L’assassinat de Lokman Slim, l’artisan d’une réconciliation impossible

09/02/2021 – La redaction de Mondafrique

L’opposant chiite au Hezbollah, Lokman Slim, de culture libérale et laïque, cherchait à tisser des liens pour créer un centre politique, loin des carcans monolithiques sectaires et idéologiques. Ce qui lui a valu son arrêt de mort.

Une chronique de Michel HAJJI GEORGIOU

Toutes les pistes sur l’assassinat mènent inéluctablement au Hezbollah.

Pour ceux qui ont connu et suivi la trajectoire et l’action politique et culturelle de l’écrivain et chercheur libanais chiite Lokman Slim, exécuté par balles dans la nuit de mercredi à jeudi au Liban-Sud, il est superflu de se poser la question de savoir pourquoi et par qui il a été assassiné : toutes les pistes mènent inéluctablement au Hezbollah.Ce grand médiateur aura été liquidé par les partisans de l’axe Damas-Téhéran à l’instar d’une longue lignée de figures intellectuelles et politiques.

Quatre balles dans la tête

Enlevé mercredi soir dans la localité de Niha, près du village de Srifa (caza de Tyr), une région sous le contrôle de la milice chiite, celui qui était un fervent opposant au Hezbollah a été retrouvé mort jeudi matin dans sa voiture de location, une trentaine de kilomètres plus loin, près du village de Addoussiyé, dans le caza de Zahrani (Liban-Sud), à une centaine de mètres d’une caserne de la Force intérimaire des Nations unies pour le Liban (FINUL). Criblé de quatre balles dans la tête et une dans le dos, il aurait vraisemblablement été interrogé et torturé avant son assassinat. Une autopsie a d’ailleurs été réclamée par la famille à un médecin privé, loin des autorités libanaises, signe manifeste du climat de défiance qui règne à l’égard d’un pouvoir acquis fait et cause à la milice pro-iranienne. Défiance au demeurant justifiée, puisque le Hezbollah contrôle désormais les différents leviers de l’appareil étatique et judiciaire, et a étendu sa mainmise sur des pans entiers de la société libanaise.

De même qu’il déploie tous ses efforts pour détruire ou contrôler aujourd’hui les secteurs économique, bancaire et commercial.

C’est cette emprise qui rend toute enquête judiciaire locale totalement inutile, dans la mesure où elle aboutira immanquablement à la même impasse que toutes les précédentes enquêtes qui portaient sur les assassinats des personnalités connues pour leur hostilité au régime syrien et au Hezbollah ou encore que l’investigation sur l’explosion du 4 août 2020 qui avait ravagé le Port de Beyrouth, torpillée illico presto par les ingérences politiques du pouvoir.

Lokman Slim publiait des ouvrages jugés peu-orthodoxes par la doxa totalitaire du Hezbollah

Au coeur du fief du Hezbollah

Depuis plus de deux décennies, Lokman Slim, érudit cosmopolite, polyglotte, pluridisciplinaire et à l’identité composite, amoureux de Paul Valéry et traducteur en arabe de philosophes comme Emile Cioran et Nuccio Ordine, était perçu comme une menace pour l’homogénéité du tissu social khomeyniste dit de la « résistance ».

Pacifiste, il faisait de la « résistance culturelle » – non pas au sens du particularisme identitaire, mais de l’humanisme universel – au cœur même de la banlieue-sud, fief du Hezbollah, envers et contre la culture monochrome du parti chiite dédiée à la promotion de la martyrologie.

Éditeur, il bravait, par le biais de ses éditions (Dar el-Jadeed), les interdits en publiant des ouvrages d’écrivains jugés peu-orthodoxes par la doxa fasciste et totalitaire du Hezbollah et consorts.

Militant des droits de l’homme, il planchait par exemple sur le dossier éminemment tabou des détenus libanais en Syrie ou de la torture.

Chercheur, il militait, à travers son association Hangar UMAM, contre l’amnésie, garante d’une vérité et d’une réconciliation impossibles, imposée et entretenue par le régime syrien au lendemain de la guerre civile.

