-État se situe à la rencontre de l’Orient et de l’Occident et elle constitue une escale sur la route de deux grands pôles d’achat et de taille du diamant : Mumbai et Shanghaï (Shanghai Diamond Exchange). Autre clé du succès doubaïote, les enregistrements douaniers des arrivées de diamants y sont succincts car exonérés de taxes et réexportés. Dubaï fonctionne donc comme une lessiveuse de premier choix et les vendeurs et intermédiaires peuvent, de plus, domicilier provisoirement leurs recettes dans les grandes banques de la place. On peut donc s’y affranchir des procédures et réglementations du Processus de Kimberley (PK). Ce processus, issu des campagnes contre les diamants provenant des pays africains en guerre durant les années 1990, rassemble d’abord les puissances occidentales, les industries, et les pays producteurs. À travers une certification de l’origine des pierres, son but est d’éviter l’arrivée, dans les pays alors soucieux d’éthique, de diamants tachés de sang.

Toutefois, malgré l’adhésion de Dubaï à ce cadre réglementaire de Kimberley, l’origine initiale des diamants vendus dans la bourse de la cité est occultée, leur vendeur reste anonyme et l’acheteur se retrouve débarrassé de tout souci par rapport à la situation de la zone d’extraction, qu’il s’agisse du Zimbabwe ou de la Centrafrique.

Regain de l’engouement pour les pierres africaines

Au début des années 2000, pendant que Dubaï prospérait comme centre diamantifère, l’engouement pour le diamant africain est revenu. On a pu observer la croissance des investissements d’exploration de gisements diamantifères entre 2000 et 2008, l’ouverture de mines (14 % des mines ouvertes exploitaient le diamant en substance principale) et l’augmentation de la production. Le rôle du secteur diamantifère africain est très important à l’échelle mondiale : l’Afrique est ainsi la destination qui a attiré le plus d’investissements d’exploration dans le secteur du diamant depuis 1990 et elle reste le premier producteur mondial.

En 2025, les Émirats Arabes Unis (EAU) se sont offerts pour la troisième fois la présidence du Processus de Kimberley (PK). Cynisme, mépris des vies africaines, corruption ou incompétence, les représentants occidentaux au PK ont ainsi donné un blanc-seing aux EAU pour leurs transactions sur cinq ans de plus d’un milliard de carats (bruts et polis). Ce chiffre a été rendu public par le président du PK, Ahmed Bin Sulayem, en mai 2025, lors de l’assemblée générale du PK.

Pour Ahmed Bin Sulayem, l’aval du processus de Kimberley est appréciable car il lui ouvre l’accès au marché des États-Unis, où se trouve la plus forte demande mondiale de diamants taillés. Cependant, il est conscient que l’avenir est à l’Est, en Inde, débouché clé de Dubaï et première place de commerce des pierres brutes. «Actuellement, trois marchés assurent la vitalité de l’industrie diamantaire. Le premier est celui des États-Unis, premier marché de détail de la joaillerie ; le deuxième, l’Inde, plaque tournante mondiale de la taille et du polissage ; et le troisième, les Émirats arabes unis, premier centre mondial du commerce des diamants bruts », a déclaré Sulayem. « Nous devons garder le PK mobilisé pour pouvoir continuer à soutenir la croissance, la résilience et le développement du commerce. »

C’est en effet au sein du Dubai Multi Commodities Centre (DMCC), où est logé le Dubai Diamond Exchange (la bourse du diamant de Dubaï), que s’opèrent des transactions quotidiennes de diamants bruts africains.

Le vice Premier ministre des EUA, Hamdan bin Mohammed, en visite au Dubai Multi Commodities Center, le 2 juin 2025.

Labellisation… en or 

Le hub diamantaire de Dubaï comptait sur ce produit à haute valeur ajoutée afin de diversifier ses exportations. Le responsable du contrôle et de la gouvernance au ministère de l’Économie était chargé de s’activer afin de conserver le label de respectabilité de Kimberley, indispensable au commerce des pierres précieuses.

