Le décès de Tiébilé Dramé, un acteur décisif des luttes démocratiques au Mali

Rédigé le 29/08/2025
Nathalie Prevost

Tiébilé Dramé s’est éteint le 12 août dernier à Paris à l’âge de 70 ans.  L’ancien leader estudiantin, né en 1955 à Nioro du Sahel, était l’un des grands acteurs des luttes démocratiques au Mali, pour lesquelles il avait bravé la prison, la torture et l’exil, à la fin des années 1970.

Nathalie Prevost

Revenu au Mali après dix ans d’exil en France et en Grande-Bretagne, lors du renversement du régime militaire de Moussa Traoré, le 26 mars 1991, il a été plusieurs fois ministre : notamment dans le régime de transition du colonel Amadou Toumani Touré la même année et, plus récemment, dans celui d’Ibrahim Boubacar Keita, de 2019 à 2020. Tiebilé Dramé était aussi un homme de presse, un inlassable militant des droits de l’homme et le fondateur du Parti pour la Renaissance Nationale, le PARENA. Il croyait fermement que la démocratie, le dialogue et le développement social pouvaient résoudre toutes les crises traversées par son pays.

Son ami, l’écrivain guinéen Tierno Monénembo a qualifié sa mort de «drame pour le Mali». «Il n’y a pas, pour le Mali, pire moment que celui-ci pour perdre un homme de la valeur de Tiébilé Dramé», écrit-il dans Le Point, «alors que son pays, considéré jadis comme le navire-amiral de nos démocraties naissantes, prend l’eau de toutes parts.» L’écrivain se dit convaincu que ce n’est pas la maladie qui a tué l’homme politique, mais «le dépit (…) de voir se reconstituer, presque à l’identique, le pouvoir répugnant de Moussa Traoré qu’il a combattu dès ses années de lycée.»

Une jeunesse de braise

Auprès de nous, Tiébilé Dramé n’avait pas été aussi cru. Nous l’avions longuement interviewé le 5 février 2022, dans sa maison de Bamako, dans le cadre du tournage de notre film «La guerre perdue contre le terrorisme», diffusé par France télévisions en mai 2023. Au-delà de ses réponses à nos questions sur les causes profondes du virage militaro-politique de son pays – qu’il expliquait par «l’humiliation de l’occupation djihadiste» de 2012, «la blessure de Kidal» (le fait que Kidal ait échappé, en 2013, à la reconquête du nord par l’armée malienne), «le manque de progrès tangibles dans la lutte contre le terrorisme» et le désenchantement politique provoqué par la corruption – il avait longuement raconté sa jeunesse de combat contre le régime militaire.

La fin des années 1970 et le tout début des années 1980 avaient en effet allumé l’étincelle qui embraserait finalement le Mali dix ans plus tard, renversant le régime de Moussa Traoré après presque 23 ans de règne. Cette page à la fois sombre et lumineuse nous a paru intéressante à relire aujourd’hui dans les mots de celui qui en fut l’un des protagonistes les plus ardents.

Avant d’être emporté par le vent de l’histoire, Tiébilé fut un jeune étudiant de lettre modernes à la coiffure afro, inscrit à l’Ecole normale supérieure de Bamako. «J’ai commencé à écrire une thèse de doctorat de 3ème cycle. Puis l’intensité des activités politiques, à l’époque, m’a éloigné de ma thèse, qui était presque prête d’ailleurs. Et puis voilà, j’ai été happé par la politique.»

Il s’éveille à l’activisme très jeune, au lycée de Badalabougou, sous l’influence de diverses lectures, notamment le magazine tiers-mondiste et anti-impérialiste «Afrique, Asie». «On écrivait des pamphlets, des points de vue qu’on affichait au lycée, un peu genre dazibao. C’était l’époque de la lutte pour l’indépendance des peuples d’Afrique australe, notamment des colonies portugaises.»

