Mali-Algérie (2/3), Michael Ayari : « Distinguer acteur et belligérant au Mali »

20/08/2026 – Nathalie Prevost

À l’occasion de la toute récente réconciliation esquissée entre Bamako et Alger, un moment potentiellement décisif pour les développements de la grave crise sécuritaire qui secoue le Sahel central, Mondafrique a interviewé Michael Ayari, l’un des auteurs d’un rapport d’International Crisis Group sur les relations entre les deux voisins. Ce deuxième chapitre est consacré aux relations ambiguës entre Alger et les groupes armés. Le troisième et dernier, lundi, brossera la perspective historique de la relation tumultueuse entre les deux voisins.

Un entretien avec Nathalie Prévost

Michael Ayari.

« Les médiations algériennes n’ont pas permis de résoudre les crises »

Mondafrique : Que faut-il penser de la part d’échec d’Alger dans celui des accords de paix signés en 2015 et jamais vraiment appliqués ? L’Algérie revient-elle à la table avec une nouvelle méthode ? A-t-elle analysé les échecs de ses médiations successives (janvier 1991, avril 1992,2006, 2015) ?

M. A.: Je crois qu’il faut distinguer deux questions. La première est de savoir si les médiations algériennes ont permis d’arrêter les guerres. La seconde est de savoir si elles ont permis de résoudre durablement la crise malienne. Sur le premier point, la réponse est plutôt oui. Sur le second, il faut reconnaître que le bilan est beaucoup plus mitigé. Depuis 1991, l’Algérie a été au cœur de presque tous les grands processus de paix : Tamanrasset en 1991, le Pacte national de 1992, l’accord d’Alger de 2006 puis celui de 2015. À chaque fois, elle est parvenue à obtenir un cessez-le-feu, à rétablir un dialogue entre Bamako et les rébellions et à éviter, au moins temporairement, une poursuite de l’escalade militaire. Mais à chaque fois également, quelques années plus tard, une nouvelle rébellion est apparue. Autrement dit, les médiations algériennes ont souvent permis de gérer les crises, mais beaucoup moins de les résoudre.

Pourquoi ces accords ont-ils échoué ? À mon sens, il ne faut pas chercher une cause unique. Le premier facteur est l’absence de volonté politique durable des signataires. À partir de 2015, Bamako a progressivement différé plusieurs réformes essentielles, notamment en matière de régionalisation, tandis que certains groupes armés ont eux-mêmes utilisé l’accord pour conserver leurs positions militaires et économiques dans le nord. L’accord est progressivement devenu davantage un cadre de gestion du statu quo qu’un véritable processus de transformation politique. Deuxième limite : les accords traitaient relativement bien les rapports entre l’État et les groupes rebelles, mais beaucoup moins les causes profondes du conflit. Ils abordaient peu les rivalités communautaires, les conflits fonciers, les économies criminelles, la gouvernance locale ou encore la perte de légitimité de l’État. Ils excluaient également les groupes djihadistes, qui devenaient pourtant des acteurs de plus en plus forts sur le terrain militaire. Nous insistons d’ailleurs sur ce point : les principaux moteurs de la violence évoluaient beaucoup plus vite que les mécanismes prévus par les accords.

L’Algérie porte-t-elle une part de responsabilité ? Je pense qu’il serait difficile de répondre non. En tant que principal médiateur, l’Algérie est naturellement associée aux succès, mais aussi aux limites du processus. En revanche, je ne crois pas que l’on puisse dire que ces accords aient échoué parce qu’ils étaient algériens. Ils ont surtout souffert d’un problème plus général : ils résultaient largement d’un compromis négocié sous forte pression internationale, dans un contexte où plusieurs parties acceptaient le texte davantage parce qu’elles étaient militairement ou diplomatiquement contraintes que parce qu’elles partageaient réellement une vision commune de l’avenir du Mali.

Alger n’est pas « nécessairement un belligérant »

Mondafrique : Quelle est la position de l’Algérie vis-à-vis des acteurs politiques et militaires maliens ? Plusieurs opposants – l’imam Dicko – et plusieurs chefs combattants – Iyad Ag Ghali et Alghabass ag Intallah notamment – résident habituellement en Algérie. Est-ce à dire qu’Alger est aussi un acteur du conflit malien ?

M.A. : Je dirais que l’Algérie est incontestablement un acteur de la crise malienne, mais pas nécessairement un belligérant. Il faut distinguer ces deux notions. Depuis plus de trente ans, Alger est impliqué dans presque tous les grands épisodes politiques du conflit malien : les accords de Tamanrasset en 1991, le Pacte national de 1992, l’accord d’Alger de 2006 puis celui de 2015. Elle a construit progressivement un réseau de relations avec les gouvernements maliens, les notabilités touarègues, certains chefs rebelles, des responsables religieux, des élus locaux et une partie de l’opposition politique.

