Mali-Algérie (3/3), Michael Ayari : Une relation léguée par l’histoire

24/08/2026 – Nathalie Prevost

À l’occasion de la toute récente réconciliation esquissée entre Bamako et Alger, un moment potentiellement décisif pour les développements de la grave crise sécuritaire qui secoue le Sahel central, Mondafrique a interviewé Michael Ayari, l’un des auteurs d’un rapport d’International Crisis Group sur les relations entre les deux voisins. Ce troisième et dernier chapitre revient sur les legs de l’histoire.

Un entretien avec Nathalie Prévost

Michael Ayari.

Le fantôme de l’OCRS …

Mondafrique : L’Algérie et le Mali étaient alliés, rappelez-vous, pendant la guerre d’indépendance algérienne, contre les visées françaises d’annexion du Sahara central et de ses richesses au sein du projet avorté de l’Organisation commune des régions sahariennes (OCRS). Pouvez-vous rappeler cet épisode et nous décrire son legs ?

Michael Ayari : Pour comprendre les relations entre l’Algérie et le Mali, il faut remonter avant les indépendances. On oublie souvent que les deux futurs États ont d’abord été alliés précisément contre ce même projet français : celui de faire du Sahara un espace séparé de l’Afrique occidentale, directement administré par Paris en raison de ses ressources minières et énergétiques. C’est le projet de l’Organisation commune des régions sahariennes, l’OCRS, créée en 1957. L’idée était de soustraire une grande partie du Sahara (qui s’étendait alors de l’Algérie jusqu’au nord du Mali, du Niger et du Tchad) aux futurs États africains appelés à devenir indépendants.

À l’époque, les autorités françaises découvrent notamment les gisements pétroliers d’Hassi Messaoud et les ressources minières du Sahara. Elles considèrent que ces territoires présentent une importance stratégique telle qu’ils ne doivent pas être abandonnés avec le reste de l’Algérie française. L’OCRS répond donc à une logique économique, mais aussi géopolitique : maintenir un contrôle français sur le Sahara tout en séparant cet espace des futurs États africains. C’est ce que montre André Bourgeot dans ses travaux sur l’OCRS.

Le Mali et le Front de libération nationale (FLN) partagent alors un intérêt commun. Du côté du FLN, ce projet est perçu comme une tentative de démembrement du territoire algérien. Du côté des dirigeants soudanais (le futur Mali), il apparaît également comme une remise en cause de l’intégrité de l’État à venir. Les deux mouvements nationalistes se retrouvent donc objectivement alliés. Les responsables du FLN installent, d’ailleurs, des bases logistiques et de soutien dans le nord du Mali pendant la guerre d’indépendance algérienne. Plusieurs dirigeants algériens, dont Abdelaziz Bouteflika, passent par Gao ou Kidal au cours de cette période. Cette mémoire est restée très présente dans les deux pays. Et cette solidarité explique en partie pourquoi, après l’indépendance de l’Algérie en 1962, les relations entre Bamako et Alger sont d’abord extrêmement étroites.

Conférence de Belgrade, 1961.

Mais cette alliance contient déjà une ambiguïté. Le projet français de l’OCRS ne suscite pas les mêmes réactions chez tous les acteurs locaux. Certaines élites touarègues et arabes du nord du Mali y voient une possibilité d’échapper à une intégration dans un État malien dominé par les populations du sud.

L’Algérie choisit de soutenir le gouvernement malien contre les insurgés, parce qu’elle refuse désormais toute remise en cause des frontières issues de la décolonisation. Le principe de l’intangibilité des frontières est l’un des fondements de sa politique étrangère, comme d’ailleurs de celle de l’Organisation de l’unité africaine créée en 1963. En d’autres termes, l’ancien mouvement révolutionnaire devient rapidement un État attaché au statu quo territorial.

… et son héritage

Je pense que cet épisode a laissé au moins trois héritages très importants. Premier héritage : la sacralisation des frontières. L’Algérie reste profondément attachée au principe selon lequel les frontières héritées de la colonisation ne doivent pas être remises en cause. Cette position explique largement son opposition constante à toute indépendance de l’Azawad. Elle explique aussi pourquoi Alger a toujours cherché à convaincre les groupes touaregs de privilégier l’autonomie ou la décentralisation plutôt que la sécession. Deuxième héritage : la centralité du Sahara. L’OCRS a profondément marqué la manière dont Alger pense le Sahara. Pour les dirigeants algériens, le Sahara n’est pas une périphérie. C’est un espace vital. Cette représentation est très forte jusqu’à aujourd’hui.