Politiser les scolaires

Mais il se révèle au militantisme proprement dit à l’Ecole normale supérieure. «Moi et quelques camarades, nous avions créé un groupe politique clandestin. Le régime militaire d’alors avait entrepris de dépolitiser l’école. En lieu et place des comités de la jeunesse de l’Union soudanaise RDA (Rassemblement démocratique africain), ils avaient mis en place ce qu’on appelait les CCPA : les Comités culturels de plein air. Ça, c’était pour organiser la fête et nous, à partir de 1974-75, nous avons décidé de rompre avec ça. On disait très clairement qu’il fallait politiser le mouvement scolaire et étudiant. Et sur cette base, nous avons présenté une liste à l’Ecole normale supérieure à la faveur du renouvellement du bureau de l’Association des élèves. C’était très, très, très ardu comme campagne et finalement, nous avons gagné. J’étais à la tête de cette liste. Donc, en 1976, je suis devenu le secrétaire général de l’association des élèves et étudiants de l’Ecole normale supérieure.»

Une partie de la jeunesse et des intellectuels maliens s’inscrit politiquement dans le sillage du premier président du Mali, le socialiste Modibo Keita, renversé par un coup d’Etat militaire d’inspiration libérale en 1968 et détenu depuis lors au camp des commandos parachutistes de Djikoronin Para, à Bamako.

«Pour politiser le mouvement scolaire, nous avons organisé des conférences, sur tous les sujets. On projetait des films sur la dictature en Amérique latine suivis de débats. Et puis on organisait aussi des troupes de théâtre, qui jouaient des satires incroyables contre le régime. On le faisait sous l’impulsion de certains de nos professeurs en langue nationale bamanankan. Et ça a changé en quelques mois la situation dans les écoles, pas seulement à l’École normale supérieure. Les pièces étaient jouées en bambara par les meilleurs d’entre nous et elles étaient suivies par les élèves qui faisaient des kilomètres pour venir regarder d’autres élèves critiquer le régime militaire. C’était incroyable, mémorable tout simplement. On organisait des conférences, des récitals de poèmes, des pièces de théâtre et même des activités sportives, du basket ball et du football. Les associations des écoles étaient membres de l’Union nationale des élèves et étudiants du Mali, l’UNEEM. La contagion a été très rapide  : nous avons pris le contrôle de l’UNEEM également. Ce qui explique que pour ce qui me concerne, entre 1976, date de mon élection comme secrétaire général, et la fin de mes études, en juin 1980, nous avons dominé de façon hégémonique les mouvements scolaires.»

Le mouvement se situe à gauche, résolument, à travers un groupe politique clandestin «influencé par un parti politique lui-aussi clandestin qui s’appelait le Parti malien du travail», explique l’ancien ministre. «Le Parti malien du travail est un démembrement du Parti africain pour l’indépendance (PAI). A partir de 1958, quand de Gaulle est revenu avec son projet de communauté française, il y a des gens de gauche qui n’ont pas accepté la volonté des leaders traditionnels du mouvement nationaliste de composer avec la France. Ils ont créé le PAI. Il y avait des sections du PAI dans plusieurs de nos pays : au Sénégal, au Burkina, au Soudan. Et puis, à partir de l’indépendance, le PAI Soudan est devenu le Parti malien du travail. Et c’est ce parti malien du travail qui était très actif dans les milieux estudiantins, dans les milieux de gauche.»  Par la suite, bien sûr, le groupe a éclaté à travers des scissions successives, jusqu’à ce que Tiebilé et ses camarades en exil ne fondent leur propre organisation clandestine : l’Union de lutte Tiémoko Garan Kouyaté, du nom d’un syndicaliste et militant anticolonialiste né au Soudan français, fondateur de l’Union des travailleurs noirs et des comités de défense de la race nègre et mort à Mauthausen en déportation en 1944.

Des funérailles de Modibo Keita…

«Le calvaire des Forces démocratiques du Mali a duré un peu plus de 22 ans : emprisonnements, tortures, procès bidon, etc. Ca a commencé avec les cadres de l’Union soudanaise RDA. Et puis, ça a continué avec tous les groupes qui avaient des velléités d’instaurer un régime de démocratie. Pour ce qui me concerne, ça a duré trois ans, entre 1977 et 1980. J’ai été détenu plusieurs fois et comme à l’époque, il n’y avait pas de détention sans torture, torturé également, jugé, envoyé en exil intérieur et formellement, à la suite d’une décision administrative, placé en résidence surveillée», résumé Tiébilé Dramé.

