Pendant neuf ans, Emmanuel Macron n’a cessé d’occuper la scène internationale. Pour y parvenir, il a puisé dans ce qui faisait encore la puissance de la France : son histoire, sa diplomatie, son armée et son statut international. Sa méthode lui a permis de multiplier les coalitions, les sommets, les initiatives et de rester au premier plan. Mais pour quels résultats ? S’il est longtemps resté sur la photo, derrière lui, la France a fini par s’effacer.
Metz, 28 septembre. Emmanuel Macron accueille le pape Léon XIV pour une rencontre consacrée à « l’Europe, la paix et l’unité ». L’Élysée a invité les chefs d’État et de gouvernement des vingt-six autres pays de l’Union. Seuls le Premier ministre du Luxembourg, Luc Frieden, et le grand-duc Guillaume font le déplacement. Présent également, le prince Albert, mais Monaco n’est pas membre de l’UE. L’Allemagne, toute proche, a daigné envoyer la ministre-présidente de la Sarre. Tous les autres fauteuils réservés aux partenaires européens sont restés vides. Cruelle image de fin de règne pour celui qui, pendant neuf ans, avait multiplié les incantations en faveur d’une « Europe puissance ».
Vingt-quatre heures plus tard, Emmanuel Macron essuie un nouveau camouflet. Le 29 septembre, alors qu’il est en visite d’État à Madrid, le Sénat espagnol rejette le traité d’amitié entre les deux pays. Ce traité signé à Barcelone en 2023 devait approfondir leur coopération. Le risque était pourtant connu, depuis le mois de juillet, la majorité de droite au Sénat bloquait la ratification du texte. Pedro Sánchez et Emmanuel Macron ont néanmoins misé sur ce rendez-vous pour renverser la tendance. Pari perdu. En faisant une mauvaise analyse du rapport de force politique espagnol, la diplomatie française a ainsi transformé un problème intérieur à l’Espagne en revers pour la France. Un de plus…
La France, puissance résiduelle ?
À elles seules, ces deux séquences offrent un saisissant raccourci du bilan du chef de l’État. Neuf ans plus tôt, il promettait pourtant une France qui reprendrait « son rang parmi les nations ». Depuis, le chef de l’État a tant parlé, dit tant de choses et leur contraire, qu’il est difficile de chercher dans ses discours une vision cohérente. Un discours prononcé devant l’Assemblée des Français de l’étranger, cinq mois après sa première élection, éclaire pourtant la manière dont il conçoit alors la place du pays. Il faut « être lucide », affirme-t-il : « La voix de la France est aujourd’hui entendue grâce à notre réseau diplomatique, à notre puissance militaire et à un effet de rémanence. » Tout est dit. Le réseau diplomatique sera ignoré ; la force militaire, elle, sollicitée à chaque crise. « L’Europe seule peut dans la durée nous aider à préserver cette place », conclut-il.
Ce diagnostic repose sur un contresens fondamental : en réduisant une partie de l’influence française à un simple « effet de rémanence », Emmanuel Macron méconnaît ce qui fait précisément l’une des forces de la France : la singularité de sa voix. La capacité de Paris à défendre ses positions, à parler à tous, y compris à ses adversaires, à servir d’intermédiaire et, selon le principe gaullien, à avoir des alliés sans renoncer à son indépendance constituait un instrument d’influence à part entière. Ce que le nouveau président analyse comme une « rémanence » était en réalité un capital diplomatique.
Dès lors, puisque la France ne peut plus peser suffisamment seule, il faut agréger, selon le vieux principe « l’union fait la force ». L’Europe d’abord, puis des partenaires réunis au gré des circonstances. Mais Emmanuel Macron ne voit pas l’envers de sa propre méthode : ces formats exposent sa faiblesse, en révélant sa dépendance à l’égard d’« alliés » qui n’ont pas les mêmes intérêts, peuvent se retirer, traîner des pieds ou encore marchander leur présence.
