La cause palestinienne malmenée en Tunisie

25/09/2026 – Nicolas Beau

À Tunis, la police de Kaïs Saïed traque, la nuit, ceux qui défendent la Palestine — la cause même que le président prétend incarner.

Il y a une heure pour cela. Ce n’est jamais à midi que l’on vient chercher les gens. C’est à trois heures du matin, quand la ville dort, quand les avocats ne répondent pas, quand personne ne filme. Dans la nuit qui a suivi la marche du 19 septembre à Tunis, des hommes en civil ont enfoncé des portes, braqué des lampes sur des enfants réveillés en sursaut, emmené un père, une mère, des jeunes gens dont le seul tort fut d’avoir crié, la veille, que « soutenir la Palestine n’est pas un crime ».

La formule, ironie cruelle, est presque un slogan présidentiel,que reprend Kais Saied régulièrement La surprise la voici: En Tunisie, désormais, on peut être arrêté pour avoir répété trop fort ce que dit le chef de l’État.  

Une méthode : la nuit, la porte, la peur

Ce ne sont pas des convocations. Ce sont des irruptions. La Sûreté ne frappe pas : elle défonce. Depuis mars, le scénario se répète avec une régularité de mécanique. On perquisitionne au domicile, on saisit les téléphones, on emmène sans notifier le motif, on retient au-delà des délais, on prive d’avocat les premières heures — celles où tout se joue. Les familles apprennent l’arrestation par le vide laissé dans un appartement dévasté. Les avocats, eux, courent d’un poste à l’autre pour savoir simplement où sont leurs clients.  

Après la marche du 19 septembre, la machine s’est remise en route. Des militants ont été cueillis dans la rue, d’autres tirés de leur lit en pleine nuit. Une famille entière, la famille Chebbi, Souheil, sa femme Thouraye Chtiba  et ses deux filles ont été été embarqués jusqu’à un Rachid Othmani, membre de la coordination de défense — celui-là même qui avait osé décrire à la presse l’état des détenus — figure parmi les interpellés. Le message est limpide : celui qui parle sera le prochain à disparaître. En garde à vue, les interrogatoires n’ont pas porté sur des malversations, ni sur du terrorisme. Ils ont porté sur des slogans. Sur des mots. Sur ce que l’on a le droit de crier dans une rue tunisienne. La garde à vue a été prolongée de quarante-huit heures. L’État, lui, n’a rien annoncé. Pas un bilan, pas un nom, pas une explication. Le silence comme doctrine.  

« D’abord la cible, puis l’avocat, puis le journaliste, puis le manifestant. »   — La mécanique répressive décrite par les défenseurs des droits  

Un homme qui meurt à petit feu  

Pendant que la police traque les soutiens, les hommes qu’ils défendent s’éteignent. Wael Naouar, figure aguerrie de la gauche tunisienne, est incarcéré depuis mars. Le 16 août, il a cessé de s’alimenter. Une grève de la faim illimitée, qu’il a nommée « Soumoud » — résilience — comme la flottille pour laquelle il croupit. Vingt-et-un kilos évaporés. Des vomissements de sang, des malaises, des chutes de glycémie, une incapacité à marcher. Le président de la Ligue tunisienne des droits de l’Homme, Bassem Trifi, l’a vu en prison et l’a dit sans détour : cet homme est « au bord de la mort ». Ses trois camarades — Nabil Chennoufi, Ghassen Boughediri, Ghassen Henchiri — l’ont rejoint dans le jeûne. Un avocat, Ayachi Hammami, a entamé la sienne, dehors, en solidarité.  

Leur détention préventive, elle, a été tranquillement prolongée de quatre mois à la miseptembre. Six mois déjà derrière les barreaux, sans procès, pour avoir voulu porter du secours à Gaza. Voilà le prix de la solidarité, dans un pays dont le président fait de la Palestine le cœur de sa rhétorique.  

Le grand mensonge du verbe présidentiel  

Car c’est là que le vertige commence. Kaïs Saïed a bâti une part de sa légitimité sur un propalestinisme de fer. La normalisation avec Israël ? « Haute trahison », martèle-t-il. Un État palestinien sur « toute la Palestine », Jérusalem pour capitale : c’est sa ligne. Il dénonce le « génocide sioniste » à la tribune. Le préambule même de sa Constitution de 2022 grave cette solidarité dans la pierre. À l’écouter, la Tunisie serait le dernier bastion arabe de la cause.  