Le président Tebboune et l’imam Dicko à la grande prière de la Tabaski, mai 2026.

Il ne faut donc pas interpréter automatiquement cette présence comme la preuve d’un soutien politique. L’imam Mahmoud Dicko est un bon exemple. Son accueil officiel à Alger en décembre 2023 a été perçu à Bamako comme une provocation. Les autorités maliennes y ont vu un soutien politique à l’un de leurs principaux opposants. Du côté algérien, la lecture est différente : Alger considérait Dicko comme une personnalité incontournable de la vie politique malienne et souhaitait maintenir un dialogue avec lui dans la perspective d’une éventuelle reprise du processus politique. Alger se voyait agir en médiateur. Bamako l’a accusé d’ingérence. C’est précisément cette divergence d’interprétation qui a contribué à détériorer les relations bilatérales.

Iyad Ag Ghali est évidemment le cas le plus sensible. Depuis plusieurs années, Bamako accuse régulièrement Alger de protéger Iyad Ag Ghali. Ces accusations se sont renforcées après l’affaire du drone abattu en avril 2025. Certains médias maliens ont même affirmé que le drone avait été détruit parce qu’il visait Iyad Ag Ghali. Dans notre rapport, nous faisons état de ces accusations en rappelant que l’Algérie les dément systématiquement et qu’aucun élément probant ne permet d’établir une collusion entre Alger et le chef du JNIM [ndlr : Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin,Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans en français.]. Les relations entre Iyad Ag Ghali et l’Algérie sont anciennes. Dans les années 1990 puis dans les années 2000, Iyad était un acteur des négociations de paix. Il a également participé à plusieurs médiations concernant des prises d’otages. À cette époque, il n’était pas encore le chef d’un mouvement djihadiste. Il existe bien une histoire de contacts. Mais cette histoire ne suffit pas à démontrer une relation de dépendance ou de contrôle aujourd’hui. Je crois qu’il est très important de ne pas franchir ce pas.

L’Algérie est-elle devenue une partie prenante du conflit ? Je dirais qu’aujourd’hui il est difficile de considérer que l’Algérie est un simple observateur. La crise diplomatique, l’incident du drone, les accusations réciproques, la présence d’opposants politiques sur son territoire ont progressivement fait d’Alger un acteur directement impliqué dans la dynamique du conflit. Je pense néanmoins qu’il existe une évolution. Pendant longtemps, cette capacité de l’Algérie à parler avec tout le monde était considérée comme un atout. Aujourd’hui, elle est devenue une source de suspicion. Pour Bamako, dialoguer avec certains chefs rebelles ou certains opposants revient à les légitimer.

« Préserver des canaux de communication »

Mondafrique : Beaucoup disent qu’Iyad Ag Ghali est un agent de l’Algérie et ce de longue date. Sa famille vit en Algérie, il est détenteur de la nationalité algérienne et l’Algérie semble l’avoir protégé, notamment du temps de l’opération Serval. On a du mal à imaginer que la présence de ces grands belligérants du nord du Mali se fasse à l’insu du pouvoir algérien. Pourquoi alors pareille compromission ? Qu’en pensez-vous ?

M. A. : Peut-on imaginer qu’Alger ignore complètement ses déplacements ? Probablement pas.L’Algérie dispose d’un appareil sécuritaire extrêmement développé dans son Sud. Il est difficile d’imaginer que les autorités ignorent les mouvements des principaux chefs armés évoluant dans les espaces frontaliers.Mais connaître les déplacements d’un acteur n’est pas la même chose que le contrôler. Je crois que cette distinction est essentielle. On attribue parfois aux services algériens une capacité de contrôle presque absolue sur le Sahara.

Iyad Ag Ghali chef djihadiste.

La réalité est beaucoup plus nuancée. Nous parlons d’un espace immense, où circulent simultanément des groupes armés, des contrebandiers, des populations nomades et des réfugiés. Même pour un État disposant de moyens importants, le contrôle total est illusoire.

L’Algérie avait-elle intérêt à protéger Iyad Ag Ghali ? Si l’on regarde les intérêts stratégiques de l’Algérie, protéger durablement le chef d’une organisation affiliée à Al-Qaïda paraît assez contradictoire. L’Algérie a mené une guerre extrêmement coûteuse contre les groupes jihadistes dans les années 1990. AQMI est elle-même issue du GSPC algérien. Le JNIM reste aujourd’hui affilié à Al-Qaïda. Il serait donc paradoxal qu’Alger cherche délibérément à renforcer un acteur représentant précisément la menace qu’elle combat depuis trente ans. En revanche, ce qui est plus plausible c’est qu’Alger ait toujours cherché à conserver des canaux de communication avec certains acteurs, notamment ceux qui sont ensuite devenus des chefs djihadistes et qui, à ce titre, sont des interlocuteurs incontournables de tout processus de paix durable. Il faut rappeler qu’Iyad Ag Ghali n’a pas toujours été un djihadiste. Pendant près de vingt ans, il est d’abord un chef rebelle puis un médiateur occasionnel. Lorsque son positionnement évolue vers le djihadisme, ses relations anciennes continuent d’alimenter beaucoup de spéculations.

