En Afrique, l’ONU taille dans le maintien de la paix

21/09/2026 – Maissata Kone Dubois

Confrontée à une crise financière sans précédent, l’ONU réduit ses opérations de maintien de la paix en Afrique. Dans le même temps, Washington continue de sabrer son aide internationale. Une étude publiée dans Science montre que le retrait brutal de l’USAID s’est accompagné d’une hausse significative de la violence dans les régions qui en dépendaient le plus sur le continent. Toutes ces économies ont un coût : celui d’une instabilité accrue.

Par Maïssata Koné-Dubois

Washington sort son carnet de chèques

Le 22 septembre s’ouvre le grand rendez-vous annuel de l’Assemblée générale des Nations unies. La grand-messe commencera au moment où la maison de verre de New York est confrontée à une crise financière inédite. En sortant son carnet de chèques, Washington a résolu les problèmes… momentanément ! En effet, les 11 et 15 septembre, les États-Unis ont versé 102 millions de dollars au budget des opérations de maintien de la paix, puis 725 millions au budget ordinaire de l’ONU. Une bouffée d’oxygène qui a soulagé les membres du personnel, désormais assurés de percevoir leur salaire au-delà du mois de septembre. Au point que, selon PassBlue, une agence de presse indépendante qui couvre l’organisation, certains employés ont laissé éclater leur joie à l’annonce de la nouvelle.

Ces deux versements tombent opportunément : ils permettent aux États-Unis d’éviter d’être privés de leur droit de vote à l’Assemblée générale. Pour autant, Washington est encore loin d’avoir soldé ses comptes. Après ces 827 millions de dollars, les États-Unis doivent toujours la somme pharaonique de 4,2 milliards de dollars à l’ONU, dont près de 3 milliards au titre du maintien de la paix.

Des Casques bleus au régime sec

Faute d’argent, l’ONU est donc contrainte de tailler dans les budgets des opérations de maintien de la paix. Au début de l’exercice budgétaire ouvert en juillet 2025, il manquait quelque 2 milliards de dollars sur les 5,6 milliards nécessaires à leur fonctionnement, soit plus du tiers du budget. Par conséquent, les missions ont été sommées de réduire leurs dépenses de 15 %. Ces économies devaient se réaliser dans un temps très court : neuf mois, alors même que le rapatriement des soldats et du matériel est également très onéreux. L’ampleur des coupes, conjuguée au coût de leur mise en œuvre, se traduit sur le terrain par une réduction des effectifs de 25 %, soit entre 13 000 et 14 000 personnes en moins.

À Juba, Bangui ou Goma, cela signifie moins de patrouilles de Casques bleus, moins de surveillance de cessez-le-feu, moins de bases permettant d’intervenir rapidement, moins d’escortes pour l’aide humanitaire et moins de personnels chargés de surveiller les violations des droits humains. En revanche, les mandats demeurent inchangés. Les équipes sont donc priées de suivre le même programme.

En République centrafricaine, par exemple, la MINUSCA a ainsi réduit de 15 % ses dépenses, ses effectifs militaires, policiers et civils et le volume de ses opérations. Mais elle doit toujours protéger les civils, soutenir le processus électoral, désarmer les milices et les groupes armés… Au Soudan du Sud, l’équation est encore plus délicate. Sous l’effet des coupes, la MINUSS a fermé ou redimensionné une dizaine de bureaux et de bases, des militaires ont été rapatriés et du matériel retiré. Ces coupes interviennent au pire moment. Le risque d’un retour à un conflit plus large demeure élevé, tandis que la guerre au Soudan voisin aggrave les déplacements et la crise humanitaire. Près de 8 millions de personnes se trouvent en situation d’insécurité alimentaire.

