La candidature de Lana Nusseibeh à la tête de l’ONU provoque une levée de boucliers. Accusés de soutenir les paramilitaires soudanais, les Émirats arabes unis voient leurs ambitions diplomatiques confrontées aux révélations sur leur rôle présumé dans une guerre dévastatrice.
La succession d’António Guterres à la tête des Nations unies se transforme en épreuve de crédibilité pour l’organisation internationale. Entrée tardivement dans la course, la diplomate émiratie Lana Nusseibeh, 48 ans, cristallise désormais une controverse qui dépasse largement sa candidature. Mardi 27 octobre, plusieurs organisations de défense des droits humains ont appelé les grandes puissances à lui barrer la route, dénonçant les liens présumés entre les Émirats arabes unis et les Forces de soutien rapide (FSR), accusées d’atrocités massives au Soudan.
L’offensive des ONG intervient dans un contexte particulièrement sensible. Depuis avril 2023, le Soudan est ravagé par une guerre opposant l’armée régulière du général Abdel Fattah al-Burhane aux paramilitaires du général Mohamed Hamdane Daglo, dit Hemetti. Le conflit a provoqué des déplacements massifs de population, une crise alimentaire majeure et l’effondrement d’une grande partie des infrastructures sanitaires. Les estimations évoquent plus de 200 000 morts, un bilan difficile à vérifier dans un pays dont plusieurs régions demeurent largement inaccessibles.
Pour Kenneth Roth, ancien directeur exécutif de Human Rights Watch (HRW), la candidature de Lana Nusseibeh est « totalement inappropriée ». En cause, notamment, ses déclarations contestant la responsabilité d’Abou Dhabi dans la poursuite de la guerre. Dans un entretien accordé au quotidien allemand Die Welt, la diplomate avait estimé qu’imputer aux Émirats la persistance du conflit constituait une erreur.
Kate Ferguson, codirectrice de l’organisation britannique Protection Approaches, a pour sa part mis en doute l’indépendance de la candidate vis-à-vis de son gouvernement. Elle a évoqué le risque d’une prise d’influence sur les Nations unies par des régimes autoritaires, avec l’appui éventuel de Washington. Une accusation politique grave, qui traduit les inquiétudes entourant le profil du prochain secrétaire général.
Des enquêtes qui fragilisent la défense émiratie
Les accusations visant Abou Dhabi ne reposent pas uniquement sur les déclarations des autorités soudanaises. Plusieurs investigations indépendantes ont mis en évidence des circuits internationaux de recrutement, d’armement et de soutien logistique au profit des FSR.
En mai 2026, Human Rights Watch a publié une enquête de 83 pages retraçant le parcours de centaines d’anciens militaires colombiens recrutés par Global Security Services Group, une société de sécurité établie à Abou Dhabi. Selon l’organisation, certains combattants auraient transité par des installations militaires émiraties, notamment à Ghiyathi et Al Wathba, avant de rejoindre le Soudan. Les enquêteurs se sont appuyés sur des témoignages, des documents d’entreprise ainsi que des photographies et vidéos vérifiées et géolocalisées.
L’enquête établit également la présence de combattants étrangers aux côtés des FSR lors de la prise d’El-Fasher, capitale du Darfour-Nord, dans l’ouest du Soudan, en octobre 2025. Cette offensive a été accompagnée de massacres, de viols et de persécutions contre les civils. Selon des informations rapportées par Associated Press, l’ONU a recensé au moins 6 000 morts lors de l’assaut, tandis que des enquêteurs internationaux ont estimé que les violences présentaient les caractéristiques d’un génocide.
En septembre 2026, une mission internationale d’établissement des faits mandatée par le Conseil des droits de l’homme des Nations unies a également signalé l’existence de réseaux étrangers fournissant armes, technologies militaires, combattants et moyens logistiques aux belligérants. Son rapport mentionne notamment des individus et des entités liés aux Émirats arabes unis.
Ces conclusions s’ajoutent aux investigations d’Amnesty International sur la présence d’armements chinois susceptibles d’avoir été réexportés vers les FSR depuis le territoire émirati.
Abou Dhabi continue de nier tout soutien militaire aux paramilitaires et affirme œuvrer à une solution négociée. Il convient toutefois de distinguer les indices documentés de transferts d’armes et de recrutement de combattants d’une responsabilité juridique définitivement établie de l’État émirati. Aucune preuve d’une participation personnelle de Lana Nusseibeh à ces opérations n’a été rendue publique.
Pour les ONG, le problème réside ailleurs : la diplomate a défendu, dans ses fonctions officielles, la position d’un gouvernement dont le rôle présumé dans la guerre soudanaise fait l’objet d’accusations persistantes. Sa capacité à incarner demain une ONU impartiale est donc directement mise en question.
Une bataille diplomatique aux enjeux considérables
Lana Nusseibeh possède pourtant de solides références diplomatiques. Représentante permanente des Émirats auprès des Nations unies entre 2013 et 2024, elle a participé à de nombreuses négociations multilatérales et contribué à l’adoption, en décembre 2023, de la résolution 2720 du Conseil de sécurité destinée à faciliter l’aide humanitaire à Gaza.
Sa candidature, annoncée le 21 octobre, bénéficie du soutien des six monarchies du Conseil de coopération du Golfe. D’origine palestinienne, elle pourrait devenir la première femme à diriger les Nations unies et la deuxième personnalité arabe à occuper ce poste après Boutros Boutros-Ghali.
Elle promet une organisation plus réactive, moins bureaucratique et davantage tournée vers la prévention des conflits. Interrogée mardi par Reuters, elle a assuré vouloir mobiliser les moyens politiques et opérationnels de l’ONU pour obtenir un cessez-le-feu au Soudan et favoriser un processus politique inclusif, respectueux des aspirations démocratiques de la population. Elle affirme également avoir pris congé de ses fonctions gouvernementales afin de mener sa campagne.
Son arrivée bouleverse une compétition jusqu’ici dominée par plusieurs candidats latino-américains. L’ancienne vice-présidente costaricienne Rebeca Grynspan figure parmi les mieux placés, mais aucun prétendant n’est parvenu à surmonter les réticences des cinq membres permanents du Conseil de sécurité. L’Argentin Rafael Grossi et la Guyanienne Carolyn Rodrigues-Birkett restent également en lice.
La procédure impose au futur secrétaire général d’obtenir au moins neuf voix sur quinze au Conseil de sécurité, sans veto américain, russe, chinois, français ou britannique. L’Assemblée générale devra ensuite entériner la recommandation.
L’enjeu dépasse donc la personnalité de Lana Nusseibeh. Les Nations unies doivent choisir leur prochain dirigeant alors que leur autorité s’érode, que leurs ressources financières diminuent et que les grandes puissances privilégient de plus en plus leurs intérêts stratégiques au détriment du multilatéralisme.
Dans ce contexte, la candidature émiratie pose une question essentielle : l’expérience diplomatique et les soutiens géopolitiques peuvent-ils suffire à légitimer une personnalité dont le gouvernement est accusé de contribuer à l’une des pires tragédies humanitaires contemporaines ?
Pour les défenseurs des droits humains, la réponse est non. Pour les États appelés à trancher, le choix sera autant politique que moral. Et pour les populations soudanaises, dont la guerre demeure largement reléguée au second plan de l’actualité internationale, il constituera un nouveau test de la capacité des Nations unies à défendre les principes qu’elles proclament.
