Le Sénégal amorce un rapprochement CEDEAO/Alliance des États du Sahel

21/10/2026 – Nathalie Prevost

À la manœuvre de la Communauté économique ouest-africaine depuis l’élection de Bassirou Diomaye Faye à sa tête, le 19 juillet dernier, le Sénégal a hébergé une première rencontre, les 17 et 18 octobre à Dakar, d’une délégation de la Confédération des États du Sahel et d’une autre de la CEDEAO.

Par Nathalie Prévost

Annonçant sa volonté de réparer la fracture avec les sécessionnistes de l’Alliance des États du Sahel, qui ont claqué la porte de l’organisation le 29 janvier 2025, le président sénégalais avait déclaré dès sa désignation qu’il urgeait « de travailler pour les retrouvailles de toute la famille ouest-africaine afin de consacrer toutes nos forces et nos ressources aux projets et initiatives communautaires qui nous rassemblent. »

Ce premier pas, encore timide, s’inscrit, dit le communiqué conjoint – inimaginable il y a encore quelques mois – « dans un cadre de coopération équilibré, réaliste et qui préserve les intérêts de leurs peuples ». Le fil reste mince et les progrès aussi mais ils existent. Les deux parties ont convenu « de mettre en place des groupes de travail thématiques conjoints pour mener les échanges techniques dans le but ultime de parvenir à la conclusion d’un accord-cadre de coopération ».

Bien que ne prévoyant aucun retour dans le bloc ouest-africain, le Mali, le Niger et le Burkina Faso, désormais organisés en Confédération, ont adopté un ton plus conciliant que d’ordinaire. Le communiqué conjoint convoque la tradition de « fraternité, de respect mutuel et d’ouverture », évoque les « liens séculaires (…) profonds qui unissent les peuples » de la région et affirme que les deux parties veulent voir leurs relations guidées « par les principes de bon voisinage, de respect de la souveraineté, de la dignité et du bien-être des populations ouest-africaines. »

« Solder le patrimoine commun »

Reste que la réunion n’est encore qu’une toute première étape de prise de contact et d’échanges « en vue de poser [graduellement] les bases de la coopération ». Une source gouvernementale nigérienne souligne qu’il s’agit pour l’AES de « solder le patrimoine commun et de définir un nouveau cadre», en restant soucieux de préserver les acquis des populations qui vont et viennent dans toute la région.

La délégation de l’AES était conduite par le ministre des Affaires étrangères du Burkina Faso, Karamoko Jean-Marie Traoré, et celle de la CEDEAO par Cheikh Niang, président du Conseil des ministres de la CEDEAO et ministre des l’Intégration africaine, des Affaires étrangères et des Sénégalais de l’extérieur.

Le Sénégal semble bien décidé à entraîner la lourde machine ouest-africaine. Car au-delà de la présidence de la CEDEAO, il contrôle aussi la Commission communautaire: le général sénégalais Birame Diop, ancien ministre de la Défense et ancien chef d’état-major de son pays  – qui connaît les chefs d’État du Mali, du Niger et du Burkina Faso – préside la Commission de la CEDEAO pour le mandat 2026-2030. Le profil de Birame Diop annonce aussi une forte inscription des questions de sécurité dans l’agenda, ce qui ne peut que satisfaire les régimes militaires de l’AES très engagés dans la lutte contre les groupes armés djihadistes qui frappent quotidiennement leurs pays.

Le réalisme ne laisse pas d’autre choix

Dakar s’est félicité de cette première étape qui « constitue une première depuis le retrait officiel du Burkina Faso, du Mali et du Niger de la CEDEAO et la création de l’AES. » « Véritable cadre de dialogue visant à définir les contours de la future coopération entre la CEDEAO et l’AES, la rencontre de Dakar a permis de cerner les priorités et les attentes de chaque partie, ainsi que de convenir des principes devant guider leurs discussions », se réjouit le Sénégal.