L’explosion criminelle du Port de Beyrouth avait fait plus de deux cents morts, le 4 août dernier

 L’ombre syrienne sur l’explosion

Activiste politique, Lokman Slim avait fait des exigences de souveraineté, d’égalité, de justice et de transparence ses chevaux de bataille, œuvrant à déconstruire le système hégémonique politique et mafieux du Hezbollah au sein de la communauté chiite et au-delà, établi avec la participation complaisante de la grande majorité de l’establishment politique libanais.

Aussi a-t-il été l’une des figures de proue de la révolution du 17 octobre 2019 au Liban contre la corruption. Plus récemment, il s’était engagé corps et âme dans une bataille visant à faire toute la lumière sur l’explosion criminelle du Port de Beyrouth qui avait fait plus de deux cents morts, le 4 août dernier, révélant, noms à l’appui, une connexion entre le régime syrien et le Hezbollah. Sur fond d’évacuation du nitrate d’ammonium de Damas vers Beyrouth après le massacre de la Ghouta en Syrie, d’accord américano-russe du 14 septembre 2013 sur l’élimination des armes chimiques syriennes et de résolution 2118 connexe du Conseil de sécurité de l’Onu.

Dans le contexte d’une éventuelle enquête internationale sur ce massacre, le témoignage de Lokman Slim aurait sans doute été déterminant pour établir les responsabilités du Hezbollah et d’Assad. Ce meurtre viendrait aussitôt s’inscrire dans la foulée de trois autres assassinats survenus depuis le 4 août et apparemment liés à l’enquête sur l’explosion, celle de deux anciens responsables des douanes, les colonels Joseph Skaff et Mounir Abou Rjeily, et d’un jeune photographe, Joseph Bejjani.

L’archétype culturel du médiateur

« Étatiste » et fils d’un ancien magistrat et député du Bloc national de Raymond Eddé, il se retrouvait tout naturellement, en tant que chiite, dans la lignée de l’école pluraliste amélite défendue au Liban, entre autres, par feu l’imam Mohammed Mahdi Chamseddine, opposée au projet politique transnational khomeyniste totalitaire du wilayet el-faqih iranien – raison pour laquelle l’historien et analyste irakien chiite Hicham el-Hachimi avait été assassiné à Bagdad par la branche irakienne du Hezbollah en juillet 2020. Il était aussi l’un promoteurs, depuis 2005, de l’idée de la neutralité du Liban vis-à-vis des axes régionaux, idée défendue aujourd’hui becs et ongles par le patriarche maronite Béchara Rai et combattue par le Hezbollah.

Le Hezbollah n’a pas lésiné en campagnes de calomnies, menaces et intimidations, multipliant les fatwas dans ses isvestias locales ou à travers les réseaux sociaux pour intimider Lokman Slim

Archétype culturel du passeur et du médiateur, Lokman Slim cherchait à rapprocher et à initier des liens pour créer un centre politique, loin des carcans monolithiques sectaires et idéologiques, ce qui est un crime passible de mort au Liban et qui a été la cause primordiale de la liquidation par l’axe Damas-Téhéran d’une longue lignée de figures intellectuelles et politiques depuis les années 1970.

De culture libérale et laïque, enfin, il croyait ferme dans le droit international, la citoyenneté, la primauté de l’individu, la finalité de la personne humaine et la liberté comme valeur constitutive essentielle de cette dernière et de toute communauté politique ou société, ce qui n’était pas sans déplaire au fondamentalisme hégémonique du Hezbollah.