La première confrontation est provoquée le 16 mai 1977 par la mort de Modibo Keita. «Le régime avait fait un communiqué pour annoncer le décès d’un instituteur à la retraite. Et ça, ça nous a choqués. Nous nous sommes emparés de ces funérailles pour en faire un moment de manifestations.»

Les tombeurs de Modibo Keita n’apprécient pas. La répression s’abat sur plusieurs anciens dirigeants et cadres de l’Union soudanaise RDA, le parti de Modibo Keita, ainsi que quelques leaders étudiants. «Je faisais partie de cette vague. Je suis resté quelque six mois au camp des parachutistes de Djikoronin et puis nous avons été libérés après avoir subi des humiliations, du genre chanter une chanson militaire, «le soldat engagé librement». On nous a obligés à chanter ça.»

L’année suivante, Tiébilé Dramé est élu secrétaire général du Bureau de coordination de l’UNEEM, l’Union nationale des élèves et étudiants du Mali. Au fil des mois, la contestation catégorielle des scolaires devient de plus en plus politique et gagne l’ensemble du pays. «Toutes ces vigueurs-là ont fini par déboucher sur de grandes grèves, des détentions, des emprisonnements.» Au début de l’année 1980, la crise atteint son paroxysme.

...A la mort de Cabral

L’UNEEM est dissoute. «Ce faisant, ils ont mis le feu aux poudres car il y avait des comités UNEEM dans la plupart des villes de l’intérieur du pays et il y a eu des manifestations incroyables. Autour de la mi février, notre congrès s’est tenu. La question de mon remplacement s’est posée puisque je n’étais plus étudiant depuis juin 1979. J’avais été affecté comme enseignant dans un lycée de Bamako. J’ai donc été remplacé par Abdoul Karim Camara, dit Cabral, en pleine grève, en pleine période d’effervescence. Il était particulièrement courageux, ce jeune homme-là, de prendre la tête du mouvement étudiant à un moment pareil. Et puis un mois après, le 17 mars, il est mort sous la torture. Il avait 25 ans.»

Cet épisode a particulièrement marqué Tiébilé Dramé, comme si Cabral était, en quelque sorte mort à sa place. L’un des derniers textes que l’homme politique a publié était d’ailleurs un hommage à son successeur, en mars 2025, à l’occasion du 45e anniversaire de l’événement. Dramé y rappelait qu’on ignorait toujours où se trouvait le corps de son jeune camarade.

De cette mort, l’ancien leader n’a pas été témoin, mais il a vu passer la civière sur laquelle gisait Cabral, tout juste arrivé dans le camp. Tiébilé se trouvait alors au camp Para, où étaient détenus depuis quelques jours les principaux leaders du mouvement estudiantin et notamment les participants à une conférence débat tenue la veille à l’Ecole normale supérieure sur les classes et la lutte des classes au Mali. Tiébilé avait remplacé au pied levé ce soir là l’orateur initialement prévu qui venait de faire faux bond. «Il y avait du monde, c’était électrique. La conférence s’est tenue le  6 ou le 7 mars. Et le lendemain, les policiers sont venus me réveiller. Donc on m’a arrêté et emmené au camp Para.»

Cabral était, lui, entré en clandestinité. Il a finalement été arrêté le 16 mars et conduit au commissariat de la Poudrière. Et le lendemain, il a été amené au camp para où il est mort sous la torture. «Ils avaient ramassé tous ceux qui avaient pris la parole pendant la conférence. Les Victor Sy, Vézéro (deux professeurs), Moussa Makan Camara et Mamadou Lamine Traoré, paix à son âme. On était tous détenus au camp para, avec Madina Sanogo, Rokia Kouyaté. Le 17 mars, ils nous avaient conduits à l’infirmerie pour soigner nos blessures, parce qu’on avait été horriblement torturés. On avait des plaies partout sur le corps. On était à l’infirmerie du camp quand un jeune militaire en culottes courtes est venu chuchoter à l’oreille de Victor Sy qu’on a amené Cabral, on l’a tué. Et moi, je l’ai entendu. Et puis Victor m’a dit ‘tu as entendu?’. J’ai dit ‘oui’. Et puis, dans la minute qui a suivi, ils ont mis fin à nos soins. Ils nous ramenés en cellule.»