Signature du cessez-le-feu de la guerre des sables, entre l’Algérie et le Maroc,
le 30 octobre 1963, fruit d’une médiation de Modibo Keïta.

Enfin, il existe une mémoire partagée entre les deux pays. Pendant longtemps, Algériens et Maliens se sont présentés comme des peuples frères ayant combattu ensemble le colonialisme. Cette mémoire explique pourquoi la crise diplomatique récente a été vécue comme particulièrement douloureuse. Ce n’est pas une crise entre deux voisins. C’est une rupture entre deux États qui se définissaient eux-mêmes comme héritiers d’un même combat anticolonial.Cette fraternité est constamment invoquée dans les discours officiels des deux côtés jusqu’à une période récente.

Modibo Keïta et Ahmed Ben Bella à Alger.

Je crois qu’on observe finalement une forme d’ironie historique. En 1957-1962, l’Algérie et le Mali s’opposaient ensemble à une fragmentation du Sahara organisée par une puissance extérieure. Soixante ans plus tard, leur logiciel semble ne pas avoir grandement évolué ; ils restent tous les deux focalisés sur leur intégrité territoriale qu’ils estiment perpétuellement menacée par une myriade d’acteurs plus ou moins identifiés. Mais ils ne s’entendent plus sur la manière de la préserver. C’est probablement l’un des fils conducteurs de toute cette histoire.

Mondafrique : Après la coopération de 63 dans la répression contre la première révolte touarègue du Mali indépendant à Kidal, les populations touarègues ont connu un déclin économique aggravé par les sécheresses de 1974 et de 1984, qui a poussé beaucoup de jeunes Maliens et Nigériens vers le nord, en Algérie et en Libye. La plupart y sont restés. D’abord « tolérantes envers les activités souterraines [contrebande et trafic de drogue] qui participaient au maintien de la paix sociale », écrivez-vous, les autorités algériennes les ont plus tard considéré « avec suspicion, d’autant que le leader libyen de l’époque, Mouammar Kadhafi, cherchait dans le même temps à renforcer la cause touarègue dans le cadre de sa politique saharienne. »

Pouvez-vous raconter cet épisode ? Et nous dire en quoi la chute puis la mort du colonel Kadhafi ont profondément changé la donne ? Quelle est le poids des trafics illicites et criminels dans le Sahara algérien ou à sa frontière ? Et comment Alger les gère-t-ils ? Sont-ils une menace ou une ressource ?

M. A. : Je crois qu’il faut distinguer plusieurs périodes. La première période est celle des années 1970 et 1980. Après la répression de la rébellion de 1963, les grandes sécheresses de 1973-1974 puis de 1983-1985 provoquent un véritable effondrement de l’économie pastorale. Des dizaines de milliers de Touaregs maliens et nigériens quittent alors leurs régions d’origine pour rejoindre l’Algérie et la Libye.

Dans notre rapport, nous écrivons qu’au milieu des années 1980, près de 40 000 réfugiés maliens, principalement issus des Kel Adagh, vivent dans le sud algérien. Beaucoup s’installent durablement autour de Bordj Badji Mokhtar et dans d’autres localités frontalières.

Au départ, Alger accueille ces populations dans une logique essentiellement humanitaire. Mais très rapidement apparaît un nouveau phénomène. Beaucoup de ces jeunes réfugiés n’ont plus réellement accès au pastoralisme traditionnel.Ils s’insèrent progressivement dans les économies frontalières. On voit alors se développer des activités de transport, de contrebande de produits de consommation, de carburant, de devises, puis progressivement des trafics plus lucratifs.

Des trafics tolérés puis combattus

À cette époque, les autorités algériennes tolèrent largement ces activités parce qu’elles participent au maintien de la paix sociale. Dans des régions désertiques où l’État est peu présent, elles permettent à des milliers de familles de survivre. Le véritable changement intervient dans la seconde moitié des années 1980, parce que Mouammar Kadhafi développe alors une politique beaucoup plus active à l’égard des populations touareg. La Libye recrute des jeunes touaregs dans ses camps militaires. Elle soutient différents projets politiques transsahariens. Elle encourage une forme de solidarité touarègue dépassant les frontières héritées de la colonisation.