De plus, Feriel Zerouki, l’autorité morale du diamant en tant que présidente élue du World Diamond Council, soutenait et approuvait les efforts de Dubaï, son pays de naissance. Respectée, elle a débuté sa carrière dans la version old school du monde du diamant car elle a commencé sa carrière chez De Beers en 2005, en tant qu’analyste de la chaîne d’approvisionnement pour le programme Supplier of Choice (Fournisseur de Choix) de la Diamond Trading Co. Au fil des ans, Feriel Zerouki a gravi les échelons. Elle a également été chargée du lancement de Tracr, la plateforme blockchain de De Beers et de GemFair, un programme destiné aux petites mines artisanales. Autant d’initiatives qui ont fait avancer la traçabilité et l’approvisionnement responsable dans l’industrie du diamant.

Al Cook, le PDG de De Beers, a déclaré que le travail de Feriel Zerouki laisserait une empreinte durable sur l’industrie du diamant : «Le rôle de Feriel a été essentiel pour établir et maintenir les normes les plus strictes en matière d’intégrité et de provenance au sein de De Beers et dans l’ensemble de l’industrie du diamant au niveau mondial. Sa vision et son leadership stratégiques ont fortement contribué à des initiatives qui auront un impact durable sur le secteur. »

La bascule vers l’Orient

Mais avec la guerre contre l’Iran déclenchée par Tel-Aviv et Washington, le bel édifice a été déstabilisé. Les transports à l’arrêt et la bourse des matières premières de Dubaï en panne ont fermé le corridor des pierres africaines vers le Golfe. Pourtant, en ces temps de crise, le monde entier est à la recherche de valeurs de réserve comme les diamants, moins tracés et moins volumineux que les lingots d’or.

L’Inde a repris en urgence ses approvisionnements à Anvers où une forte communauté indienne voisine les tailleurs de pierre juifs installés depuis plusieurs siècles. Les investisseurs asiatiques et américains veulent aussi acquérir les diamants africains taillés et polis en Inde. Le Président Trump a d’ailleurs récemment baissé les droits de douane sur les diamants indiens de 50% à 25%, sous la pression de la puissante fédération des joailliers américains. Il semble qu’en 2026 il n’y aura plus de droits de douane américains sur les diamants provenant d’Inde.

La machine diamantaire indienne, avec ses puissants réseaux en Afrique de l’Est, cherche donc à transférer les pierres africaines vers Mumbai et l’État du Gujarat en contournant Dubaï. Koin International et Trans Atlantic Gem Sales (TAGS), deux acteurs majeurs de la bourse des diamants émiratie, ont repoussé leurs achats sur cette place pour se tourner vers d’autres sources d’approvisionnement. Car il s’agit de réorganiser le circuit d’un volume de 10 milliards USD de pierres brutes auparavant gérées par Dubaï. Les diamants venus de Russie, l’un des plus grands producteurs du monde, sont sanctionnés sur le site d’Anvers et ne pourront plus transiter par Dubaï. La bourse du diamant israélienne de Ramat Gan vient de fermer pour les transactions. Tout semble indiquer que l’Inde, et en particulier le Gujarat, offre une royale alternative à tous ces flux. Et l’Afrique devient la cible principale du géant indien dont les groupes spécialisés rivalisent.

Centrafrique, Botswana, Namibie

Hors la case Dubaï, paradoxalement, ce sont les diamants alluvionnaires et les petites mines d’Afrique qui devraient rejoindre sans difficulté le nouveau mode commercial indien d’achat du carat. La Russie, présente en Centrafrique (RCA) avec le groupe paramilitaire russe Wagner actif dans le secteur des diamants centrafricains depuis 2018, dispose de pierres qui étaient auparavant transportées à Dubaï. L’Inde a déjà ses agents en RCA à travers l’entreprise Vedanta Resources, qui propose au gouvernement Touadéra du pétrole contre de l’or et des diamants. Ce groupe de trading devrait à présent pouvoir racheter et acheminer une partie des pierres de RCA vers l’Inde.

Du côté des pays producteurs disposant d’une filière organisée, le gouvernement indien a conclu des accords historiques. Le Botswana, immense réservoir de diamants, avec une compétence dans le tri et la taille, est engagé dans un partenariat avec l’Inde pour rester le premier producteur de gemmes au monde jusqu’en 2031. La Namibie et l’Angola devraient rejoindre le Botswana et l’Inde dans cette nouvelle alliance des pays du Sud.

