Le professeur Filip Reyntjens: le délicat règlement du conflit RDC/Rwanda

05/10/2026 – La redaction de Mondafrique

Professeur émérite à l’Université d’Anvers, Filip Reyntjens est l’un des meilleurs spécialistes de la région des Grands Lacs, qu’il étudie depuis plus de quarante ans. Il a consacré de nombreux ouvrages et travaux au Rwanda, au Burundi et à la République démocratique du Congo.

Un entretien réalisé par Leslie Varenne

Le M23 (et l’AFC/M23), la milice soutenue par le Rwanda, occupe de vastes pans de territoire dans l’est de la République démocratique du Congo, notamment dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu.

FILIP REYNTJENS  » Le problème est celui de la faiblesse de l’État congolais »

Leslie Varenne : Vous scrutez une quarantaine d’années les relations entre le Rwanda et la RDC. Ce qui se joue aujourd’hui dans l’Est du Congo est-il de même nature qu’au début de la première guerre du Congo, en 1996, ou la stratégie de Kigali a-t-elle changé ? Les minerais suffisent-ils aujourd’hui à expliquer les ambitions rwandaises ?

Filip Reyntjens : L’intervention militaire du Rwanda au Congo a débuté en 1996, lorsque le Rwanda était confronté à une menace sécuritaire réelle. Sa crainte était parfaitement légitime : juste de l’autre côté de la frontière se trouvaient environ un million et demi de réfugiés hutus qui avaient fui le Rwanda après le génocide et la victoire du FPR (Front patriotique rwandais dirigé par Paul Kagame). Parmi eux se trouvaient l’ancienne armée gouvernementale, qui avait été défaite, ainsi que des miliciens et des civils qui avaient participé au génocide. Ils projetaient un retour armé au Rwanda et le renversement du nouveau régime, mis en place à partir de juillet 1994.

Il existait donc pour le Rwanda un souci sécuritaire compréhensible, légitime, qui a été résolu de la façon la plus forte. L’armée rwandaise a utilisé un proxy, comme on dit en anglais : elle s’est cachée derrière un mouvement rebelle congolais, l’AFDL, dirigé par Laurent Kabila. Une intervention directe au Congo aurait été contraire au droit international, elle s’est donc faite derrière cette rébellion, qui avait d’ailleurs été créée à Kigali. L’armée rwandaise, tout comme l’armée ougandaise, est intervenue au Congo et, en ce qui concerne le Rwanda, il s’agissait surtout d’éliminer cette menace.

En 1996-1997, le souci rwandais était donc essentiellement sécuritaire. C’est à l’occasion de la deuxième guerre du Congo, entre 1998 et 2003, que le Rwanda, comme l’Ouganda, a découvert les possibilités d’exploitation des ressources naturelles congolaises.

À partir de là, la présence militaire rwandaise s’est combinée avec un objectif qui est devenu, en fin de compte et encore aujourd’hui, principalement l’exploitation des ressources naturelles du Congo. Le Rwanda dispose de quelques ressources naturelles, mais beaucoup moins que ce qu’indiquent ses exportations. Ses statistiques d’exportation dépassent de loin ses capacités de production pour des produits comme le cobalt, le coltan ou l’or.

Les motivations économiques sont donc devenues de plus en plus prépondérantes. Et depuis le début des années 2000, le Rwanda a constamment trouvé, ou même créé, des mouvements congolais pour dissimuler son intervention au Congo.

C’était le CNDP dans les années 2000, le M23 en 2012-2013 et, depuis que le M23 a été relancé fin 2021, c’est à nouveau le M23 qui sert de proxy au Rwanda.

Aujourd’hui, plusieurs milliers de soldats de l’armée rwandaise sont présents dans l’Est du Congo, en particulier au Nord-Kivu, certaines estimations parlent de 6 000 à 8 000 hommes. Le Rwanda appuie également le M23 en armes, en munitions, en entraînement, etc. Sans l’appui rwandais, le M23 n’aurait pas réussi à occuper le territoire qu’il occupe aujourd’hui.

Leslie Varenne : L’accord de Washington prévoit notamment la neutralisation des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR) , une milice cooposée essentiellement des Hutus réfugiés dans l’Est du Congo. Constituent-elles encore une menace réelle pour le Rwanda ? Washington a-t-il les moyens de contraindre Kigali à respecter ses engagements ?

Filip Reyntjens : Non, les FDLR ne constituent pas aujourd’hui une menace militaire crédible pour le Rwanda. On ne sait pas exactement combien d’éléments les composent, mais ce ne sont certainement pas plusieurs milliers d’hommes. Ceux qui ont été impliqués dans le génocide au Rwanda sont soit vieux, soit morts. Mais cela ne signifie pas que les FDLR n’existent plus : de nouvelles générations sont arrivées. Elles existent toujours, moins comme organisation politique que comme organisation militaire.

