La tentative de coup d’État manquée du 28 août dernier à l’aéroport de Niamey a fait basculer le Niger aux côtés de l’Algérie dans l’axe anti-Émirats arabes unis.
Par Nathalie Prevost
Une conversation téléphonique avec le général Abdel Fattah al-Burhan il y a une semaine, suivie, deux jours plus tard, d’une audience avec l’ambassadeur du Soudan au Niger. Le général Abdourahamane Tiani fait sienne la maxime des relations internationales : « les ennemis de mes ennemis sont mes amis ».
Selon le journal en ligne nigérien Aïr Info, les échanges ont porté sur « les questions d’intérêt commun et les moyens de renforcer la coopération entre Niamey et Khartoum, avec une attention particulière accordée aux secteurs de la défense et de la sécurité. » Les deux pays entendent « donner une nouvelle impulsion à leur coopération bilatérale, particulièrement dans les domaines de la défense et de la sécurité », précise Aïr Info.
Le Niger et le Soudan sont séparés par le Tchad, avec lequel les relations se sont fortement détériorées de part et d’autre. Le Soudan accuse régulièrement N’Djamena de servir de porte d’entrée au ravitaillement militaire, financé par Abou Dhabi, de ses ennemis des Forces de Soutien Rapide (FSR). « Dans ce contexte, un approfondissement de la coopération sécuritaire entre Niamey et Khartoum pourrait notamment ouvrir la voie à davantage d’échanges d’informations et d’expériences entre les services compétents des deux pays », estime Aïr Info.
Depuis plusieurs semaines, le Tchad s’active dans la déstabilisation du Niger à l’est. Mahamat Idriss Déby soutient, sans s’en cacher, les groupes qui attaquent l’oléoduc permettant l’exportation du pétrole brut nigérien, au motif que Niamey protègerait les assassins de son père au sein du FACT (Front pour l’Alternance et la Concorde au Tchad), retranché au nord-est du Niger dans une zone reculée et difficile d’accès.
Le témoignage du capitaine Roger Gabriel
Mais un nouveau cran a été franchi avec le soupçon de l’implication du Tchad dans la tentative de déstabilisation menée dans la nuit du 28 au 29 août dernier à la base 101 de l’aéroport de Niamey. Le Niger n’a pas officiellement accusé son voisin de l’est mais la télévision gouvernementale a diffusé le 2 septembre l’interview du capitaine Roger Gabriel, commandant de compagnie au 1er bataillon parachutiste, qui dit avoir reçu, pendant la mutinerie, les appels de deux officiers tchadiens, dont le chef d’état-major de l’armée de l’Air, le général Amine Ahmed Idriss, pour l’inciter à prêter main forte aux mutins en difficulté.
Gabriel a cité nommément « un camarade tchadien », le colonel Hassane Adoum, qui a fait ses études au Prytanée militaire de Niamey et, à ce titre, compte beaucoup d’amis dans l’armée nigérienne. Adoum l’aurait appelé pour lui dire qu’une « intervention était en cours à partir de [son] pays, pilotée par les autorités de son pays et les forces spéciales françaises pour venir en soutien à ceux qui ont pris la base 101.» Le capitaine Gabriel, marié à une cousine directe des enfants Bazoum, dit avoir ensuite été appelé par Zazia et Salim [deux des enfants du couple Bazoum], qui lui ont dit que « certains partenaires étaient prêts à intervenir au profit de ceux-là [les mutins]. Ils parlaient du Président béninois, éventuellement appuyé par la Côte d’Ivoire et les forces spéciales françaises présentes en Côte d’Ivoire». En dernier lieu, le capitaine dit avoir reçu un message «du chef d’état-major de l’armée de l’Air du Tchad qui assurait qu’ils allaient faire une intervention. »
Le colonel tchadien Hassan Adoum, qui a beaucoup d’attaches au Niger puisque fils d’une Nigérienne et marié à une Nigérienne, a nié avoir eu cette conversation mais il n’a pas contesté l’appel lui-même, disant qu’il s’inquiétait pour le sort de parents engagés dans l’armée. Formé à l’école spéciale militaire de Saint-Cyr et à l’école de cavalerie de Saumur, Hassan Adoum a servi à l’état-major particulier de la présidence tchadienne et il a dirigé, de 2020 à 2022, le Centre de fusion des renseignements interarmées.
Derrière le Tchad et l’est libyen, les Émirats arabes unis
Derrière le Tchad, qu’ils soutiennent, ce sont les Émirats arabes unis qui suscitent également le soupçon. Du gouvernement soudanais, évidemment, première victime de l’armement des FSR par les Émirats, via le Tchad, la Libye et l’Éthiopie. Ces opérations clandestines, bien que niées par Abou Dhabi, sont bien documentées et Mondafrique les a largement racontées.
Du côté de la Libye, son voisin du nord-est, le Niger subit aussi l’hostilité indirecte des Émirats à travers les tensions avec le maître de l’est, le général Khalifa Haftar. Ces dernières semaines, l’opposant nigérien Mahmoud Sallah, libéré de sa résidence surveillée, tente de recruter des mercenaires pour attaquer son pays. Le Fezzan libyen et toute la zone frontalière entre le Niger, le Tchad et la Libye sont devenus un vaste théâtre de rivalités où les combattants appartenant à la communauté touboue jouent un grand rôle. Les deux parties libyennes se disputent le contrôle du corridor frontalier, qui voit passer toute la contrebande et tous les trafics de la région, et les Toubous n’entendent pas non plus renoncer à leur position dominante.
