Sommet de N’Djaména (1er volet), le « djihad défensif » des groupes armés

09/02/2021 – La redaction de Mondafrique

À cinq jours du sommet qui doit se tenir au Tchad, les 15 et 16 février, entre les pays du G5 Sahel et son allié français, qui devrait être décisif, Mondafrique  publie une série de papiers sur la sécurité au Sahel ainsi que sur le bilan de l’armée française au  Mali et en Afrique sub saharienne ces dix dernières années.

Dans un premier volet, Nathalie Prevost a interrogé Guillaume Soto-Mayor, un des meilleurs experts français du dossier sahélien (1), sur la vraie nature du projet djihadiste, ses ambitions cachées, ses alliances avec la population locale et ses discrets financements. 

« Les djihadistes ne sont pas des bandits illettrés »

Mondafrique :Quel est l’ambition profonde  des groupes djihadistes au Sahel ?

G.S-M. Leur projet reste un djihad défensif, pour instaurer, à la demande des populations locales, un régime contre les koufars (infidèles), les tawaghits (mécréants), les munafiqun (hypocrites), les représentants de l’Etat et leurs alliés étrangers qui oppriment les bons musulmans en leur imposant un mode de vie étranger et antimusulman. Ils se battent pour la seule régulation sociale susceptible de protéger leurs conditions de vie : la charia et la sunna.

Ils portent donc un projet alternatif de société, un projet politique. Ils offrent régulation sociale, familiale, lutte contre la petite délinquance et l’insécurité et surtout, avant toute chose, de la justice. Notamment à travers les juges religieux, quelquefois itinérants, les qadis, qui rencontrent un très grand succès à travers tout le Sahel, en remplacement d’un Etat au mieux absent au pire népotique, corrompu et prédateur.

Mondafrique. Pour quelle raison vous vous insurgez contre le concept de narco-djihadistes?

G.S-M.: Il ne faut surtout pas confondre les acteurs criminels et les acteurs djihadistes. Cette idée que les groupes armés djihadistes seraient des bandits de grand chemin drapés dans un voile de religion, dont le principal objectif serait pécuniaire, est absurde. La survie de groupes armés locaux, de tribus, de clans, d’ethnies entières dépend des revenus issus d’activités illicites sur leurs territoires. Comment donc penser que des milliers d’hommes armés zone par zone, connaissant la topographie sur le bout des doigts,  légitimes auprès des populations locales, laisseraient quelques centaines de djihadistes souvent étrangers (Algériens notamment), aussi entraînés soient-ils, leur piquer la source de revenus dont ils dépendent ? Cela n’a aucun sens.

Du côté des djihadistes, cette stratégie serait suicidaire car elle entraînerait des conflits avec les populations locales, les groupes armés et même les autorités, ce qui menacerait leur survie.

Mondafrique : Quels sont les besoins financiers des groupes djihadistes?

G.S-M. : Quand on parle des groupes armés djihadistes, on parle actuellement, dans la zone du fuseau centre (Mali, Niger, Burkina Faso et Mauritanie), de quelques milliers de personnes, 2 500 à 3 000. Même s’ils sont 4000, quels sont leurs besoins financiers ? C’est une question clé et pourtant rarement posée. Ils ont besoin de nourriture, d’eau, de motos, de voitures, d’essence, de moyens de communication, d’armes et de munitions. Mais on ne va pas dans le désert pour faire du shopping à Dubaï ou Ibiza ; on ne décide pas de risquer sa vie pour vivre dans le luxe ! Il s’agit seulement de pouvoir payer occasionnellement une source locale, un informateur, de couvrir les frais d’enterrement de la mère d’un combattant, l’accouchement de la femme d’un autre. .

Convoi de drogue dans le désert (Rapport du groupe d’experts

au Mali sur la criminalité 2019).

Mondafrique : Quelles sont les ressources financières des groupes djihadistes?

G.S-M. :La première ressource de ces groupes est la zakat, 3e pilier de l’Islam, qui peut être interprété dans le sens de dons permettant de soutenir le djihad (la cause juste). Des donateurs locaux, des commerçants, des entrepreneurs religieux, voire même des membres de groupes armés, dans une logique de bonne entente, vont financer via la zakat des  groupes armés djihadistes. 

Viennent ensuite les revenus tirés des otages. Pour ces quinze dernières années, on parle, a minima, de 150 millions d’euros versés pour des rançons. Evidemment, ce business va à différents groupes et les intermédiaires, souvent criminels, en prennent une part substantielle, parfois jusqu’à la moitié. Ce fut le cas notamment d’Yiad Ag Ghaly, de Cherif Ould Tahar ou de Baba Ould Cheikh. Même si les groupes djihadistes n’en ont touché, finalement, que les deux tiers, cela leur laisse quand même 100 millions d’euros sur 15 ans, soit une trésorerie de 6 à 7 millions par an.

Enfin, n’oublions pas que les groupes djihadistes armés pourvoient à certains de leurs besoins en armes et en véhicules par les attaques de bases et de convois militaires. 

Capture d’écran d’une vidéo de l’Etat islamique au Grand Sahara montrant des combats contre le JNIM à Talataye, le 2 août 2020.

Mondafrique . L’appellation de narco-djihadiste est-elle pertinente?

G.S-M. : Cette appellation tend à présenter les groupes armés djihadistes comme de simples bandits illettrés et à passer sous silence toute l’alternative politique qu’ils proposent et les raisons de son succès. Ce label narco-djihadiste est un aveuglement volontaire. Il sert souvent des objectifs politiques.  Les groupes armés djihadistes sont en guerre contre les Etats et leurs représentants, particulièrement Al Qaida (l’Etat islamique étant moins pragmatique dans sa relation aux populations locales, considérant que tout mauvais musulman, y compris civil, est une cible légitime). AQMI sait que la clé de la durabilité de son action tient dans sa bonne entente avec les personnages clé du Sahel, les groupes armés et les groupes criminels, auxquels ils ne peuvent se confronter d’un point de vue militaire.

Dans une logique pragmatique de bonne entente, quelquefois grâce à une proximité ethnique ou familiale, une katiba, sur un territoire, va donc collaborer avec un groupe armé, par exemple pour mener des assassinats ciblés contre un ennemi. Côté criminel, cette entente est avantageuse car elle peut permettre de détourner l’attention des forces armées et de fournir un complément utile de forces vives. Ce pacte de non-agression se matérialise par le fait qu’on ne recrute pas dans certaines tribus ou qu’on scelle des mariages entre grands chefs moudjahidine et chefs de tribus locaux.

Finalement, une situation de tolérance, de non agression et même quelquefois de coopération active s’établit avec le temps

(1) Ingénieur de recherche à la chaire de criminologie de l’Equipe Sécurité et Défense-Renseignement, Criminologie, Crises, Cybermenaces  du Conservatoire National des Arts et Métiers, Guillaume Soto Mayor intervient à l’Institut d’Etudes Politiques de Strasbourg, Sciences Po Paris et Saint-Andrews Dans le numéro 117 de la revue Recherches Internationales, il publie un article intitulé « Trafics et trafiquants: éléments structurants des sociétés sahéliennes », issu de travaux menés au Sahel depuis 2014, où il explore soixante ans d’histoire de la structuration des réseaux. Voici la deuxième et dernière partie de son interview à Mondafrique.

Dans Mondafrique demain, le deuxième volet de notre enquète: « Le Burkina, ultime rempart avant la contamination du Golfe de Guinée ».