Série Niger-économie (3). Ouvrir les possibles

Rédigé le 14/02/2026
La rédaction de Mondafrique

Dans le cadre d’une série sur l’économie du Niger, frappé de très dures sanctions après le renversement de Mohamed Bazoum le 26 juillet 2023, Mondafrique propose un état des lieux du pays. Après le récit des efforts déployés par les autorités pour redresser une situation difficile (épisode 1) et les projets de relance minière (épisode 2), ce troisième et dernier épisode décrit la stratégie des autorités pour s’émanciper de l’étouffante tutelle bancaire ouest-africaine.

Par Paolo Vieira

Le choix du Président Tiani porté sur Maman Laouali Abdou Rafa, le 26 janvier, comme nouveau ministre des Finances n’est pas anodin. Il ne s’agit pas seulement de faire revenir à un poste politique un technicien qui connait parfaitement la Banque centrale des États d’Afrique de l’Ouest et le ministère des Finances. D’autant plus que le nouveau ministre est marqué par sa proximité avec le parti rose qui a dirigé le pays depuis 2011 : il était aux manettes quand le Niger de Mahamadou Issoufou s’endettait. Le président Tiani ne s’est jamais caché de son option de voir son pays et l’Alliance des États du Sahel (AES) que forment le Niger, le Mali et le Burkina Faso s’engager dans la souveraineté monétaire. Et Maman Laouali Abdou Rafa pourrait, peut-être plus facilement que Lamine Zeine, initier cette transition financière, d’autant plus que le système de marché des titres publics de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) semble à présent ébranlé.

Oublier le passif ?

Pour ce qui est de l’endettement considérable du Niger, il faut rappeler que le nouveau patron des finances publiques était l’homme clé de la dette et des émissions à l’époque d’Issoufou puis de Bazoum. De 2015 à 2021, il sera successivement au cabinet du Premier ministre en tant que coordonnateur du Comité Interministériel de Suivi de la Politique d’Endettement de l’État et de Négociation des Aides Budgétaires (CISPEE/NAB) et au ministère des Finances comme directeur général des opérations financières et des réformes, secrétaire général adjoint puis secrétaire général du ministère des Finances, à partir du 22 avril 2021. L’endettement sur cette période est considérable et, de 100 milliards de francs CFA de service de la dette par an en 2013, le Niger doit débourser 500 milliards par an en 2021. Rien de très glorieux, donc, pour l’ancien coordonnateur du comité interministériel de suivi de l’endettement de l’État.

Maman Laouali Abdou Rafa, le ministre de l’Économie et des Finances du Niger.

De plus, le « Niger bashing » fruit de l’agressivité du président français à l’égard du nouveau pouvoir qui a fait avorter ses grands projets au Sahel a contribué à la dégradation de l’image du pays sur les marchés financiers, en l’occurrence  le marché des titres publics de l’UEMOA, devenu la source de financement la plus importante des États membres. En effet, depuis 2023, on observe une forte hausse de l’écart (qu’on appelle le « spread ») entre les taux de rendement de certaines obligations souveraines et le taux de rendement de l’émetteur régional de référence, qui est la Côte d’Ivoire. Le Burkina Faso, la Guinée‐Bissau, le Mali et le Niger sont particulièrement concernés.

Sur le marché des titres de l’UEMOA, le Niger doit payer une prime de risque significative (10 %). Le marché accepte de financer tout le monde, mais pas au même coût. Cette sélectivité accentuée est le signe d’un marché plus mature, mais aussi plus exigeant. En clair, si l’on compare à ce que la Côte d’Ivoire pays de référence en raison de son poids économique dans l’Union et de la qualité́ de sa note auprès des agences de notation paye pour emprunter, le Niger doit à présent offrir une prime de 3,5% sur le taux d’intérêt. Le Niger est moins apprécié que le Mali quand il émet des obligations du Trésor dans la région.

Des signatures de valeur inégale 

Le Sénégal aussi connait aussi un « spread » élevé sur ses emprunts sur le marché des titres de l’UEMOA. En 2025, l’État sénégalais a pourtant levé 2 224 milliards de francs CFA sur le marché local des titres publics à travers UMOA-Titres. Pour l’année 2026, les ambitions sénégalaises sont nettement revues à la hausse. Le directeur de la dette, Aliou Diouf, a annoncé que le volume global de ressources à lever atteindra 6 075 milliards de francs CFA, plus de cinq fois les émissions nigériennes. Mais outre les montants importants du Sénégal, qui augmentent les risques des prêteurs et lui coûtent cher, Dakar assume, comme Niamey de son côté avec ses derniers Présidents, le fardeau de la dette considérable et cachée du régime Macky Sall. Lamine Zeine a été peu entendu quand il rappelait combien les gestions financières d’Issoufou et de Bazoum avaient alourdi à des niveaux insoupçonnés l’endettement public. C’est la dette souveraine nigérienne extérieure et domestique que sanctionne le marché des titres de l’UEMOA, plus que le risque politique du régime du général Tiani, qui semble se consolider.