Aussi ce dernier n’a-t-il pas lésiné en campagnes de calomnies, menaces et intimidations, multipliant, au fil de la dernière décade, les fatwas dans ses isvestias locales ou à travers les réseaux sociaux pour intimider Lokman Slim, comme du reste un bon nombre d’autres démocrates chiites opposés à son hégémonie, exploitant à fond pour ce faire la rhétorique de « l’espion » et du « collaborateur » tantôt « pro-sioniste » et tantôt pro-Occident et pro-américain – la même rhétorique utilisée du reste contre les éditorialistes libanais Samir Kassir et Gebran Tuéni pour paver la voie à leur assassinat en 2005 – actes également imputés au Hezbollah et au régime syrien.

le 5 mars 1986 , Michel Seurat était tué par un sombre groupuscule terroriste du nom du « Jihad islamique »

Michel Seurat en écho

L’assassinat de Lokman Slim n’est d’ailleurs pas sans évoquer « l’exécution du chercheur espion spécialisé Michel Seurat », annoncée le 5 mars 1986 par un sombre groupuscule terroriste du nom du « Jihad islamique » – une filière du Hezbollah au service du régime syrien de Hafez el-Assad. Le sociologue français avait été enlevé le 22 mai 1985 sur la route de l’aéroport de Beyrouth.

Seurat avait commis l’impardonnable outrage de rédiger une série d’analyses, plus tard réunies pour la plupart dans un ouvrage-posthume, L’Etat de barbarie, décortiquant et exposant les mécanismes communautaires et criminels du régime alaouite tyrannique de Damas – et plus particulièrement la répression implacable de la révolte islamiste de la ville de Hama, conduite en 1981-1982 par le frère d’Assad, Rifaat, et documentée dans un autre ouvrage, Les Frères musulmans (1983), co-écrit sous le pseudonyme de Gérard Michaud avec Olivier Carré.

Au nom des impératifs d’un hyperréalisme diplomatique nécessitant l’entretien de bonnes relations avec la Syrie d’Assad, l’assassinat d’un intellectuel hors-pair comme Seurat sera pourtant mis en veilleuse durant deux décennies… jusqu’à ce que la dépouille soit enfin exhumée par le Hezbollah en 2006, au lendemain de la révolution du Cèdre au Liban marquant la fin de la tutelle syrienne (2005), et remise aux autorités françaises.

Un climat international propice

C’est sans doute au nom du retour à ce même hyperréalisme que Lokman Slim vient d’être sacrifié à son tour.

Si le Hezbollah s’est enfin permis de passer à l’acte, sans s’embarrasser le moins du monde des réactions locales – et en endossant presque au contraire, par le biais des réactions de joie ou de satisfaction de certains de ses dirigeants et partisans dans les médias et sur les réseaux sociaux, le crime, c’est sans doute en raison d’un climat international qu’il considère comme au moins propice à un « nettoyage » sur la scène interne des voix démocratiques qui le dérangent, qui plus est au sein de la communauté chiite même.

La timidité des réactions internationales à l’assassinat ne le détrompe pas. Le fait que Lokman Slim ait été un opposant au Hezbollah n’a même pas été relevé. Aucune comparaison avec la tempête provoquée – à juste titre – par l’horrible assassinat de l’opposant saoudien Jamal Khashoggi aux mains du pouvoir saoudien en 2018…

L’arrivée de l’Administration Biden est vécue et interprétée par les milieux iraniens comme un soulagement et une victoire évocatrice de l’ère Obama

Aux Etats-Unis, où l’irréalisme populiste trumpiste a néanmoins poussé l’Iran des mollahs dans ses derniers retranchements à coups de sanctions contre Téhéran et ses ramifications terroristes dans la région, processus qui a culminé avec l’assassinat en Irak en janvier 2020 du chef des Gardiens de la révolution iranienne, le général Qassem Suleimani, l’arrivée de l’Administration Biden est vécue et interprétée par les milieux iraniens comme un soulagement et une victoire évocatrice de l’ère Obama, où il faisait bon massacrer en toute impunité le peuple syrien et étendre tranquillement ses tentacules sur le Moyen-Orient. Avec la nomination – concession accordée au sénateur Bernie Sanders – par le président Biden de Robert Malley, ex-négociateur d’Obama au deal sur le nucléaire iranien de 2015, au poste d’émissaire spécial en Iran, Téhéran veut – et peut ? – espérer un retour à une détente vis-à-vis de ses activités hégémoniques dans la région en échange d’une bonne conduite concernant le dossier du nucléaire, comme cela avait été le cas en 2015.