Même constat en République démocratique du Congo. La MONUSCO, déjà engagée dans un processus de retrait progressif, subit à son tour des problèmes de liquidités. Dans certaines zones, la mission a dû diminuer ses effectifs et ses opérations d’environ 30 %, limitant ainsi sa capacité à atteindre les secteurs isolés et à haut risque de l’est du pays. Des personnels ont été rapatriés, une unité de police a cessé ses opérations et les difficultés logistiques pèsent également sur la mobilité des soldats de la paix. Là encore, le calendrier tombe mal. Dans l’est de la RDC de nombreux groupes armés restent actifs et le recul de la présence de la MONUSCO laisse davantage de zones découvertes.

Pour noircir un peu plus le tableau, au moment où l’ONU réduit sa présence dans certains pays, une autre source s’est tarie : l’aide américaine.

La double peine africaine

En janvier 2025, quelques jours après son retour à la Maison-Blanche, Donald Trump a ordonné le gel de l’essentiel de l’aide américaine au développement. Dans les semaines suivantes, l’USAID, l’un des principaux bailleurs publics dans ce domaine, a été largement mise à l’arrêt. Santé, alimentation, agriculture, gouvernance, aide aux populations déplacées : dans de nombreux pays africains, des programmes se sont interrompus quasiment du jour au lendemain.

Les effets de l’aide internationale sur les conflits ont toujours donné lieu à des débats d’experts. Ses détracteurs lui reprochent de créer de la dépendance, d’entretenir des bureaucraties, de se substituer aux États et de s’ingérer dans leur politique. À l’inverse, ses défenseurs considèrent qu’en réduisant la pauvreté, en soutenant les institutions et en offrant des perspectives économiques aux populations, elle diminue les facteurs susceptibles d’alimenter la violence. Comme souvent, la vérité se trouve dans la nuance.

Cependant, c’est moins l’absence de ces aides que la brutalité de leur arrêt qui a créé les conditions d’une nette dégradation. En mai 2026, soit seize mois après la fermeture du robinet de l’aide américaine, la revue scientifique Science a publié une étude menée par cinq chercheurs. Ils ont étudié l’évolution de la violence dans 870 régions africaines avant et après les financements de Washington.

Dans les zones qui dépendaient le plus de ces fonds, ces chercheurs ont observé une augmentation significative de la violence. Dans les plus dépendantes de la manne américaine, le risque de conflit a augmenté d’environ 6,5 %. Les manifestations et les émeutes ont progressé de 10 %, les incidents liés aux conflits de 10,6 %, les affrontements armés de 6,9 % et les décès liés aux combats de 9,3 %.

Plus intéressant encore : les manifestations et les émeutes apparaissent rapidement après l’interruption de l’aide, tandis que les effets sur les affrontements armés s’accentuent au fil des mois. L’étude note également ce qui relève de l’évidence : les conséquences sont nettement moins importantes dans les pays disposant d’institutions politiques solides et inclusives.

Le cadeau empoisonné sur le bureau du prochain secrétaire général

Le désengagement financier américain pose la question de l’avenir de l’ONU elle-même. Washington, premier contributeur au budget des opérations de paix, a montré qu’il était prêt à réduire fortement son engagement multilatéral. Une inconnue qui pèsera sur les réformes à venir et notamment sur la réorganisation des opérations de paix.

Le dossier des opérations de maintien de la paix atterrira bientôt sur le bureau d’un nouveau secrétaire général. Le Conseil de sécurité doit parvenir à s’entendre sur un nom avant la fin de son mandat, le 31 décembre. Ce qui est loin d’être acquis. – Au passage, les deux candidats africains, l’ancien Président Macky Sall et le diplomate ougandais Olara Otunnu, se trouvent en très mauvaise posture. –

Le prochain secrétaire général héritera donc d’une organisation sommée de se réformer avec moins de moyens, alors que son principal contributeur remet en cause une partie de son engagement international. Avec, derrière les questions budgétaires, une interrogation autrement plus lourde : quelle ONU les États membres sont-ils encore prêts à financer ?