Malgré l’union monétaire, malgré une monnaie commune et une politique monétaire centralisée, les investisseurs opèrent une distinction très claire entre les signatures. En 2025, cette hiérarchisation est plus visible que jamais. Le Bénin (6,2 %) et la Côte d’Ivoire (6,7 %) continuent de profiter des conditions les plus favorables, quand d’autres États comme le Niger paient le prix fort et sont soumis à des échéances rapprochées de remboursement. Quoiqu’il se passe, l’une des missions du nouveau ministre des Finances sera de rétablir la qualité de la signature de son pays.

Les ministres des Finances du Niger, du Mali et du Burkina Faso approuvent les statuts de la Banque confédérale pour l’investissement et le développement (BCID-AES), le 11 décembre 2025 à Bamako.

Vers le décrochage ?

Certains voient dans le nouveau ministre l’expert du système monétaire ouest-africain qui conduira l’accélération concrète de la construction de l’autonomie économique, avec, en ligne de mire, la création d’une monnaie propre à l’Alliance des États du Sahel.

« Le projet de monnaie commune, évoqué depuis la formation de l’Alliance, apparaît plus que jamais comme l’étape décisive pour concrétiser cette souveraineté retrouvée sur le plan politique et sécuritaire», écrit Jean-Jacques Boulot dans le Faso.net, le 29 janvier.  Il est certain que si l’UEMOA reste une source majeure de refinancement des pays membres, les contraintes et les lacunes de la Banque centrale des États d’Afrique de l’Ouest (BCEAO) sont des obstacles quotidiens au fonctionnement du système financier et donc de l’économie.

Dans « La crise bancaire qui couve en zone UEMOA : l’argent coûte cher et se raréfie» (publié en juillet 2025 par le Policy Center for the New South), Seydina Alioune Ndiaye explique que la stabilité apparente des taux de change, à l’intérieur de l’UEMOA et vis-à-vis de l’Euro, ne doit pas cacher que l’argent se raréfie du fait de la politique monétaire bureaucratique et erratique à la fois de la BCEAO. « Les banques thésaurisent et s’engraissent avec les rémunérations des bons du Trésor », rappelle-t-il. Par ailleurs, les présidents Alassane Ouattara et Emmanuel Macron œuvrent à un élargissement et à une nouvelle monnaie associant le Ghana, et pourquoi pas le Nigeria. Tensions centripètes de tous côtés. En quittant la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), le Mali, le Burkina Faso et le Niger se sont soustraits au cadre qui devait mener à l’adoption de l’« Eco », une monnaie toujours liée à la France et pilotée par la BCEAO. Cette sortie sera-t-elle le prélude indispensable pour mener librement leur propre projet monétaire ?

Recentrage sur la maison !

La mise sur pied de la Banque d’Investissement et de Développement de l’AES à Ouagadougou pose déjà les bases d’une architecture financière autonome, capable de financer des projets structurants sans dépendre des circuits traditionnels. Les politiques de renégociation ou de nationalisation dans le secteur minier (or, uranium, dont les trois pays de l’AES sont bien dotés) visent à reprendre la main sur les principales richesses nationales, qui constitueront le socle économique et la garantie de la future monnaie.

Quoiqu’il en soit, le nouveau ministre des Finances du Niger doit, avant de bâtir la nouvelle monnaie de l’AES, consolider les finances publiques nigériennes. L’inspection générale des Finances du pays, peu de temps avant son arrivée, a dressé un état des lieux de la gestion de la trésorerie et de la comptabilisation des recettes qui n’est pas satisfaisant. Le principal problème de l’administration financière du Niger réside dans le déficit de rigueur et de prévision dans la gestion de trésorerie de l’État. Ces insuffisances techniques sont aggravées par la gouvernance non orthodoxe du Trésor public. En effet, malgré les efforts remarquables fournis par les régies financières au cours des dernières années, la régulation et l’exécution de la dépense n’ont pas été à la hauteur des attentes, malgré les directives du Comité de trésorerie. Ces mauvaises habitudes se perpétuent au fil des régimes et servent à tisser des liens de connivence politique et clientéliste. Outre l’image négative du Trésor public qui rejaillit sur les gouvernants, il s’agit de manquements qui peuvent compromettre le paiement régulier des salaires des fonctionnaires et des pensions et mener au défaut de paiement.

Le ministre des Finances de 2026 va donc se battre sur deux fronts, l’un, intérieur, avec un Trésor enkysté dans de mauvaises habitudes, et l’autre, extérieur, où Abidjan n’est pas dans les meilleures dispositions vis à vis de Niamey.