La crise diplomatique qui vient d’éclater entre le Niger et le Tchad depuis une frappe de drone tchadienne au Niger, le 24 octobre, a mis en lumière les tensions croissantes entre les deux pays depuis plusieurs mois, où Paris joue un rôle d’amplificateur. Mais il est peu probable qu’elle se développe au-delà des échanges de noms d’oiseaux, compte tenu de l’importance des relations de bon voisinage entre les deux pays, qui partagent une large frontière, des populations, des ennemis et des échanges soutenus.
Par Nathalie Prévost
Des sources communautaires ont confirmé à Mondafrique que cette frappe visait un regroupement des FACT, le Front pour l’alternance et la concorde au Tchad, en guerre contre le régime de N’Djamena. Mais elle n’a finalement touché que des éléments isolés du groupe rebelle de Mohamed Wardougou (les Révolutionnaires du Sud), en guerre contre l’homme fort de l’est libyen Khalifa Haftar. « Les éléments du FACT ont repéré des drones au-dessus d’eux depuis le matin et ils ont donc déguerpi pour un autre lieu, ce qui fait que les frappes nocturnes n’ont touché que des éléments isolés de Mohamed Wardougou. »
Les deux groupes sont très proches, unis par des liens tribaux et familiaux, et évoluent côte à côte dans une zone contrôlée par leurs frères toubous nigériens qui, naturellement, les soutiennent et les protègent. « C’est impossible, pour le Niger, de s’en prendre à ces groupes frontalement », a déclaré une source nigérienne de la région à Mondafrique, sous couvert d’anonymat.
Des contentieux accumulés
Les deux communiqués gouvernementaux de part et d’autre sont éclairants sur les contentieux accumulés par les deux parties. Le Niger a parlé le premier. Dans un communiqué lu à la télévision nationale lundi 26 octobre, il a accusé le Tchad d’une frappe de drone lancée à partir de son territoire avec l’appui de la France, qui a touché Emilulu, à la frontière nord du Niger et du Tchad, près de la frontière algérienne, faisant deux morts et plusieurs blessés parmi des civils. Les autorités nigériennes précisent que les investigations menées par « les forces de défense et de sécurité et les autorités judiciaires » ont permis d’établir l’origine de la frappe « à partir d’éléments matériels et techniques concordants. » « Le gouvernement dénonce avec la plus grande fermeté cette acte d’agression qui constitue une violation flagrante de la souveraineté nationale, (…) de la Charte des Nations Unies et des principes fondateurs de l’Union africaine. »
Niamey accuse N’Djamena d’avoir reçu un appui de la France, avec laquelle Mahamat Kaka Déby vient de relancer la coopération militaire. « Cet acte ne saurait être dissocié d’un contexte connu de tous. Le Tchad s’inscrit dans une démarche hostile à l’égard de notre pays et offre une profondeur stratégique à des mercenaires qui s’attaquent à nos populations ainsi qu’à nos infrastructures stratégiques et énergétiques ». Dans ce même communiqué, Niamey tient N’Djamena comme « entièrement responsable de cet acte et de ses conséquences, exige la cessation de toutes les actions hostiles et la réparation des préjudices causés » et menace de saisir les instances internationales, tout en affirmant ne pas rechercher d’affrontement avec son voisin.
La nouvelle a fait grand bruit au Tchad, où elle est commentée avec sévérité, sur le fil du média indépendant Alwidha Info. « Quatre pays voisins qui accusent le Tchad d’ingérence en intelligence avec un pays étranger, en l’occurrence la France », commente Tsar Ahmard. « Le Tchad ne doit pas suivre aveuglément la France. » « Vraiment, évitons les problèmes. Restons africains », écrit un autre. Tandis qu’un troisième, faisant allusion aux nombreux problèmes de sécurité sur le territoire, s’exclame : « Notre situation intérieure est déjà chaotique et malgré cela, on veut bomber le torse à l’extérieur ? » [Ndlr, rien qu’à Miski, dans le Tibesti, des combats faisant de lourdes pertes sont rapportés depuis plusieurs jours entre l’armée tchadienne et le comité d’autodéfense local, autour du contrôle de l’orpaillage.]
Le Tchad pointe la présence du FACT au Niger
Mardi, l’ambassadeur du Tchad à Niamey a été convoqué pour protestation et demande d’explications. Le communiqué du ministère nigérien des Affaires étrangères s’achève toutefois sur la réaffirmation de l’attachement du pays « à la paix et au bon voisinage entre les peuples ». Au même moment, on a appris que l’armée de l’Air du Niger menait d’« intenses patrouilles de surveillance à la frontière tchadienne » et assurait une couverture permanente de cet espace via des drones turcs Aksungur.
