De retour du sommet Russie-Afrique qui s’est achevé à Moscou le 29 octobre, le colonel Michael Randrianirina vante un « partenariat de résultats» avec la Russie de Vladimir Poutine. Mais à Antananarivo, cette offensive diplomatique suscite davantage autant de scepticisme que d’adhésion.
Par Daniel Sainte-Roche
Entre promesses aux contours encore flous, souvenirs d’une coopération soviétique aux résultats controversés, présence de plus en plus
contestée de l’Africa Corps et polémique autour des jeunes Malgaches recrutés pour combattre en Ukraine, le rapprochement avec Moscou décidé par le chef de la junte est loin de susciter l’adhésion dans la Grande Île.
Tapis rouge au chef de la junte
Le retour à Madagascar du colonel Michael Randrianirina, chef de la junte militaire, n’a pas provoqué l’élan populaire espéré par le régime. Malgré une intense campagne de communication sur les réseaux sociaux, portée par des relais acquis au pouvoir, l’opinion malgache réagit avec froideur à ce rapprochement avec la Russie.
Cette défiance s’explique en partie par la dégradation de l’image de la Russie à Madagascar après plusieurs affaires retentissantes. À Antananarivo, l’attitude de soldats de l’Africa Corps est régulièrement dénoncée comme arrogante et empreinte d’impunité. Le ressentiment demeure particulièrement vif autour d’un récent accident de la route qui a coûté la vie à quatre membres d’une même famille. Selon plusieurs témoignages, des éléments de l’Africa Corps auraient été impliqués dans le drame, avant de quitter les lieux sans qu’aucune poursuite ne soit engagée. À cela s’ajoutent les révélations sur l’envoi sur le front ukrainien de jeunes Malgaches recrutés sous des prétextes fallacieux. Plusieurs d’entre eux y auraient trouvé la mort.
Dans un contexte marqué par les difficultés économiques persistantes, les pénuries d’eau et d’électricité ainsi que le retard des réformes promises, le Kremlin a trouvé un interlocuteur réceptif en la personne du colonel Michael Randrianirina. Conscient du besoin de reconnaissance internationale de ce dernier, Vladimir Poutine l’a couvert d’éloges en qualifiant Madagascar de « partenaire clé dans la construction d’un nouvel ordre mondial ». Visiblement séduit par cette attention, le président de la Refondation de la République (PRRM) défend désormais un « partenariat de résultats » avec la Russie, qu’il présente comme plus efficace que les coopérations traditionnelles menées avec les partenaires historiques de Madagascar.
Des cours de russe plutôt que des investissements
Premier symbole de cette nouvelle orientation : la signature d’un mémorandum d’entente avec le groupe Eurasia. Les axes mis en avant concernent principalement la promotion de la langue et de la culture russes ainsi que le développement de la coopération humanitaire. Le colonel Randrianirina s’est félicité de cet accord lors de son retour au pays. Jusqu’à 10 millions de dollars sont annoncés pour financer des projets sociaux, éducatifs et culturels. Pour nombre d’observateurs, ce partenariat apparaît pourtant déconnecté des attentes réelles de la population d’autant plus que, pour l’heure, aucun accord structurant ni aucun projet précis n’ont été rendus publics. Le chef de la junte s’est surtout livré à un exercice d’effet d’annonce, affirmant que « chaque ministère a discuté d’opportunités de projets avec des interlocuteurs russes », mais il n’a dévoilé aucun engagement concret, volume ou échéance susceptibles de donner corps à ces promesses.
« Alors que Madagascar cherche des investisseurs, des emplois et des infrastructures, Moscou lui répond par des cours de russe », ironise Jean Robert, jeune entrepreneur dont plusieurs projets dans les secteurs halieutiques et la collecte de produits locaux ont avorté à cause d’un environnement économique qu’il juge peu favorable à l’investissement. Selon lui, la priorité des Malgaches est ailleurs : l’accès à l’eau potable, à l’électricité, aux soins, à l’éducation, aux infrastructures et à l’emploi.