Le réalisme ne laisse pas vraiment d’autre choix aux uns et aux autres, compte tenu de l’importance des échanges régionaux indépendamment des chocs politiques. Un diplomate aguerri de la région estime que « les deux parties ne peuvent pas  faire l’économie d’un dialogue car les pays sont condamnés à vivre ensemble et les institutions aussi. »  Il ajoute qu’au-delà de ces efforts,  la démocratie et la bonne gouvernance doivent redevenir une priorité. A cet égard, « la promesse de Bassirou Diomaye Faye de remettre sur la table le Protocole additionnel est une bonne chose.»  Car l’AES, poursuit le diplomate, devra, tôt ou tard, « renoncer à ces régimes d’exception purs et durs et se vêtir d’atours démocratiques et de respect des droits. » « Les populations de l’AES ne peuvent être à ce point masochistes pour apprécier les mauvais traitements et les violations tous azimuts. Et l’Union africaine et la CEDEAO ne renonceront pas à leurs principes fondamentaux. Quoi qu’ils disent, les régimes de l’AES sont isolés et ne peuvent pas fonctionner ainsi indéfiniment. »

Mais la tâche ne sera pas facile. L’AES n’envisage aucun retour au bercail. Karamoko Jean-Marie Traoré l’a martelé à la veille du voyage de Dakar, à l’issue de la réunion préparatoire des ministres des Affaires étrangères, le 16 octobre à Ouagadougou. « Le processus engagé ne traduit pas une volonté de retour de l’AES au sein de la CEDEAO, contrairement à certaines informations relayées dans la presse », a-t-il dit.

Priorité « aux aspirations des peuples »

Le mandat confié à leurs ministres par les trois chefs d’État militaires est « d’accorder la priorité absolue à l’intérêt supérieur et aux aspirations des peuples de la Confédération, notamment concernant la libre circulation des personnes et des biens ainsi que la sécurité. » Dans son communiqué du 16 octobre, l’AES dit « aborder ces négociations de bonne foi, dans un esprit d’ouverture, de dialogue, de sérénité et de respect mutuel de la souveraineté de ses États, comme principe directeur de la défense des intérêts de sa population. » Elle entend œuvrer à un partenariat « pragmatique, équilibré et mutuellement bénéfique avec la CEDEAO », fondé « sur l’égalité des parties, la reconnaissance de la personnalité juridique et institutionnelle de la Confédération, la préservation des acquis de l’intégration régionale et la protection des intérêts des populations ouest-africaines. »

Avec cinq nouveaux commissaires, dont une nouvelle commissaire aux Affaires politiques, Paix et Sécurité (la Sierra-Leonaise Francess Alghali), la Commission de la CEDEAO s’est dotée d’une équipe renouvelée, susceptible d’insuffler de nouvelles dynamiques. Les observateurs espèrent que ce nouvel élan permettra de sortir du blocage.

Dans son discours d’investiture, Bassirou Diomaye Faye avait salué « une économie résiliente mais encore vulnérable », décrit une région fragilisée par le terrorisme et des institutions appelées à se réformer. Il avait également appelé à l’opérationnalisation de la Force régionale de lutte contre le terrorisme. Le ressentiment des dissidents de l’AES vient en partie de l’absence totale de soutien manifesté jusqu’ici par la communauté dans leur lutte contre les groupes armés djihadistes.

Le Sénégal, qui entretient des liens commerciaux très forts avec le Mali, a intérêt au réchauffement. Mais il n’est pas le seul. C’est aussi le cas du Bénin, dont le port de Cotonou accuse toujours les conséquences de la rupture avec le Niger. Même la Côte d’Ivoire d’Alassane Ouattara, tête de pont de la ligne dure contre les trois sécessionnistes du Sahel central, semble prête à composer. Le chef du renseignement ivoirien, Vassiriki Traoré, était le 15 octobre à Bamako, à l’invitation de son homologue malien Modibo Koné, pour discuter douane, commerce et coordination sécuritaire.