À le regarder agir, c’est l’inverse. Le même État qui a laissé partir la première flottille en 2025 s’est mué en geôlier dès que les militants ont voulu recommencer, seuls, sans lui. Interdictions d’événements, perquisitions, détentions : tout s’est abattu à l’instant précis où la solidarité a cessé d’être un décor présidentiel pour devenir un mouvement autonome. La leçon est glaçante de cohérence. Le régime ne combat pas la Palestine. Il combat ceux qui la défendent sans lui demander la permission. Il ne veut pas éteindre la cause : il veut en détenir le monopole.  

Le drapeau est autorisé. La main qui le brandit sans permission ne l’est pas.

La contradiction n’est donc qu’apparente. Derrière le verbe enflammé se cache une diplomatie prudente : silence après l’attaque de drones contre la flottille dans le port de Sidi Bou Saïd, hésitations sur la loi criminalisant la normalisation, alignements discrets dictés par la dépendance aux financements extérieurs et aux accords migratoires avec l’Europe. Un défenseur des détenus a même évoqué des « pressions de l’étranger », sans les nommer. Le discours est pour la rue ; la realpolitik, pour les chancelleries.  

L’argent, ce prétexte commode  

Officiellement, il n’est jamais question de Palestine dans le dossier. Il est question d’argent. Blanchiment en bande organisée, escroquerie, abus de confiance : les mots du Pôle judiciaire économique et financier sont lourds. L’enquête vise près de 1,5 à 1,9 million de dinars de dons, collectés en liquide, sans autorisation écrite — une demande avait pourtant été déposée, restée lettre morte. Les organisateurs ont publié un rapport financier, invité les donateurs à vérifier les pièces, nié tout détournement. Ils plaident l’urgence humanitaire et le formalisme administratif.  

Mais le blanchiment suppose, en droit, des fonds d’origine criminelle. Or il s’agissait de dons citoyens pour une opération de secours. Human Rights Watch l’a écrit noir sur blanc : les autorités étirent la législation financière et antiterroriste « de façon très large » pour inculper des défenseurs des droits « alors qu’il n’y a apparemment aucune preuve de malversation ». Qu’il existe ou non quelque irrégularité comptable, le procès financier n’est qu’un habit. Dessous, c’est un procès politique qui avance masqué.  

Les vrais mobiles

Ce qu’on invoque Ce que l’on protège
Un dossier financierLe contrôle intérieur. Depuis le coup de  juillet 2021, le régime instruit dossiers « financiers » et « antiterroristes » contre opposants, avocats, journalistes et ONG. La flottille n’est qu’une cible de plus dans une répression systématique documentée par Human Rights Watch. 
La transparence des donsLe verrouillage de l’espace associatif. Assécher tout financement citoyen hors des circuits contrôlés, soumettre l’argent étranger à autorisation, faire de l’enquête comptable l’arme  
de dissuasion massive contre la vie civique. 
La légalité des collectesLa peur de l’autonomie. La flottille a prouvé qu’un réseau de citoyens ordinaires pouvait lever des fonds, affréter des navires et attirer le monde entier — sans l’État. Pour un pouvoir qui se dit seul interprète de la « volonté populaire », c’est une hérésie. 
La souveraineté nationaleLe calcul diplomatique. Une diplomatie réelle plus prudente que les discours, dépendante de l’UE et d’équilibres régionaux. . 
Le silence est un aveu  

Le décalage entre le verbe pro-palestinien de Kaïs Saïed et les portes défoncées de la Sûreté n’est pas un accident. C’est la signature d’un projet : recentraliser le pouvoir, rétrécir l’espace civique, se défier de toute mobilisation qui n’émane pas du Palais — fûtelle brandie au nom de la cause que le président agite lui-même. Le volet financier fournit le prétexte. Le mobile, lui, est nu : décider seul qui a le droit d’organiser, de collecter, de descendre dans la rue et de parler au nom de Gaza.  

Pendant ce temps, à la prison de Mornaguia, un homme se meurt pour avoir cru que la solidarité n’était pas un délit. La Ligue des droits de l’Homme le nomme, avec ses trois camarades, pour ce qu’ils sont : des prisonniers de conscience. Le pouvoir, lui, n’a rien à dire sur les rafles de la nuit. Rien sur les portes brisées. Rien sur les enfants réveillés. Ce silence-là n’est pas de la prudence. C’est un aveu.