Et Jean Robert de continuer : « L’apprentissage du russe n’est nullement en cause. Ce qui interroge davantage, c’est l’utilisation de la culture et de l’humanitaire comme instruments de projection d’influence, dans un Madagascar où la jeunesse a récemment payé le prix fort pour revendiquer une indépendance politique et une souveraineté pleinement assumée. » Sergio Z. , analyste politique, est du même avis : « Le défi pour Madagascar n’est pas de passer d’une sphère d’influence à une autre, mais d’échapper à cette logique même. Le pays a besoin de partenaires crédibles qui contribuent à son essor économique sans chercher à orienter ses choix. La souveraineté, la vraie, consiste à faire prévaloir les intérêts des Malgaches sur ceux des puissances étrangères, quelles qu’elles soient. »
Pour Sergio Z., les zones d’ombre demeurent nombreuses. Les modalités de financement restent floues, les projets prioritaires ne sont pas identifiés et les garanties font défaut. À ses yeux, le risque est grand de voir une faible part des fonds bénéficier concrètement aux besoins de la population, tandis que le principal dividende de cette coopération serait avant tout politique et diplomatique pour Moscou.
Le spectre de l’échec soviétique
Cette ouverture vers la Russie réveille aussi des souvenirs. Pour Josée Ratrimo, historienne, Madagascar ferait bien de tirer les leçons du passé : elle rappelle l’échec de la coopération engagée entre Didier Ratsiraka et l’Union soviétique durant la Deuxième République (1975-1989), expérience qui a, selon elle, fortement contribué à l’affaiblissement de l’économie malgache.
L’universitaire cite également l’exemple de l’Iran de la fin des années 1970, qui avait cherché à s’appuyer sur Moscou pour réduire sa dépendance vis-à-vis de l’Occident, avant de constater les limites de cette coopération économique tandis que les sanctions internationales se multipliaient. « Ne nous laissons pas berner par les puissances étrangères, qu’elles soient françaises, américaines ou russes. Et particulièrement par une Russie dont les capacités économiques sont aujourd’hui limitées par la guerre », avertit-elle.
Une promesse d’ouverture financière qui interroge
Pour justifier son choix diplomatique, le colonel Randrianirina met en avant la perspective d’une prétendue indépendance financière de Madagascar. À Moscou, il s’est montré particulièrement séduit par le système A7, une plateforme de paiements transfrontaliers créée par la Russie pour desserrer l’étau des sanctions occidentales et maintenir ses échanges financiers internationaux.
Mais ce dispositif laisse les spécialistes perplexes. Le groupe Eurasia, présenté comme le principal vecteur de cette coopération, est une organisation russe à but non lucratif dirigée par le directeur général de PSB, une banque publique russe frappée de sanctions internationales. L’organisation est citée dans plusieurs controverses liées à des opérations d’influence en Moldavie. Pour les sceptiques, loin de s’ouvrir aux marchés financiers internationaux, Antananarivo risque au contraire d’aggraver son isolement en recourant à ce système.
Lutte contre la corruption : le paradoxe russe
Autre annonce qui a provoqué des réactions virulentes : la future coopération russo-malgache dans la lutte contre la corruption. Pour Rasoamaro, activiste de la société civile, la situation est tout à fait paradoxale. « C’est l’hôpital qui se moque de la charité », lance-t-il. Il souligne que la Russie figure parmi les pays les plus mal classés dans les indices internationaux de perception de la corruption. Transparency International situe la Russie à la 157e place sur 182 pays évalués avec un score de 22 sur 100 (sur une échelle où 0 désigne un secteur public perçu comme très corrompu et 100 comme très intègre). La Russie partage ce rang avec le Honduras, le Zimbabwe et le Tchad, tandis que Madagascar se trouve à un niveau sensiblement meilleur, avec un score de 25/100, le plaçant au 148e rang sur 182 pays analysés.
Selon Transparency International, le système russe est caractérisé par le népotisme, le clientélisme et le capitalisme de connivence, tandis que les campagnes anti-corruption serviraient souvent à neutraliser des adversaires politiques. Pour ses détracteurs, la Russie actuelle présente plusieurs caractéristiques qui rappellent les pratiques dénoncées sous le régime d’Andry Rajoelina et reprises ensuite par le régime de la Refondation. À leurs yeux, l’accord de coopération sur la corruption illustre parfaitement l’adage selon lequel « qui se ressemble s’assemble ».