Elles font aujourd’hui partie de cette pléiade de mouvements armés non étatiques qui existent dans l’Est du Congo depuis des dizaines d’années. Ils ont été autrefois regroupés sous le vocable de Maï-Maï. Certains sont aujourd’hui appelés Wazalendo, les « patriotes », et combattent aux côtés de l’armée congolaise, les FARDC.

Dans l’intérêt du Congo, il faudrait neutraliser toutes les forces armées non étatiques présentes dans l’Est. Et Dieu sait s’il y en a beaucoup dans un État qui fonctionne très mal.

À court terme, le président congolais Tshisekedi doit s’occuper de la menace que constituent les FDLR, même si cette menace est en réalité tout à fait relative. Ça, c’est pour le côté congolais. Du côté rwandais, les Américains sont devenus, contrairement au passé, de plus en plus exigeants vis-à-vis du Rwanda.

Il y a eu des sanctions, et ces sanctions sont réelles. Ceux qui sont sanctionnés ne peuvent plus faire d’opérations bancaires internationales, sont interdits d’entrée aux États-Unis et, s’ils ont des avoirs, ceux-ci peuvent être gelés. Ce ne sont donc pas uniquement des sanctions symboliques. Reste à savoir si les Américains ont suffisamment de moyens de pression pour mettre fin à cette situation.

On peut comparer avec 2012-2013, puisque, là aussi, il s’agissait du M23. À l’époque, il y a eu des menaces très musclées de Londres et de Washington vis-à-vis de Kagame : vous arrêtez d’appuyer le M23, ou sinon… À cela s’est ajouté le déploiement de la Force Intervention Brigade, une brigade composée de militaires sud-africains, tanzaniens et malawites, qui a fait la différence. La combinaison des pressions américaines et britanniques sur Kagame et du déploiement de cette force a fait que le M23 s’est effondré en une semaine, fin 2013.

Leslie Varenne : Félix Tshisekedi cherche également à renforcer les relations de la RDC avec Israël et a relancé le projet de transfert de l’ambassade congolaise de Tel-Aviv à Jérusalem. Israël étant traditionnellement proche du Rwanda, faut-il y voir une stratégie de Kinshasa visant à se rapprocher des alliés de Kigali pour isoler diplomatiquement le Rwanda ?

FIlip Reyntjens : Je ne pense pas. Les relations entre le Rwanda et Israël demeurent ce qu’elles étaient auparavant. Ce ne sont pas des vases communicants. Israël veut maintenir de bonnes relations, notamment parce qu’il doit lui-même lutter contre son isolement. Je pense que Tshisekedi agit de façon pragmatique. Il n’y a que les intérêts qui comptent. Et là, j’imagine qu’il ne s’agit pas de ses intérêts personnels, mais des intérêts du Congo : diversifier ses sources d’appui.

Il ne faut pas oublier non plus qu’Israël est un très important producteur d’armes. Il ne faut donc pas sous-estimer le poids d’Israël dans ce contexte. Officiellement, Israël n’entretient pas de bonnes relations avec une grande partie des pays africains, même si, en sous-main, il existe évidemment des relations. Lorsqu’on regarde les votes à l’Assemblée générale des Nations unies, par exemple sur Israël, Gaza ou la Palestine, la majorité des pays africains ne votent pas en faveur d’Israël.

Leslie Varenne : Comment expliquer le rapprochement spectaculaire entre Paris et Kigali sous Emmanuel Macron, après trois décennies de relations empoisonnées ? Qu’est-ce que Paris recherchait dans cette normalisation ?

Filip Reyntjens : Il y a beaucoup de symbolisme là-dedans. Le Rwanda, et en particulier le génocide des Tutsis, est un objet de débat franco-français. Ce n’est pas un objet de débat rwando-français ou franco-rwandais. C’est franco-français.

On l’a encore vu lors d’une rencontre organisée par le Nouvel Obs le 9 septembre autour de la question — « Rwanda : qui a abattu l’avion du président Habyarimana ? » —. C’est un débat extrêmement sentimental et très polarisé. Il existe essentiellement deux camps qui ne se parlent pas.

Sur le plateau du Nouvel Obs, par exemple, les participants étaient majoritairement du côté que l’on pourrait qualifier en France de pro-rwandais. De l’autre côté, il y a, pour résumer, les mitterrandiens : Hubert Védrine, le général Lafourcade, d’anciens responsables liés à François Mitterrand.

