Si tu veux dîner avec le diable, dit le proverbe, mieux vaut se munir d’une grande cuillère. Dans le dossier Epstein, aucune n’a de tige assez longue. L’affaire ressemble au labyrinthe du Minotaure qui serait submergé par les égouts. Une toile d’araignée planétaire où se croisent figures politiques, fortunes privées et réseaux d’influence en quête de sexe, d’argent et de pouvoir. Après bien des atermoiements, le rideau s’est finalement levé. Mondafrique propose une série d’articles consacrés aux apparitions de l’Afrique dans les « Epstein files », où il est surtout question de business, de diplomatie informelle et de réseaux d’influence.
À prendre avec des pincettes
La divulgation des dossiers Epstein était une promesse de campagne de Donald Trump. Mais plus que le Président lui-même, ce sont surtout ses partisans du mouvement MAGA (Make America Great Again) qui ont exigé que toute la lumière soit faite. Sous pression de ses militants et après beaucoup d’hésitations, l’administration américaine a fini par se résoudre à ouvrir la boîte de Pandore, le 30 janvier dernier.
Si cette affaire suscite autant d’intérêt, c’est en raison de la nature et de la gravité des faits, du statut social des personnes impliquées et de l’impunité dont elles ont bénéficié. Cependant, les noms qui y figurent ne sont pas nécessairement tous liés à des crimes : être cité ne prouve rien en soi. Pour tenter de comprendre et d’y voir clair, il faut réaliser un travail de fourmi, analyser et recouper des centaines de milliers de pages et d’images. Ce travail aurait dû être effectué par les justices nationales, mais cela n’a pas été le cas, notamment en France. Ce vide judiciaire s’explique par les puissants réseaux d’influence où évoluait Jeffrey Epstein. On ne peut donc que se réjouir que cette affaire émerge enfin, à condition de faire le tri.
Qui était Jeffrey Epstein ?
Né en 1953 à New York dans un milieu populaire, Jeffrey était un financier au parcours atypique, passé de l’enseignement à la gestion de fortune pour des clients très riches, dans des conditions pour le moins intrigantes. Il est condamné une première fois en 2008 en Floride pour proxénétisme de mineures. A la suite d’un accord de plaidoyer très clément qui lui évite des poursuites fédérales plus lourdes, il est libre. Dès cette époque, tout le monde sait.Malgré cela, il a continué à fréquenter des cercles très influents. Jeffrey Epstein meurt en 2019, dans des conditions troubles, alors qu’il était en détention provisoire en attente de son procès.
Sa complice et associée Ghislaine Maxwell, est, elle, toujours en détention. C’est une figure centrale du dossier, fille du magnat de la presse britannique Robert Maxwell, elle-même très introduite dans les milieux mondains et politiques internationaux. L’étendue de leurs carnets d’adresses, mêlant responsables politiques, grandes fortunes, universitaires et figures du show-biz, est époustouflante. Des personnalités comme Bill Clinton, le prince Andrew, Anne de Rothschild ou, en France, Caroline Lang – la fille de Jack Lang – s’y trouvent. Cette capacité à rester socialement fréquentable malgré une condamnation infamante explique en partie pourquoi l’histoire est hors-norme. Elle pose une question persistante : comment Jeffrey Epstein, déjà condamné pour de tels, faits a-t-il pu conserver si longtemps un tel accès aux élites ?
Les pays du Sud globalement épargnés
Le versant africain du dossier tranche avec son cœur judiciaire américain. En Afrique, il est surtout question de voyages d’affaires, de demandes de visas et de connexions politiques, la plupart en lien avec Israël. Plusieurs anciens responsables du renseignement, dont Ari Ben Menashe, ont évoqué les liens entre Jeffrey Epstein et Ghislaine Maxwell et le Mossad depuis les années 1980. Ceci expliquerait l’étendue de leurs contacts sur tous les continents et dans tous les milieux et leurs liens avec l’ancien Premier ministre israélien Ehud Barak.
Dans plusieurs pays africains, comme en Côte d’Ivoire et en Libye, il s’agit bien de contrats financiers en lien avec les intérêts de Tel Aviv.
Pour autant, et en l’état des connaissances à ce jour, il n’y a pas d’allégations crédibles ou documentées d’activités sexuelles criminelles sur le continent. Idem pour la Chine et l’Asie, où comme en Afrique, il s’agit seulement de connexions diplomatiques ou d’influence. Seule l’Amérique du Sud, principalement le Brésil, a été touchée. Le complice du couple Epstein-Maxwell, le Français Jean-Luc Brunel – mort en détention à Paris en février 2022 – recrutait des adolescentes, parfois âgées de moins de 16 ans, attirées par les concours de beauté ou les contrats de mannequinat. Néanmoins, la majorité des exactions sexuelles est concentrée aux États-Unis, sur des îles privées des Caraïbes et au Nouveau-Mexique.
Les pays du Sud apparaissent, pour l’essentiel, en marge du volet criminel de cette affaire. Se dessine, en revanche, le portrait d’une élite mondialisée qui a dominé les cercles du pouvoir, de la finance et de l’influence pendant plus de trente ans. Une élite souvent prompte à donner des leçons de gouvernance ou de morale publique, et que l’affaire rattrape aujourd’hui. À bien des égards, le scandale Epstein ressemble au crépuscule d’un entre-soi globalisé qui s’imaginait intouchable.
Le deuxième article de cette série, sur la Côte d’Ivoire, sera en ligne lundi 9 février.