Visite d’une délégation du Botswana conduite par Gilbert Shimane Mangole, le haut commissaire de la Haute Commission du Botswana, à la Bourse du diamant de Surat, le 29 novembre 2024.

On estime à 10 000 les personnes d’origine indienne installées au Botswana, dont 3000 ont la nationalité du pays de résidence. Très présents dans les services, la manufacture et l’enseignement, ces immigrés viennent du Gujarat, du Kerala, de l’Andhra et du Tamil Nadu. Ils sont libres de parler leur langue et de pratiquer leur culte au Botswana, où l’anglais est la langue de travail. Les premiers centres de taille initiés par le gouvernement du Botswana ont bénéficié de formateurs indiens. Ainsi, la firme Shrenuj a investi dans une unité de taille employant 300 tailleurs indiens en 2007. Suhashis, un groupe indien d’achat de diamants, est présent depuis 2007 aux ventes à Gaborone de diamants bruts du Botswana. L’Inde n’est donc pas prise au dépourvu par la redistribution des flux qu’induit la guerre dévastatrice du Golfe. Mais ira-t-on vers une dynamique commune entre Asiatiques et/ou Africains ou à la renaissance d’un hub du diamant pour les riches ?

Africasie ou monde offshore?

L’épicentre indien d’un complexe moderne bourse, taille et polissage à Surat, dans le Gujarat, sera le pivot du commerce entre l’Afrique et l’Asie, y compris dans l’objectif de fournir le marché américain où les diamants restent éternels. La cité de Surat partage le statut off-shore de GIFT city, la première ville intelligente opérationnelle d’Inde. Les bâtiments dédiés au centre boursier du diamant à Surat ont une superficie supérieure à celle du Pentagone. La cité du carat est la plus riche des villes indiennes et cette partie du pays a une longue tradition d’échanges avec le Golfe. L’État où se situe Surat peut compter sur l’importante communauté gujarati en Afrique, présente au Nigeria comme en RDC.

La Bourse du diamants de Surat, inaugurée en 2023, est le plus grand immeuble de bureaux du monde.

Narendra Modi a dirigé le Gujarat avant de devenir le Premier ministre de l’Inde et il reste attaché à tout ce qui renforce ses riches amis et sa base nationaliste dans cette partie du pays. Les réseaux familiaux du diamant, natifs de la ville gujarati de Palanpur, sont à la manœuvre depuis des décennies sur l’ensemble des places du monde.

En effet, les membres de ces dynasties de la pierre se partagent, depuis des années, entre la Belgique, Israël et New-York. Les grands diamantaires de Palanpur avait quitté Anvers pour Dubaï. Ils devraient à présent recentrer leurs activités à partir du Gujarat où la main d’œuvre reste la moins chère.

Écraser les coûts de la taille des pierres

En effet, face à l’Occident, l’Asie écrase les prix de la taille du diamant : 20 USD par carat en Thaïlande et seulement 10 USD en Inde, grâce au travail d’enfants de 10 ans dans les 3000 mini tailleries de Surat. L’éclipse de Dubaï va conforter l’intégration verticale des castes historiques du diamant comme les Palanpuri Jain qui contrôleront sur leur sol les dernières phases de la chaîne de valeur.

Atelier de tailleurs de diamants, Surat.

À l’exception de pays comme le Botswana, eux-mêmes positionnés dans la production et la mise aux enchères, le carat venu d’Afrique dans des conditions illicites verra son prix fixé par les marchands indiens. Ces derniers ont instauré un véritable cartel fermé, sur la base de la stricte appartenance familiale et communautaire, pour importer, à prix cassé par rapport aux diamants certifiés, plusieurs dizaines de tonnes de diamants clandestins chaque année, principalement originaires du bassin de la Mano River, de RDC et d’Angola.

Le nouveau partenariat gagnant-gagnant qui se dessine dans l’ombre du Premier ministre Modi profitera aux fortunes familiales indiennes et à leurs partenaires américains. Les milliers d’ouvriers du rêve diamantaire (500 000 à Surat) du Gujarat partageront leur lot de surexploitation avec les creuseurs et les mineurs du continent africain. Les cailloux transparents, une fois sortis de la terre, ne circulent plus que sur la planète off-shore.