Familier avec les lieux où il a déjà été détenu en 1977, Dramé surveille l’entrée. Il aperçoit, au niveau du bureau de l’adjudant de compagnie, une ambulance et plusieurs personnes, dont l’infirmier du camp, qui s’affairent autour d’une civière.

Le tour des prisons du pays

Le lendemain, alors que l’annonce de la mort du secrétaire général du syndicat des étudiants se répand dans tout le pays, Tiébilé et ses camarades commencent un long périple. Aéroport militaire de Bamako, DC3 pour Gao, camion jusqu’à Kidal, puis Boughessa, à la frontière de l’Algérie, un poste militaire.

Début avril, ils sont ramenés à Bamako après des interventions diplomatiques en leur faveur et une agitation étudiante monstre.  «Inutile de vous dire que pendant toutes ces périodes de détention, il y avait des séances de torture, de passages à tabac, d’utilisation de fouets, quelquefois en fer, de cravache, etc.»

A peine libéré, le syndicaliste étudiant est repris, en sa qualité, cette fois, d’enseignant. Car les professeurs viennent de rejoindre la contestation. Détention. Procès pour offense à autorité légitime. Condamnation à trois mois de prison. Camion, aéroport, Gao par avion, Menaka par la route. «Et puis, quand on a purgé nos peines, quand on a reçu les billets pour retourner à la maison, on a pris le chemin de Gao. Et puis, on a pris le bateau à Gao, pour revenir. On arrive à Ségou, à 235 km d’ici. Ils nous arrêtent à nouveau et nous ramènent à Gao, au motif que nous avons interjeté appel. Maintenant que nous sommes libres, ils nous arrêtent pour nous juger à nouveau. Bon, on trouvait ça un peu gros. On n’a pas voulu parler pendant le procès. Puis on a été condamnés. C’était une confirmation de la peine de trois mois qu’on avait purgée. Ouf! Gros soulagement. On sort du tribunal. Ils nous arrêtent à nouveau pour nous conduire dans le bureau du gouverneur et nous notifier deux choses : nous sommes radiés du corps enseignant et nous sommes assignés à résidence surveillée, chacun dans un patelin du nord du Mali. C’est comme ça que pour ce qui me concerne, je me suis retrouvé à Talataye, alors dans le cercle d’Ansango.»

Prendre fonction menottes aux poignets

Mais le régime n’en a toujours pas fini avec eux. Au bout d’un certain temps d’assignation à résidence, les fauteurs de trouble sont promus chefs d’arrondissement, l’équivalent de sous-préfets. «Certains d’entre nous étaient contents d’avoir pris du galon. D’autres disaient : ‘mais on n’a jamais été formés pour être administrateurs ! C’est quoi cette histoire? Ca sent le piège’. Je me souviens que Victor Sy est venu à Bamako rencontrer le ministre pour lui dire qu’il était prof de physique chimie et pas administrateur. Le ministre l’a fait arrêter, l’a coffré dans les toilettes de son bureau jusqu’au lendemain, où il y avait un avion qui partait à Gao. Et puis on l’a mis dans l’avion, menottes aux poignets. Nous, on était au bord de la route principale de Gao. On a vu un véhicule de la police arriver. Et puis, sur la banquette arrière, Victor Sy menotté qu’on emmenait à Gao pour y rejoindre son poste ! Vous vous rendez compte du ridicule ? C’est ce jour là que moi, j’ai pris la décision de quitter le Mali.»

Tiébilé Dramé ne reviendra au Mali qu’après la chute du régime militaire.

Le journal Les Echos fut lancé le 17 mars 1989. La première commémoration publique de la mort de Cabral eut lieu en 1991, à l’occasion d’une marche dirigée par les leaders scolaires et démocratiques. Cinq jours plus tard, les manifestations historiques du 22 mars furent brutalement réprimées.  Comme l’écrit Tiébilé Dramé, «le sang a coulé abondamment» en ce jour connu dans l’histoire du Mali comme « le vendredi noir ». Puis, trois jours plus tard, dans la nuit du 25 au 26 mars de la même année, la révolution triompha….