La boîte à outils
L’Europe sera donc son premier terrain de jeu, avec comme fil conducteur l’autonomie stratégique européenne. Emmanuel Macron n’invente pourtant rien : du général De Gaulle à François Hollande, tous ses prédécesseurs ont, sous des formes différentes, défendu l’idée d’une Europe capable d’agir sans dépendre entièrement des États-Unis. Le locataire de l’Élysée a ce talent particulier pour redécouvrir de vieilles recettes et leur donner des airs de première mondiale. En 2021, il avait ainsi repris comme une idée neuve la création d’un fonds mondial alimenté par des droits de tirage spéciaux que François Mitterrand avait proposée à La Baule trente ans plus tôt !
Très vite, chaque problème dispose de son tableau Excel, de son nouveau dispositif, de son nouveau format. Il revendiquera cette méthode en 2020 dans un long entretien au Grand Continent, où le mot « coalition » revient à huit reprises. Il affirme alors en avoir lancé « plusieurs dizaines » et en livre presque le mode d’emploi : « Ce qu’il faut réussir à faire, c’est des coalitions originales pour réussir à marginaliser ceux qui bloquent. »
Dès septembre 2017, à la Sorbonne, il avait d’ailleurs proposé une Initiative européenne d’intervention (IEI), destinée à rapprocher les cultures stratégiques des pays européens capables et désireux d’agir ensemble. Lancée l’année suivante à neuf, elle en réunira treize, sans jamais devenir une force d’intervention. Lorsque la guerre éclatera en Ukraine, elle brillera par son absence.
Mais c’est au Sahel que la méthode sera réellement mise en œuvre. Emmanuel Macron n’y part pas de zéro : il trouve le G5 Sahel, créé en 2014, s’en empare et le relance. Puis, au fur et à mesure des échecs, les structures s’empilent : Alliance Sahel, Coalition pour le Sahel, Takuba… Cette coalition de forces spéciales européennes est un cas d’école : près de deux ans pour la mettre sur pied, à grands frais, pour finalement participer à deux ou trois batailles avant de fermer définitivement ses portes. La suite est connue, la France sera expulsée de quatre pays où elle intervenait militairement : Mali, Niger, Burkina Faso et Tchad. N’Djamena reviendra un an plus tard sur sa décision, mais le mal était fait.
Un flop magistral
Malgré ses déboires au Sahel, Emmanuel Macron ne change pas de formule. Après le 7-Octobre 2023, il cherche comment prendre l’initiative au Proche-Orient. Bernard-Henri Lévy lui souffle une idée à l’oreille : une coalition anti-Hamas sur le modèle de celle contre Daech. Banco. Illico, le 24 octobre, Macron l’annonce à Jérusalem. Le Quai d’Orsay, qui n’a pas été consulté, tombe des nues. Même Benyamin Netanyahou n’en veut pas, c’est dire… L’idée fait long feu. Quelques semaines plus tard, une dizaine d’ambassadeurs français de la région signent une note redoutant « un impact profond sur l’image et la sécurité de la France dans les années à venir ».
À grand renfort de communication, Paris et Londres lancent en février 2025 la « coalition des volontaires », avec pour ambition de déployer une force multinationale en Ukraine à la fin des hostilités. Elle finira par afficher 35 pays. Un nombre impressionnant qui cache une usine à gaz : tous n’ont ni le même rôle ni le même degré d’engagement et seuls les « volontaires » parmi les volontaires participeront à la force. L’Allemagne et l’Italie ont déjà prévenu qu’elles n’enverraient pas de soldats en Ukraine. Rome refuse même de participer aux exercices militaires de ladite coalition.
Étrange structure qui refuse de négocier avec Moscou mais pose les conditions de la paix comme si elle avait gagné la guerre : pas de limitation de l’armée ukrainienne, pas de veto russe sur l’adhésion de Kiev à l’Union européenne ou à l’OTAN, garanties de sécurité et présence possible de forces européennes en Ukraine.