Les relations entre Haftar et le Niger se sont tendues après un rapprochement spectaculaire entre Niamey et Tripoli encouragé par la Turquie, la bête noire des Émirats.
La courte lune de miel entre Niamey et Abou Dhabi, qui se disait prêt à fournir 250 millions de dollars de matériel militaire au Niger, s’est fracassée sur la demande émiratie de condamnation de l’agression dont l’émirat se disait victime de la part de l’Iran, lors des premiers tirs iraniens de février. Les autorités nigériennes ont refusé, estimant que l’Iran ne faisait, en l’occurrence, que se défendre des bombes lancées contre lui à partir des bases américaines de la région. Depuis, a expliqué une source nigérienne à Mondafrique, « un petit froid s’est installé. »
L’Algérie à la rescousse
Ces derniers temps, l’Algérie, qui vient de rompre les relations diplomatiques avec Abou Dhabi, a spectaculairement manifesté son soutien au Niger à travers une démonstration de force aérienne : quatre hélicoptères de combat livrés le 9 août et quatre chasseurs bombardiers arrivés le 30. Cet appui traduit aussi, pour la première fois, l’évolution de la doctrine algérienne de non ingérence armée au-delà de ses frontières.
Alger aussi se sent victime d’une manœuvre d’encerclement : à l’est, au sud et, bien sûr, du côté du Maroc à l’ouest. Dans les jours qui ont suivi le coup d’État manqué au Niger, la presse algérienne a expressément accusé Abou Dhabi d’avoir joué un rôle dans ces événements.
Sous la plume de Djilali B., Algérie Aujourd’hui a publié le 15 septembre un article affirmant que la mutinerie de l’aéroport « fait partie d’une opération plus élaborée dont les clés sont entre les mains de la rébellion autour de Moussa Kounaï, leader du Mouvement patriotique pour la liberté et la justice, dont les troupes sont derrière les attaques contre le pipeline, en février 2026, et les camps militaires au nord-est du Niger. » Le but, selon le journaliste, serait « de pousser les soldats de l’armée à se révolter. » Si la mutinerie a avorté, «le plan de déstabilisation est toujours en préparation ».
Ce plan s’appuierait aussi « sur un autre chef de guerre, Mahmoud Salah, commandant du groupe rebelle dit Front patriotique de libération ».« Encouragé et pris en charge par Saddam Haftar, le chef du FPL disposerait de suffisamment de moyens pour constituer une force de 1000 hommes, entraînés dans les camps au sud de la Libye, avec le soutien financier et logistique des Émirats arabes unis et la bénédiction de la France qui offrirait le renseignement ».
La France en deuxième rideau
Algérie Aujourd’hui rappelle que Mahmoud Salah a créé le FPL juste après le renversement de Mohamed Bazoum, qu’il combat le régime militaire de Niamey et agit pour rétablir le président déchu dans ses fonctions. Et, petit coup de griffe à la France, il précise que Salah a « auparavant travaillé pour une ONG française dénommée Promediation », proche de l’armée française. A travers ses alliés des pays voisins, du Bénin à la Côte d’Ivoire en passant par le Tchad, dont elle s’est récemment rapprochée, la France soutiendrait ainsi une galaxie de groupes armés. « Les forces hostiles aux autorités nigériennes s’affairent à constituer un grand mouvement de rébellion, en formant, armant et finançant les MPLJ et FPL pour lancer une grande offensive et déloger le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie présidé par le général Tiani », écrit Algérie Aujourd’hui.
Tchad, Émirats arabes unis, France : l’axe qui menace le Niger est aussi une inquiétude pour l’Algérie qui surveille attentivement les ingérences à sa frontière sud, ce qui explique l’urgence de son tout récent rapprochement avec Bamako. Amar Belani, ancien diplomate algérien, vient de signer une tribune sur le site de Tout sur l’Algérie (TSA), où il développe ce que doit être la stratégie de son pays face à ce qu’il appelle « l’axe du mal » constitué par le trio Émirats arabes unis, Maroc et Israël. « Transformer la profondeur stratégique en interdépendance régionale : confiance et coopération avec le Mali, sécurité et énergie avec le Niger, corridors commerciaux avec la Mauritanie, formation religieuse et culturelle autour de Tamanrasset et d’Aïn Madi, coopération institutionnelle à travers l’agence algérienne et présence économique renforcée. »
Pour le moment, dans le sud de la Libye où se prépare une nouvelle rébellion contre le Niger, Mahmoud Sallah n’aurait réussi, malgré ses promesses de bien rémunérer les combattants avec « l’argent des Blancs », qu’à recruter 200 hommes, une cinquantaine de Toubous et une majorité de mercenaires soudanais, selon des sources de Mondafrique. La solidarité des Toubous avec leurs frères qui combattent le général Haftar d’une part et Mahamat Idriss Déby de l’autre semble un frein, pour l’heure, irréductible.
