Emmanuel Macron-Mahamat Déby : un jeu de dupes à l’Élysée

16/10/2026 – Maissata Kone Dubois

En mettant en scène ses retrouvailles avec Mahamat Idriss Déby le 13 octobre à l’Élysée, Emmanuel Macron a lavé l’affront que lui avait infligé le Tchad en dénonçant les accords militaires deux ans plus tôt. Le président tchadien a, lui, adressé un signal à ses opposants. Mais derrière le décorum ne reste qu’une simple déclaration d’intention qui masque mal les calculs des deux présidents.

Par Maïssata Koné-Dubois

Un tapis rouge pour une simple déclaration d’intention

Le 13 octobre à l’Élysée, Mahamat Idriss Déby et Emmanuel Macron ont mis en scène leurs retrouvailles, photographies et déclaration d’intention à l’appui. En novembre 2024, N’Djamena avait dénoncé les accords de coopération militaire avec Paris. Deux ans plus tard, leurs ministres des Armées respectifs signent un nouveau texte destiné « à structurer la coopération en matière de capacités de défense ». Dans ce type de document, chaque mot est pesé au trébuchet. Pour l’instant, il ne s’agit donc que de « structurer la coopération ». À ce stade, ni les moyens ni le calendrier n’ont été rendus publics. Les deux parties précisent encore que cette déclaration n’annonce pas le retour des militaires français au Tchad et ne constitue pas un accord militaire. Paris soigne donc les retrouvailles tout en évitant de trop s’engager. Les deux présidents ont, chacun pour des raisons différentes, intérêt à manier l’ambiguïté.

Déby face à un cocktail explosif

Si Emmanuel Macron a salué dans un post sur X une « nouvelle étape » dans la relation avec N’Djamena, ni la présidence ni le gouvernement tchadien n’ont commenté la rencontre. Pour Mahamat Déby, l’enjeu consistait surtout tenter de faire croire que la France protégeait à nouveau son pouvoir et ainsi dissuader ses adversaires de passer à l’offensive. Les précédents existent, comme celui de février 2019, lorsque les Mirage français avaient stoppé une colonne rebelle venue de Libye qui menaçait le régime de son père. À défaut d’une garantie militaire, les retrouvailles de l’Élysée adressent un signal à ses nombreux opposants ou rebelles.

Ousmane Dillo, frère de Yaya Dillo tué lors de l’assaut du siège du Parti socialiste sans frontières (PSF) en février 2024, appartient aux deux camps. En France, il mène une campagne judiciaire pour obtenir vérité et justice sur l’assassinat de son frère. Il est également actif au sein du PSF et a combattu au Soudan aux côtés des troupes du général Burhan contre les Forces de soutien rapide. Son parcours illustre une fracture qui traverse les milieux militaires zaghawa, communauté dont est également issu Mahamat Déby. Le soutien prêté par N’Djamena aux FSR suscite la colère de ceux qui dénoncent les attaques de ces paramilitaires contre les Zaghawa du Darfour. La politique soudanaise du président lui vaut ainsi des adversaires jusque dans les rangs sur lesquels repose son pouvoir.

Le Front pour l’alternance et la concorde au Tchad (FACT) reste lui aussi en guerre contre le pouvoir tchadien. Implantée aux confins du Niger et de la Libye, cette rébellion avait lancé l’offensive au cours de laquelle Idriss Déby avait été mortellement blessé en avril 2021.

Le 14 octobre, dans le Tibesti, des affrontements liés à l’orpaillage ont opposé la Brigade minière au comité d’autodéfense de Miski. L’armée annonce deux officiers tués et neuf blessés et exige le désarmement du comité. Celui-ci dénonce des tirs à l’arme lourde contraires au cessez-le-feu. Les accords passés avec le pouvoir central restent fragiles.

À ces tensions politiques et militaires s’ajoute la grogne sociale. En septembre, les autorités ont interdit les marches des diplômés sans emploi, tandis que les mauvaises récoltes et les risques de pénurie alimentaire aggravent la précarité.

Le prix d’une politique étrangère de Gribouille

À l’est, la guerre au Soudan constitue la menace la plus importante. Le soutien prêté par N’Djamena aux Forces de soutien rapide, appuyées par les Émirats arabes unis, l’expose à l’hostilité de l’armée du général Burhan.

Au sud-est, une nouvelle crise s’est ouverte trois jours avant la rencontre à l’Élysée. Le 10 octobre, selon les autorités tchadiennes, des militaires centrafricains ont pénétré à Abnabak, dans la zone des trois frontières entre le Tchad, la Centrafrique et le Soudan, blessant grièvement plusieurs militaires et civils. Le lendemain, N’Djamena convoquait l’ambassadeur centrafricain pour protester contre cette incursion..

Dans le bassin du lac Tchad, Boko Haram maintient une pression sur l’armée tchadienne, contrainte de disperser ses forces entre ces différents fronts.

Au nord, la Libye demeure une base arrière pour les rébellions et un espace de circulation des armes.

À l’ouest, le rapprochement entre Ndjamena et Paris amorcé en janvier 2026 avait déjà tendu les relations avec le Niger. Elles se sont encore dégradées après la tentative de coup d’État des 28 et 29 août. A la télévision nationale nigérienne, le capitaine Roger Gabriel avait alors directement mis en cause un responsable militaire tchadien.

Macron, le Niger en arrière-plan

Pour Emmanuel Macron, le retour du partenaire qui avait congédié les militaires français permet de prendre date avec l’histoire et d’atténuer ainsi le traumatisme sahélien. De quoi laisser entendre que la France reste indispensable, sans avoir à démontrer ce qu’elle est encore capable d’obtenir dans la région.

Mais au-delà du symbole, qu’attend Paris de N’Djamena ? Le Niger pourrait être l’un des enjeux du rapprochement. Selon le média d’opposition TchadOne, les autorités tchadiennes auraient proposé de soutenir des rebelles opposés à Niamey. Cette hypothèse, également relayée par des observateurs ouest-africains, suggère que Mahamat Déby aurait placé cette offre dans la corbeille des retrouvailles.

Encore faudrait-il que le président tchadien ait les moyens de tenir cet engagement. Selon des contacts toubous de Mondafrique, les groupes concernés peinent à recruter dans leur communauté. À ces difficultés s’ajoutent les quelque 1 600 kilomètres à parcourir entre la frontière tchadienne et Niamey, sans compter le risque d’être repérés par les drones en chemin. Mahamat Déby peut toujours promettre une capacité de nuisance contre Niamey ; la transformer en menace réelle est une autre affaire. La perspective peut néanmoins suffire à entretenir l’intérêt de Paris.

En échange, que pourrait offrir Emmanuel Macron ? Des formations, des livraisons ou une assistance en renseignement. Mais à quelques mois de son départ, il ne peut garantir les choix de son successeur. En s’affichant avec Mahamat Déby, il cherche à reprendre pied tout en limitant ses engagements, au risque de raviver l’accusation d’un soutien français aux pouvoirs autoritaires.

Sur ce dernier point, la rencontre a déjà produit un résultat. Le PSF, le FACT et le Pacte des bâtisseurs ont signé un communiqué commun dénonçant la « caution diplomatique » offerte au président tchadien. Une démarche inédite, selon le porte-parole du FACT, entre des organisations qui conservent leurs divergences. À défaut de rétablir l’influence de Macron ou de garantir la survie politique de Déby, les retrouvailles des deux présidents auront au moins réussi à fédérer leurs opposants.