C’est à partir de ce moment-là qu’Alger commence à regarder beaucoup plus attentivement ce qui se passe dans le sud. Les autorités algériennes deviennent progressivement plus méfiantes à l’égard des réseaux transfrontaliers parce qu’elles craignent qu’ils ne servent aussi de vecteurs d’influence politique libyenne.

À mon sens, la chute du régime libyen en 2011 constitue probablement l’événement le plus important pour comprendre la crise actuelle. Avant 2011, la Libye jouait un rôle d’aimant. Elle absorbait une partie importante des migrations touarègues. Elle recrutait. Elle finançait. Elle contrôlait en partie les circulations. Après l’effondrement de Tripoli, tout cela disparaît brutalement. Des milliers de combattants reviennent au Mali et au Niger avec leurs armes. Les arsenaux libyens se dispersent dans le Sahara. Les routes s’ouvrent. Les groupes criminels et djihadistes profitent de cet effondrement. Cette recomposition régionale accélère profondément la militarisation du nord du Mali et contribue directement à la crise de 2012. Je dirais que si la disparition de Kadhafi ne crée pas la crise, elle l’amplifie au niveau régional.

Les trafics aujourd’hui ? Il faut distinguer plusieurs réalités. On parle souvent des « trafics » comme s’il s’agissait d’un phénomène homogène. En réalité, il existe plusieurs économies très différentes. Historiquement, il existait une économie de la débrouille. À partir des années 2000 puis surtout après 2011, cette économie se transforme. Les mêmes routes servent progressivement au trafic d’armes ; au trafic de stupéfiants ; aux migrations clandestines ; parfois au financement de groupes armés. Je crois qu’il faut éviter une idée assez répandue selon laquelle l’Algérie aurait laissé prospérer les trafics pour mieux contrôler le Sahara. Notre perception est beaucoup plus nuancée. L’État algérien n’a pas changé parce qu’il aurait découvert la contrebande. Il a changé parce que cette contrebande s’est progressivement transformée en économie de guerre.

Mondafrique : De la « neutralité pragmatique », au franc soutien sur des bases humanitaires, jusqu’à des épisodes de retrait maximal, quelle est la trajectoire de l’Algérie à l’égard des Touaregs maliens qui « utilisent le territoire algérien comme base arrière» ?

M. A. : Je crois que la meilleure manière de comprendre la politique algérienne est de ne pas raisonner en termes d’amitié ou d’hostilité envers les Touaregs maliens. Depuis les indépendances, Alger adapte sa politique chaque fois que son environnement stratégique évolue, mais avec une constante : empêcher que le conflit du nord du Mali ne déstabilise le sud algérien. Ce qui change, ce sont les moyens. Au lendemain des indépendances, la priorité est la consolidation des États. Puis, avec l’arrivée de dizaines de milliers de réfugiés touaregs maliens, Alger adopte ce que le rapport appelle « une neutralité pragmatique ». Les réfugiés sont accueillis ; certaines activités informelles sont tolérées ; les autorités évitent de militariser la frontière.

Le véritable tournant intervient avec la rébellion de 1990. L’Algérie comprend qu’une victoire militaire totale de Bamako ne mettra probablement pas fin au conflit. Elle devient médiatrice. Et, parallèlement, elle apporte une aide humanitaire importante aux populations touarègues.

Puis, trois grands événements surviennent : l’installation du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) devenu plus tard AQMI, la guerre civile algérienne et l’effondrement de la Libye. À partir de là, les autorités algériennes deviennent beaucoup plus attentives. Les réseaux qui servaient auparavant essentiellement aux échanges commerciaux font circuler des armes, des combattants et des groupes djihadistes. L’Algérie passe alors d’une logique de tolérance à une logique de contrôle.

Attaque djihadiste du camp de la Minusma à Kidal (Photo UN Sylvain Liechti, juin 2017).

L’Algérie, « base arrière » du combat touareg ?

Les Touaregs utilisent-ils l’Algérie comme base arrière ? Je crois qu’il faut distinguer plusieurs réalités. Oui, historiquement, les groupes touaregs maliens utilisent régulièrement le territoire algérien comme espace de refuge. Les familles vivent souvent des deux côtés de la frontière ; les liens commerciaux sont anciens ; plusieurs camps de réfugiés existent depuis les années 1970. Mais cela ne signifie pas que l’État algérien encourage cette situation. Au contraire. Je pense que les autorités cherchent surtout à mieux contrôler ces circulations. Elles savent parfaitement qu’une frontière totalement hermétique est impossible dans un espace aussi vaste. Donc leur idée est donc moins d’empêcher toute circulation que d’éviter que celle-ci ne favorise les groupes armés.

