La célèbre avocate Alice Nkom se retrouve, à 83 ans, porte parole du « président élu » Isaac Bakary Tchiroma, chez elle à Douala, tandis que son mentor est forcé de vivre d’exil en exil. Notre collaborateur Michel Galy s’est entretenu avec elle par téléphone pour Mondafrique. Pour rappel, Tchiroma revendique la victoire à l’élection présidentielle du 12 octobre mais le Conseil Constitutionnel a proclamé, contre toute vraisemblance, la réélection de Paul Biya pour un huitième mandat, avec 53,66 % des voix.
Forte de sa très longue expérience politique et judiciaire, Alice Nkom, qui n’est pas née de la dernière pluie, se refuse à donner la moindre information sur l’exil de Tchiroma, ou sur d’éventuelles tractations. On déduit, en revanche, de ses propos qu’elle joue un rôle discret de médiation et de préparation de l’avenir politique du Cameroun qui, vu l’âge avancé (92 ans) et l’état de santé de l’actuel chef de l’État, pourrait évoluer rapidement.
Mondafrique : Vous avez vécu en direct et en première ligne le scrutin du 12 octobre 2025 au Cameroun. Quel bilan en tirez-vous, notamment sur les résultats électoraux très contestés ?
Alice Nkom : L’élection s’est déroulée ; les Camerounais se sont mobilisés. Vous avez un gouvernement qui s’est arrangé pour éliminer un candidat majeur, le professeur Maurice Kamto (président du Mouvement pour la Renaissance du Cameroun, arrivé deuxième au scrutin précédent), en qui il voyait un grand danger. Le président Biya voulait entrer dans les annales de l’histoire du Cameroun comme celui qui aurait totalisé cinquante ans au pouvoir. Il lui restait encore ce mandat de sept ans, et toutes les actions ont été guidées par son seul projet personnel, un projet contraire à celui des intérêts du Cameroun.
Ils ont donc éliminé le professeur Maurice Kamto. Comme il n’y a pas eu de réaction immédiate dans la rue — les gens étaient sous le choc — ils se sont dit que l’autre candidat, Issa Bakary Tchiroma, était inoffensif. Tellement anodin qu’il avait été emprisonné pendant plus de six ans, puis ressorti de prison pour être nommé ministre du Travail, ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement. Ils estimaient l’avoir suffisamment neutralisé. De plus, il est originaire du nord, la région du premier président de la République Ahmadou Ahidjo, ce qui a joué dans leur calcul. Ils pensaient que ce candidat ne représentait aucune menace réelle. Le candidat réellement dangereux et très connu, puisque c’est lui que le Cameroun avait choisi comme avocat dans certaines procédures internationales, était le professeur Maurice Kamto : c’est lui qu’ils ont empêché d’être candidat.
Le pouvoir avait mis en place toute une machine électorale et lui faisait confiance à mille pour cent. Ce qui comptait, c’était le résultat final, pas le déroulement du processus. Toutes les commissions et institutions constitutionnelles avaient été taillées sur mesure pour assurer une issue favorable : le président Biya n’a pas fait campagne. Pendant ce temps, Issa Tchiroma Bakary a mené une campagne active, parcouru le Cameroun, tenu des meetings immenses. Même là, le régime n’a pas compris à quel point le rejet du pouvoir était profond dans le cœur des gens.
Les élections ont donc été préparées avec beaucoup de légèreté du côté du pouvoir, tout en construisant en parallèle une machine électorale censée produire le résultat attendu. Or, le rejet était clairement visible. Il ne restait plus qu’à activer la machine. Au Cameroun, on termine le vote et on attend quinze jours pour les résultats. Le temps d’organiser tout cela, la machine se met en route pour arranger les chiffres avant de les présenter au Conseil constitutionnel et, au bout des quinze jours, les résultats reviennent transformés.
Le candidat du pouvoir n’a pas saisi le Conseil constitutionnel, parce qu’on ne le saisit que lorsqu’on se sent menacé par les chiffres sortis des urnes. Ce n’était pas son cas, ce qui a surpris. La proclamation s’est donc faite sans surprise : on nous a annoncé la victoire du Président sortant. Ce n’est pas un miracle des urnes, c’est un miracle tout court.
Ensuite, des snipers sont allés au domicile d’Issa Tchiroma Bakary, là où il avait voté. Ils ont tiré sur sa maison. Dieu merci, la population l’a protégé. Les gens se sont dit que ce n’était pas juste : c’est lui qui venait de gagner les élections et c’est lui qu’on voulait chasser. On a finalement facilité son départ pour le sauver.
L’exil forcé
Mondafrique : Comment expliquez-vous que le président Tchiroma ait dû partir en exil ? Pensez-vous qu’il va nommer un gouvernement en exil, et sera-t-il reconnu ? Plus largement, quels sont ses appuis à l’international actuellement ?
