La succession d’António Guterres se joue sur les lignes de fracture que l’ONU ne parvient plus à surmonter. De Gaza à l’Ukraine en passant par la guerre au Moyen-Orient, les conflits en cours et les rivalités entre grandes puissances bloquent le choix du prochain secrétaire général. À cela s’ajoutent les marchandages sur les postes clés de l’organisation. Autant de contraintes qui entraveront inévitablement l’action du futur patron des Nations unies.
Une chronique de Maïssata Koné-Dubois
Macky Sall jette l’éponge
Le 17 octobre, Macky Sall a fini par se retirer de la compétition. L’ancien président sénégalais aurait pu s’épargner des mois d’une campagne onéreuse, car, comme l’écrivait Mondafrique dès mars 2026, sa candidature au poste de secrétaire général des Nations unies était vouée à l’échec. Mais ses soutiens et lui-même y ont cru dur comme fer jusqu’à la dernière minute.
Pourtant, l’ancien président sénégalais accumulait les handicaps : l’opposition des associations sénégalaises de défense des droits humains, qui lui reprochent la répression meurtrière des manifestations sous sa présidence, les divisions de l’Union africaine, la priorité revendiquée par l’Amérique latine et les Caraïbes et les appels à porter, pour la première fois, une femme à la tête de l’organisation. En septembre, la Chilienne, Michelle Bachelet, avait, elle aussi, renoncé après de mauvais résultats lors des votes informels du Conseil de sécurité dû à l’hostilité américaine, notamment liée à ses positions sur les droits des femmes et l’avortement.
Les vétos mènent le jeu
Moins de candidats, mais toujours pas d’accord. António Guterres quitte ses fonctions le 31 décembre. Pour préparer la transition, il faudrait désigner son successeur avant la fin octobre. Un calendrier qui paraît désormais impossible à tenir.
Le choix revient aux quinze membres du Conseil de sécurité : les dix États élus pour deux ans et les cinq permanents. Il faut neuf voix pour l’emporter, mais seuls les cinq permanents : Chine, Russie, États-Unis, France et Royaume-Uni peuvent faire jouer leur veto : une seule opposition suffit à bloquer une candidature.
Chaque pays indique pour chaque candidat « encourage », « décourage » ou « sans opinion ». Lors du vote informel et anonyme du 16 octobre, leurs bulletins de couleur ont livré un verdict : les trois favoris ont chacun reçu deux cartons rouges des permanents, sans que l’on sache quels pays les ont infligés. Cette bataille pour la succession oppose, d’un côté, la Chine et la Russie et, de l’autre, les trois pays occidentaux. Ces camps ne sont toutefois pas monolithiques : les intérêts nationaux et les différends bilatéraux peuvent aussi diviser des partenaires habituels. De quoi faire de cette succession un joyeux casse-tête.
Trois favoris, autant de cartons rouges
Trois candidats se détachent. En tête, la Costaricienne Rebeca Grynspan, ancienne vice-présidente de son pays a recueilli le plus grand nombre de votes favorables. En seconde position arrive la Guyanienne Carolyn Rodrigues Birkett, ancienne ministre des Affaires étrangères et ambassadrice à l’ONU, et enfin l’Argentin Rafael Grossi, patron de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). Chacun des trois s’est vu attribuer deux votes « décourage » par deux des cinq membres permanents du Conseil de sécurité.
Rebeca Grynspan, barrée par Washigton
Pour Rebeca Grynspan, l’obstacle est américain. Son expérience à la tête de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED) et son rôle dans les négociations sur les exportations de céréales par la mer Noire pendant la guerre en Ukraine ne convainquent pas Washington. Selon les informations recueillies par PassBlue, les États-Unis lui ont adressé un carton rouge dès le 7 octobre.
La méfiance serait aussi d’ordre idéologique : l’administration Trump rechercherait un profil « MAGA », alors que la Costaricienne est perçue comme une « mondialiste ». Ses promesses de réforme ne rassurent pas davantage les Américains, qui veulent une ONU moins coûteuse, recentrée sur la paix et la sécurité. Washington attend des garanties sur la direction qu’elle donnerait à l’organisation. La porte n’est donc pas complètement fermée…
Carolyn Birkett, l’étendard palestinien
Pour la Guyanienne Carolyn Rodrigues Birkett, soutenue par la Communauté caribéenne, c’est Gaza qui pèse sur la candidature. Ses prises de position dénonçant un génocide lui ont valu des attaques publiques, notamment de l’organisation UN Watch, qui lui reproche ses positions jugées anti-israéliennes et anti-américaines. À l’automne, la diplomate a elle-même dénoncé une intense campagne hostile. Son équipe conteste cependant les informations faisant état d’une opposition américaine à sa candidature. Carolyn Birkett assume avoir défendu le droit international et la Charte des Nations unies, quitte à en payer le prix dans cette compétition. Ou quand défendre la Charte des Nations unies peut compromettre les chances d’en prendre la tête…
Rafaël Grossi, le plan B de Paris
L’Argentin Rafaël Grossi concentre les tensions. Au fil des votes, il est celui qui a obtenu le plus de « découragements ». S’il reste le candidat préféré de Washington et de Paris, qui n’a plus qu’un seul cheval après le renoncement de Macky Sall, il est loin d’être le favori de la Chine et de la Russie. En tant que patron de l’AIEA, le dossier iranien lui colle à la peau. Téhéran a maintes fois dénoncé son manque d’impartialité et son attitude face aux attaques des installations pétrolières.
À cela s’ajoutent les réticences britanniques sur fond de différend avec l’Argentine autour des Malouines. Même s’il reste dans la course, il semble que pour lui, les dés sont jetés. Si l’identité des deux permanents ayant voté contre lui reste inconnue sa proximité avec Washington et le contentieux iranien lui bloque le passage. Un seul veto suffit.
Les autres candidats, l’Ougandais Olara Otunnu, les Équatoriennes María Fernanda Espinosa et Ivonne A-Baki, semblent avoir peu de chances. Mais tant que le blocage subsiste, tout reste ouvert, y compris l’arrivée de nouveaux postulants, comme le Turc Feridun Sinirlioğlu ou l’Émiratie Lana Nusseibeh, dont les noms circulent sans candidature officielle à ce stade.
Grandes puissances, petits arrangements
Le choix du prochain secrétaire général se négocie aussi à coups de promesses sur les postes clés. Une enquête publiée le 3 octobre par InDepthNews, s’appuyant sur les témoignages d’anciens responsables, experts et diplomates, retrace huit décennies de petits et grands arrangements.
Au fil des successions, ces marchandages ont fini par transformer certains départements en domaines réservés : les affaires politiques aux Américains, le maintien de la paix aux Français, les affaires économiques et sociales aux Chinois, la coordination humanitaire aux Britanniques et la lutte contre le terrorisme aux Russes. Aucun texte ne consacre ce partage ; il s’est pourtant imposé dans les faits et chaque puissance veille à ce que ces postes restent occupés par l’un de ses ressortissants.
Interrogé par Mondafrique, un fonctionnaire des Nations unies résume la logique : « les grandes puissances recherchent un dirigeant assez faible pour se concentrer sur la réforme et les laisser agir. » Le paradoxe est inscrit dans la sélection : l’article 100 de la Charte interdit au secrétaire général de recevoir des instructions des gouvernements, mais il doit obtenir leur assentiment pour accéder au poste. Les mêmes puissances réclament une ONU plus efficace… mais pas touche à leurs prérogatives.
Le futur patron devra donc réformer une maison dont les grands électeurs ont confisqué les clés.