Aujourd’hui, je pense qu’il existe une évolution importante. Pendant longtemps, Alger a accepté une certaine ambiguïté qui facilitait sa médiation. Aujourd’hui, cette même ambiguïté devient beaucoup plus coûteuse puisque Bamako interprète toute présence d’opposants ou de responsables touaregs sur le territoire algérien comme une preuve de soutien.

On passe d’une coopération militaire avec Bamako en 1963 à une neutralité pragmatique dans les années 1970-1980, puis à une médiation accompagnée d’un soutien humanitaire dans les années 1990, enfin à une politique beaucoup plus sécuritaire après l’apparition d’AQMI et l’effondrement libyen.  À chaque étape, le degré d’ouverture envers les Touareg change. Mais le moteur reste toujours le même : empêcher que les crises du nord du Mali ne deviennent des crises algériennes.

Autre élément important : Alger ne raisonne pas d’abord en termes de « question touarègue », mais en termes de sociologie politique des Kel Adagh. Je pense que c’est une clé de lecture très importante pour comprendre la constance de la politique algérienne derrière ses variations. Pour Alger, « les Touaregs » n’existent pas comme acteur politique. Le discours international parle souvent des Touaregs comme d’un bloc. Les services algériens, eux, savent très bien qu’il n’existe pas un acteur touareg unique. Ils raisonnent plutôt en termes de confédérations ; de tribus (ou tewsit) ; de lignages ; de hiérarchies sociales ; de rivalités entre nobles, tributaires et anciens dépendants. Boilley est très clair sur ce point : la société des Kel Adagh est profondément hiérarchisée autour des Ifoghas, des Imghad, des Idnan, des Kel Essouk, etc. Cette hiérarchie est politique autant que sociale. Lecocq montre exactement la même chose lorsqu’il explique que les mouvements armés se construisent très largement sur ces clivages internes plutôt que sur une identité touarègue homogène.

Les Ifoghas semblent au cœur de de cette vision algérienne. L’appareil sécuritaire algérien connaît extrêmement bien les Kel Adagh. Pourquoi ? Parce qu’ils sont leurs voisins. Parce qu’ils ont des familles en Algérie. Parce que l’amenokalat des Ifoghas entretient depuis longtemps des relations avec les autorités algériennes. Pour Alger, les Ifoghas sont historiquement les interlocuteurs naturels. Cela ne veut pas dire qu’ils sont considérés comme des alliés. Mais ils sont vus comme les détenteurs de la légitimité politique traditionnelle. C’est d’ailleurs exactement ce qui explique pourquoi Iyad Ag Ghali, Alghabass ag Intallah, Mohamed ag Intallah (l’amenokal), ont longtemps constitué les principaux interlocuteurs d’Alger. À l’inverse, les Imghad apparaissent beaucoup plus proches de Bamako. Historiquement, l’État malien a construit une partie de sa politique nordiste sur eux. El Hadj Ag Gamou en est évidemment l’exemple.

« Éviter qu’un groupe n’écrase les autres »

C’est une constante depuis trente ans.  L’objectif d’Alger n’est pas de soutenir un groupe mais d’éviter qu’un groupe n’écrase complètement les autres. Parce qu’un déséquilibre produit généralement une nouvelle rébellion. C’est très visible après 1963, 1992, 2006, 2015. À chaque fois qu’une composante estime avoir été marginalisée, une nouvelle dissidence apparaît. Du point de vue de certains responsables algériens, pour stabiliser le nord il faut parler aux Ifoghas, aux chefs religieux, aux notabilités. Pas uniquement aux chefs militaires. Cette vision est très différente de celle de Bamako, qui raisonne beaucoup plus en termes de « groupes armés contre État ».

Cependant, il ne faut pas non plus surestimer le poids des hiérarchies traditionnelles. Lecocq montre très bien que depuis la précarité de l’exil, la Libye, les migrations, puis le djihadisme, les anciennes hiérarchies ont été profondément transformées. Iyad Ag Ghali lui-même est en partie le produit de cette recomposition. Les Ifoghas restent au centre mais ils ne contrôlent plus toute la société touarègue. D’autant plus qu’ils sont démographiquement minoritaires dans l’espace qu’ils revendiquent sous le nom d’Azawad.