A.N. : Sur certains points, le président Tchiroma ne m’a pas directement informée. Il y a des choses qu’il garde pour lui. Je pense que c’est surtout le parti qui l’a investi, un parti structuré avec des organes, qui pourra communiquer là-dessus. Je préfère ne pas m’avancer.
Mondafrique : D’accord. Je reformule la question: comment expliquez-vous son exil, et quels sont ses appuis internationaux actuels ?
A.N. : Son exil a été forcé. C’était soit ça, soit le carnage. Les gens du gouvernement n’étaient pas venus chez lui pour lui faire des câlins. Le président Biya a sans doute été surpris par son échec à cette élection. Il aurait dû se poser la bonne question : « Ai-je fait tout ce qu’il fallait pour que les Camerounais me renouvellent leur confiance pour la huitième fois ? » La réponse est non. Il n’a pas mené de véritable campagne.
Concernant l’exil du président Tchiroma, il valait mieux qu’il parte plus loin, ou du moins qu’il se réfugie dans un premier temps dans un pays limitrophe. C’est ce qu’il a fait au Nigeria. Finalement, nous avons eu de la chance que la Gambie l’accueille.
Il se trouve d’ailleurs que, selon ce qu’on m’a rapporté, le président gambien a vécu une situation comparable : il avait gagné une élection, mais son prédécesseur refusait de quitter le pouvoir.
Le président Tchiroma bénéficie donc de l’appui de la Gambie. Sur le plan international, il y a également eu des réticences françaises à reconnaître l’élection de Biya — c’est le moins qu’on puisse dire.
« Biya embarrasse beaucoup de monde »
Mondafrique : On vous a vue récemment, de manière assez improvisée, avec l’ambassadeur des États-Unis. Présenteriez-vous cette visite de l’ambassadeur Lamora comme un soutien implicite des États-Unis à Tchiroma ?
A.N. : J’ai toujours été une amie des États-Unis, quel que soit l’ambassadeur, et cela depuis des décennies. Je fais partie d’une association qui s’appelle le REDHACT (le Réseau de défenseurs des droits de l’homme en Afrique centrale.) J’en suis la présidente du conseil d’administration. Notre directrice exécutive, Maximilienne Ngo Mbe, a reçu en 2022 le prix Kennedy Femme courage. Nous n’avons reçu que des distinctions venant des États-Unis. Ils nous ont toujours considéré comme des amis, quel que soit le président en place.
Il s’agit donc d’une continuité. Si l’on ajoute à cela que l’ambassadeur Lamora était un ami personnel, j’ai trouvé extrêmement amical de sa part de venir me dire au revoir. C’était un geste très amical, avec des photos effectivement très fortes. Il m’a dit : « Mon amie, je quitte ton pays cette fois-ci, mais je ne te quitte pas. Nous resterons ce que nous avons toujours été, quelles que soient les distances. »
Il est certain que lors de ma prochaine visite aux États-Unis, j’irai déjeuner avec lui.
Mondafrique : Comment qualifieriez-vous l’attitude de la diplomatie française et du président Macron face à l’élection présidentielle camerounaise ?
A.N.: Vous savez, j’ai beaucoup de sympathie pour le président Macron. Lorsque je suis allée en France — je crois que c’était l’an dernier — pour la Journée des droits de l’homme, j’ai rencontré l’ambassadeur Berthon, ambassadeur pour les droits de l’homme nommé par le président Macron. J’ai trouvé cela extraordinaire.
Ce volet « droits de l’homme » de la politique du président Macron m’attache particulièrement à sa personne. Il a nommé un ambassadeur spécifiquement chargé des droits de l’homme, un domaine dans lequel je travaille depuis plus de vingt ans. Je ne peux qu’apprécier une politique qui met l’accent sur ce que je défends moi-même depuis deux décennies.
Mondafrique : Ce n’est pas tout à fait ma question. Je vous parle de l’élection et du président Tchiroma.
A.N. : Qu’a fait la diplomatie française ? Elle a reconnu Biya, mais avec beaucoup de réticence, je dirais. C’est le langage diplomatique. Cela signifie que Biya embarrasse beaucoup de monde, y compris ses meilleurs amis. Parce que ses meilleurs amis connaissent la vérité. Ils savent qu’on ne peut pas cautionner l’assassinat de la démocratie dans un pays à travers une élection présidentielle. Ils le savent. Mais entre les principes et la réalité, leur cœur balance, parce qu’ils ont des intérêts ici. Et pour le moment, ils ne sont pas certains que Biya va quitter le pouvoir. Ils sont donc obligés de continuer à travailler avec lui. Ce n’est pas facile pour eux de choisir entre dire ce qu’ils pensent réellement ou préserver leurs intérêts.
Je comprends leur embarras. Ce n’est pas pour les condamner. Au fond, Biya embête tout le monde ; il embarrasse tout le monde, puisque tout le monde le voit uniquement mû par ses intérêts personnels, et non par ceux du pays.
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