Les jeunes Malgaches tués en Ukraine : un traumatisme national
Le principal facteur actuel du rejet de la Russie dans l’opinion demeure la mort de jeunes Malgaches enrôlés dans l’armée russe. L’affaire qui a bouleversé l’opinion concerne, notamment, un père de famille de cinq enfants mort le 12 août 2026 sur le front ukrainien. Sans expérience militaire, il aurait été attiré par la promesse d’une nationalité russe obtenue en six mois, d’une affectation supposée loin des combats et de gains importants jamais matérialisés. Pour ses proches, il s’agit d’une véritable escroquerie.
Face à cette tragédie, les autorités malgaches observent un silence remarqué. Les soutiens du régime dénoncent une prétendue propagande occidentale contre la Russie. Pourtant, de nombreuses enquêtes internationales documentent les campagnes de recrutement menées par Moscou en Afrique subsaharienne auprès de civils sans expérience militaire, souvent à travers des promesses trompeuses de travail ou de naturalisation. Ces recrues se retrouvent parfois directement exposées sur le front ukrainien sans formation suffisante et servent littéralement de chair à canon.
Derrière les bourses d’études, la fabrication de drones
Les inquiétudes concernent également le programme Alabuga Start. Selon des informations relayées par le site Stop Russian Recruiters, plusieurs pays africains, dont Madagascar, font l’objet de campagnes de recrutement destinées à attirer de jeunes femmes âgées de 18 à 22 ans. Le nombre de recrues malgaches serait inférieur à une centaine.
Le programme promet des bourses, des cours de russe, le transport, l’hébergement, une assurance maladie et une rémunération mensuelle comprise entre 500 et 700 dollars. Mais, selon ses détracteurs, les jeunes recrues seraient en réalité affectées à la fabrication de drones militaires dans la zone économique spéciale d’Alabuga, au Tatarstan. Plus d’un millier de femmes africaines auraient déjà rejoint ce programme depuis 2024.
L’armée russe n’est pas la Légion étrangère
Les partisans du rapprochement avec Moscou rétorquent que les critiques formulées contre les recrutements russes sont excessives puisque de nombreux jeunes Malgaches rejoignent aussi des armées étrangères, en l’occurrence la Légion étrangère française. Mais pour Fenosoa, ancien « Lezaka » (nom donné par les jeunes malgaches aux légionnaires), le parallèle ne tient pas. Là où les conditions d’engagement dans la Légion sont clairement établies et connues des candidats, les recruteurs russes sont régulièrement accusés de recourir à des promesses mensongères sur la nature des missions ou les perspectives offertes aux volontaires.
La Légion étrangère, rappelle-t-il, offre un cadre juridique transparent, une possibilité d’intégration à la société française et un statut reconnu. « Les hommes savent ce qu’ils signent et pourquoi ils s’engagent. C’est une réalité très différente de celle décrite par de nombreuses recrues parties pour la Russie », conclut-il.
Une diplomatie qui divise profondément la société
Plusieurs figures de la société civile estiment en outre que le colonel Michael Randrianirina est en train d’engager Madagascar dans des choix stratégiques majeurs alors même qu’il n’est pas issu d’une élection présidentielle. « Son rôle devrait être de préparer les élections, pas de prendre des décisions géopolitiques qui engagent le pays pour plusieurs décennies », juge un activiste. Dans ce contexte, les jeunes malgaches apparaissent plus désorientés que jamais. Faute de perspectives économiques, beaucoup rêvent de quitter le pays. Alors que les politiques migratoires se durcissent en Europe et en Amérique du Nord, la Russie tente de se présenter comme une terre d’opportunités, notamment à travers l’annonce de 5 000 bourses universitaires destinées aux étudiants malgaches.
Reste à savoir si cette promesse suffira à faire oublier les interrogations que soulève aujourd’hui l’offensive russe dans la Grande Île. Pour une partie croissante de l’opinion, derrière le discours du « nouvel ordre mondial », Moscou cherche avant tout à étendre son influence dans un pays fragilisé.