La coalition se retrouve ainsi dans une situation pour le moins surréaliste : elle doit attendre qu’un accord qu’elle ne négocie pas soit conclu par d’autres pour pouvoir entrer en action. En outre, à maintes reprises, la Russie a déclaré qu’elle n’acceptera pas de soldats européens en Ukraine. En septembre, Vladimir Poutine prévenait encore qu’ils seraient des « cibles légitimes » pendant la guerre et qu’une fois la paix conclue, il ne voit « aucun sens à leur présence ». Les chances de voir cette force mettre un jour les pieds en Ukraine sont donc proches de zéro.
En revanche, écartés de la rencontre d’Anchorage entre Donald Trump et Vladimir Poutine, les Européens ont débarqué illico à Washington aux côtés de Volodymyr Zelensky pour rappeler leurs lignes rouges. Faute d’être à la table des négociations, ils conservent ainsi la capacité de contrarier un accord conclu sans eux. Quant à la paix, elle attendra…
Pour la France, le bilan est amer. La coalition lui assure une place d’honneur sur la photo, pas à la table des négociations. Paris était pourtant le seul pays au monde à avoir toutes les cartes en main : membre de l’OTAN et de l’Union européenne, puissance nucléaire, membre permanent du Conseil de sécurité et garante des accords de Minsk. Quel gâchis.
Le Charles-de-Gaulle fait des ronds dans l’eau
En 2026, rebelote dans le détroit d’Ormuz. Paris et Londres réunissent 51 pays et annoncent une nouvelle mission multinationale destinée à sécuriser la navigation. Avec une condition qui rappelle furieusement l’Ukraine : elle n’entrera en action que « lorsque les conditions de sécurité le permettront », après un cessez-le-feu durable et dans l’attente d’un règlement entre Washington et Téhéran. Le Charles-de-Gaulle est envoyé dans la région pour préparer une mission qui ne sera jamais déclenchée puisque la paix n’a pas vu le jour. L’aurait-elle vu que le paradoxe aurait été savoureux : le Charles-de-Gaulle aurait enfin pu remplir sa mission au moment même où l’accord américano-iranien l’aurait rendue inutile. Après huit longues semaines d’attente, il reprend le chemin de Toulon. Tout ça pour ça…
À peine le Charles-de-Gaulle a-t-il regagné Toulon qu’Emmanuel Macron dégaine un nouvel outil sécuritaire. Le 24 septembre, il annonce l’envoi de soldats, de radars et de systèmes de défense à Yanbu, en Arabie saoudite, pour protéger le terminal pétrolier des attaques houthis. « Pas nous engager dans quelque conflit, mais protéger ce site », précise-t-il. Une nouvelle fois, la déclaration précède l’organisation. A cette heure, le projet reste dans les limbes : pas d’effectifs connus, pas de mode opératoire, pas de calendrier précis.
La France s’avance ainsi sur un terrain miné où se croisent l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan, leurs alliances, leurs garanties de sécurité et leurs intérêts concurrents, avec en face les Houthis et l’Iran. Un véritable chaudron régional dans lequel Paris s’apprête à mettre les pieds. Mais, promis, ce sera « strictement défensif ».
Pendant ce temps, au Liban, symbole de l’engagement international de la France, le pays brûle. Mais La France ne fait plus partie de l’échiquier, elle participe toujours au mécanisme de surveillance du cessez-le-feu décrété le 27 novembre 2024. En 2025, la FINUL, dont Paris est un acteur central depuis 1978, a recensé plus de 10 000 violations aériennes et terrestres israéliennes.
Elles se poursuivent en 2026. Paris se tait, condamne parfois, et ne parvient ni à faire respecter le cessez-le-feu ni à peser sur un règlement politique. Lorsqu’en juin un nouvel accord est signé, la France n’est plus à la manœuvre. Mais le Quai d’Orsay, magnanime, salue le « rôle décisif » joué par les États-Unis ! Dans ce pays où les divisions politiques, confessionnelles et communautaires paraissent insurmontables, Emmanuel Macron aura réussi un exploit : il a fait, auprès des Libanais de tous bords, l’unanimité contre lui.
Neuf ans, cinq mois et des dizaines de coalitions plus tard, la « rémanence » sonne comme une prophétie autoréalisatrice.