Le 27 octobre, le Tchad a réagi, à son tour, aux accusations officielles nigériennes, en démentant dans un communiqué du gouvernement lu à la télévision nationale les accusations portées contre lui. « Le gouvernement tchadien n’a aucunement ordonné, conduit ou soutenu une quelconque opération aérienne depuis son sol contre le Niger. » Il nie « tout concours prêté à une quelque autre puissance étrangère pour mener une action hostile contre le Niger », et exige que le Niger révèle publiquement les preuves qu’il dit détenir. Il rappelle enfin le sacrifice des soldats tchadiens engagés dans l’opération Serval puis Barkhane pour « préserver l’intégrité et la stabilité des pays frères, y compris le Niger ». Mais la suite du communiqué révèle l’état d’esprit des dirigeants tchadiens et leur contentieux sous-jacent avec le Niger.
Piqué au vif par les accusations de jouer les supplétifs de la France, le Tchad « ne saurait accepter que son nom soit ainsi déshonoré en l’associant à des accusations récurrentes aussi graves, au nom d’un narratif consistant à désigner comme ennemi du Niger tout État entretenant des relations avec un partenaire qu’il juge indésirable.» Le gouvernement rejette « l’affirmation selon laquelle le territoire tchadien servirait de profondeur stratégique à des mercenaires visant les populations et les infrastructures nigériennes. » La mention de la profondeur stratégique est soulignée en gras dans le texte.
Inaction nigérienne
Mais le gouvernement s’ouvre, comme un aveu, sur la cause de ses principales récriminations contre son voisin. « Le gouvernement rappelle qu’au cours des quatre dernières années [ndlr, avant le coup d’État de juillet 2023], les autorités tchadiennes ont signalé à plusieurs reprises à leurs homologues nigériennes la présence, sur le territoire du Niger, de groupes rebelles tchadiens armés et hostiles aux institutions légitimes de la République. » Mahamat Idriss Débi vise ici les assassins de son père, tué le 20 avril 2021 dans le nord du Tchad, en marge de combats entre l’armée tchadienne et le FACT. «Malheureusement, les autorités nigériennes n’ont apporté aucun démenti formel à ce signalement. »
Il fournit même la raison de la frappe en indiquant que, récemment, « un militaire ayant déserté les rangs de l’armée nationale tchadienne s’est rendu au Niger à bord d’un véhicule, emportant une importante quantité d’armes, dans l’intention de rejoindre ces groupes. Malgré tous les recours, à ce jour, ni les armes, ni le véhicule, ni le déserteur appréhendé n’ont été remis aux autorités tchadiennes. » « Le gouvernement tchadien demeure ouvert à un échange direct sur des faits établis mais ne tolèrera pas la banalisation d’accusations portant atteinte à son honneur, à sa souveraineté, à son intégrité territoriale ou à la sécurité de ses populations. »
Les reproches du Tchad sur la présence au Niger des combattants du FACT ne sont pas nouveaux. Mahamat Idriss Déby en a fait état personnellement, il y a plusieurs mois, au Premier ministre du Niger. Il a même reconnu, en privé, héberger, en mesure de rétorsion, divers groupes armés nigériens engagés dans le sabotage de l’oléoduc qui transporte le pétrole brut du Niger jusqu’au Bénin. Cependant, il n’assume pas publiquement ce soutien et a aggravé sa situation, aux yeux du Niger, par son rapprochement récent avec Emmanuel Macron : le président français ayant clamé partout son intention de renverser le général Abdourahamane Tiani avant la fin de son mandat, le Tchad se voit soupçonner de prêter main forte à ce projet.
Soupçons de Niamey
La méfiance s’étant installée des deux côtés, le Niger avait, par la voix d’un capitaine diffusé à la télévision nationale, soupçonné une implication de l’armée tchadienne (et de ses alliés français), dans la tentative de coup d’État contre le général Tiani les 28 et 29 août à Niamey. Le président tchadien n’avait pas répondu à ces accusations sauf par un verset coranique sur ses réseaux sociaux: « Et ne mêlez pas le faux à la vérité. Ne cachez pas sciemment la vérité. »
Plusieurs sources nigériennes estiment donc que les torts sont partagés et qu’il est temps que le Niger et le Tchad reprennent langue pour résoudre leurs différends. La région frontalière du Niger, du Tchad et de la Libye est infestée de groupes armés rebelles des trois pays, qui agissent pour des motifs politiques ou criminels. Le contrôle de la frontière entre le Niger et la Libye, crucial pour les trafics très rentables qui l’empruntent, en est l’un des enjeux. Les populations de la région, Touaregs et Toubous, fournissent les combattants de ces groupes mais sont aussi utilisées comme mercenaires par les deux camps libyens. Les logiques communautaires jouent, pour le moment, un rôle pacificateur dans la mesure où Toubous et Touaregs sont liés par un pacte de non agression ancien.