La position de la France sur l’Iran ne se montre jusqu’à présent peu différente de celle de Washington.

En France, l’effarante débâcle de l’initiative française d’Emmanuel Macron (2020) sur le Liban, longtemps malmenée puis torpillée essentiellement par le Hezbollah et ses alliés locaux au terme de plusieurs semaines de chantage politique, a laissé les coudées franches au parti chiite pour profiter des ambitions présidentielles du gendre du président de la République Michel Aoun, le chef du Courant patriotique libre Gebran Bassil, afin de bloquer indéfiniment la formation du nouveau gouvernement. Quant à la position de la France sur l’Iran, elle se montre jusqu’à présent peu différente de celle de Washington.

Un peuple en danger

Cette tiédeur de l’Occident face à la tyrannie, cette inconstance dans l’indignation face au terrorisme, mus par les intérêts et l’opportunisme, ont sans doute été interprétées à Beyrouth comme un permis de tuer – et ce sont, comme d’habitude, des esprits libres, complexes et indomptables qui en paient le prix, et la liste des victimes innocentes risque de s’allonger. L’exécution de Lokman Slim a été voulue, au niveau symbolique, comme un message dissuasif sanglant à tous ses opposants et un moyen – concluant ? – de tester les nouvelles limites post-Trump de la communauté internationale.

Le dit message est arrivé à bon port, si bien que c’est toute la population libanaise encore insoumise qui est aujourd’hui en danger, abandonnée à elle-même dans un pays-prison qui ressemble de plus en plus à une jungle latino-américaine des années 60, en proie à une crise politique, économique, sociale et sanitaire sans précédent, et maintenant à un retour de la déstabilisation sécuritaire.

La capacité des Libanais, brisés et appauvris, de pouvoir faire face seuls à une milice armée, qui a embrigadé l’Etat dans son projet régional et en a fait un immense appareil de répression du peuple, est sans doute limitée. La seule porte de sortie est un consensus et une pression collective de la communauté internationale pour sanctuariser le Liban au lieu de le livrer pieds et mains liés au Hezbollah, mettre fin à l’impunité, entretenue par des déclarations insipides qui supputent que le Liban est un État de droit, et aider les Libanais à reprendre leur destin en mains, à travers l’application des résolutions internationales 1559 et 1701 et le rétablissement de la souveraineté de l’Etat sur l’ensemble de son territoire. Cela suppose aussi la démission collective et pyramidale du pouvoir illégitime libanais qui sert de façade au Hezbollah et assume la responsabilité morale de l’assassinat de Lokman Slim et des malheurs en série du peuple libanais, la tenue d’élections législatives libres sous le contrôle étroit de l’Onu et l’établissement d’une commission vérité, justice et réconciliation pour établir les responsabilités et sanctionner les coupables et les assassins.

La place du Liban n’est pas dans le giron du wilayet el-faqih, mais dans l’espace de la modernité et des Lumières ; dans le monde de la culture, des arts, du libre-échange et de la vie, pas dans l’antichambre de la mort.

Aveuglement, ignorance et bêtise

« L’assassin ne sait pas qu’en tuant un homme, un esprit noble, engagé, raffiné, cultivé, dévoué, courageux comme Lokman, c’est la possibilité d’une part de Lokman en lui-même qu’il annihile. »

Ces mots, qui traduisent une noblesse d’âme toute particulière, sont, en substance, ceux de Rasha el-Ameer, éditrice et sœur de Lokman Slim, qui plaint presque les assassins de son frère pour leur aveuglement, leur ignorance, leur bêtise, leur insondable enfer intérieur. 

Ces mots seuls résument l’âme, la beauté et la majesté d’un certain Liban, laminé, étouffé, malmené, assassiné, atomisé, mais qui continue malgré tout de déployer ses ailes avec grâce. 

Ce Liban là ne mérite pas de mourir.

Tel est sans doute le testament, sinon le legs bien vivace, de Lokman Slim.

https://information.tv5monde.com/video/liban-le-choc-apres-l-assassinat-de-lokman-slim-opposant-au-hezbollah