Si l’on regarde les relations entre la France et le Rwanda de plus près, il n’y a pas d’intérêts particuliers considérables. Ce sont essentiellement des intérêts psychologiques, politiques et idéologiques. Les intérêts économiques français au Rwanda sont insignifiants. C’est une très petite économie. Le produit intérieur brut du Rwanda est d’environ 16 milliards de dollars, soit à peu près un cinquantième du produit intérieur brut belge, pour vous donner un ordre de grandeur.

Les relations entre la France et le Rwanda avaient été exécrables. Les relations diplomatiques avaient notamment été rompues après l’ordonnance du juge Bruguière, autour de 2006. Il n’y avait pratiquement plus de rapports. Des diplomates, et même des ministres français, ont été publiquement humiliés.

Sarkozy avait déjà fait de premières ouvertures, mais ce n’étaient encore pas des relations normales.

Et puis Emmanuel Macron est allé beaucoup plus loin. Pour lui, rétablir des relations normales avec le Rwanda était quelque chose de presque naturel. L’une des choses qui ne lui coûtait rien était d’appuyer Louise Mushikiwabo, alors ministre rwandaise des Affaires étrangères, pour prendre la tête de la Francophonie.

Les autres membres de l’organisation ont semblé accepter que ce soit à la France de décider qui devient secrétaire générale de l’organisation. De la part des Canadiens, des Roumains ou d’autres membres de la Francophonie, c’est assez étonnant.

Leslie Varenne : Cela fait plus de trente ans que ce conflit entre le Rwanda et la RDC, parfois ouvert, parfois larvé, dure, avec des conséquences humaines dramatiques pour les populations congolaises. Voyez-vous aujourd’hui se dessiner une solution ?

Filip Reyntjens : Sur le problème auquel nous sommes confrontés dans l’immédiat, oui. Il faut en fin de compte que les deux parties agissent. Du côté de Kinshasa, il faut aborder sérieusement le problème des FDLR, ce qui ôterait au Rwanda un prétexte pour intervenir. Le Rwanda doit, lui, comme il l’a fait en 2013, mettre fin à son appui au M23, éventuellement en échange d’une insertion des membres du M23 dans les institutions congolaises. C’est ainsi que d’autres mouvements ont été intégrés dans le passé. Je pense donc que c’est faisable.

D’ailleurs, si l’accord de Washington était appliqué, ce serait en principe la fin de cette situation. Mais cela ne concerne que la situation actuelle dans l’Est du Congo. Il existe un problème beaucoup plus large, qui est aussi une des causes de cette instabilité régionale : la faiblesse de l’État congolais.

C’est un État déliquescent, qui ne remplit pas, ou peu, empiriquement — juridiquement, oui — les fonctions essentielles de l’État. L’une de ces fonctions est le contrôle territorial. On l’a vu par le passé et on le revoit aujourd’hui.

S’il y avait un État fonctionnel au Congo, et notamment dans l’Est, nous ne serions pas confrontés à la situation que nous voyons aujourd’hui. Il n’y aurait pas cette multitude de mouvements armés non étatiques ; les armées étrangères ne pourraient pas y être présentes de la même manière.

C’est un travail de très longue haleine, mais il faut l’entreprendre. Sinon, on ira de conflit en conflit, d’instabilité en instabilité, voire de coup d’État en coup d’État.

Le problème que l’on voit aujourd’hui dans les médias me paraît donc éminemment résoluble. Mais ce n’est que le problème actuel dans l’Est du Congo. Derrière demeure ce problème beaucoup plus large qu’est la faiblesse de l’État congolais.

Leslie Varenne : Après ces décennies à travailler sur le Congo et les Grands Lacs, êtes-vous atteint par une forme de « fatigue » du Congo ? Avez-vous encore de l’espoir ?

Filip Reyntjens : Je ne dirais pas que je suis optimiste, mais il y a une perspective : la reconstruction de l’État congolais. Disons qu’il faut au moins dix ans pour reconstruire un État minimal.

Chaque fois que j’ai l’occasion d’être en contact avec des Congolais, je le dis. J’ai encore donné hier une interview à une chaîne congolaise et j’ai saisi l’occasion pour rappeler ce problème essentiel.

Mais il y a une deuxième question : est-ce que la classe politique congolaise est réellement intéressée par la reconstruction de l’État ? L’absence d’État permet de privatiser la fiscalité, ce qui prive l’État de moyens essentiels pour assumer ses fonctions, et de maintenir des réseaux non étatiques. La classe politique congolaise n’est donc pas forcément intéressée par cette reconstruction.

Pour répondre à votre question : non, je ne suis pas fatigué. Mais tout ce que je peux faire, avec d’autres, c’est insister pour que cela se fasse. Je ne peux évidemment pas intervenir dans la politique intérieure congolaise.