Visite du Représentant Spécial du Secrétaire Général des Nations Unies, Chef de la MINUSMA, Mahamat Saleh Annadif, aux Combattants du Mécanisme
Opérationnel de Coordination (MOC) après l’attentat terroriste les visant le 20 janvier 2017 (Photo MINUSMA, 17 février 2017).

Mondafrique : Alger est-il, comme vous l’écrivez, un « interlocuteur clé » de certains groupes armés du nord ou a-t-il son propre agenda, comme l’affirment plusieurs Maliens qui accusent l’Algérie de soutenir AQMI ? Abdelaziz Bouteflika et Amadou Toumani Touré (ATT) ont-ils conclu un deal au tout début des années 2000?

M. A. : Je crois qu’il faut distinguer deux questions très différentes. La première est de savoir si l’Algérie est un interlocuteur privilégié de certains groupes armés. La seconde est de savoir si elle les soutient. Le rapport permet d’affirmer la première. Il ne permet pas d’établir la seconde. Oui, l’Algérie est un interlocuteur clé, c’est incontestable et depuis plus de trente ans. L’Algérie demeure aujourd’hui encore un interlocuteur clé de plusieurs groupes armés du nord, ce qui explique pourquoi Crisis Group considère qu’elle pourrait jouer un rôle dans un éventuel retour du dialogue politique.

Il est exact qu’AQMI trouve son origine dans le GSPC algérien. Après la pression exercée par l’armée algérienne au début des années 2000, plusieurs katibas du GSPC se déplacent progressivement vers le nord du Mali. Mais cette implantation résulte d’abord de la pression militaire exercée en Algérie et de la faiblesse du contrôle exercé sur certaines régions du nord malien. En d’autres termes, dire qu’AQMI est issu du GSPC est exact. En déduire que l’Algérie aurait volontairement installé AQMI au Mali constitue une allégation beaucoup plus difficile à démontrer. Je ne le pense absolument pas. Les autorités maliennes développent aujourd’hui un récit différent. Elles estiment que l’Algérie aurait laissé le GSPC puis AQMI s’installer au nord du Mali afin d’exercer une influence durable sur la région. Cette accusation figure dans le communiqué malien dénonçant l’accord d’Alger. Là encore, nous avons deux récits concurrents. Le rapport ne valide ni l’un ni l’autre.

Par ailleurs, Je serais prudent sur supposé « deal » entre Bouteflika et ATT. Cette hypothèse revient régulièrement dans les débats. Elle repose principalement sur les enlèvements d’otages occidentaux au début des années 2000. À cette époque, Iyad Ag Ghali intervient dans plusieurs négociations. Le Mali joue également un rôle de médiation. Les Algériens reprochent parfois à ATT d’avoir négocié avec le GSPC, notamment lors de l’affaire des otages de 2003. Au sein de l’armée algérienne, certains estimaient qu’en discutant avec Abderrezak El Para, ATT avait « trahi » Alger.  Mais cela ne permet pas de conclure à l’existence d’un accord secret entre Bouteflika et ATT visant à laisser prospérer AQMI.

« Contrôler l’environnement sécuritaire du Sahara »

Mondafrique : L’Algérie cherche-t-elle à contrôler le Sahara à travers certains belligérants maliens?

M. A. : Je ne crois pas que l’on puisse établir l’existence d’un projet algérien visant à contrôler le Sahara à travers des groupes armés maliens agissant comme des supplétifs. En revanche, il est clair qu’Alger cherche à conserver une capacité d’influence sur les équilibres politiques et sécuritaires de son voisinage saharien. Cette distinction est essentielle : influencer les acteurs pour contenir une crise n’est pas nécessairement les commander ni les utiliser comme proxy.

Il faut avoir à l’esprit que l’Algérie ne conçoit pas sa sécurité comme s’arrêtant exactement à la ligne frontalière. Le rapport évoque une doctrine dite des « frontières stratégiques », défendue par le chef d’état-major Saïd Chengriha, selon laquelle la sécurité algérienne s’étendrait à une zone tampon de 50 à 100 kilomètres au-delà du territoire national. Un arrangement informel avec Moscou aurait d’ailleurs cherché à empêcher Wagner d’opérer à moins de 50 kilomètres de la frontière algérienne.

Cela ne signifie pas qu’Alger revendique ces territoires. Cela signifie plutôt que les autorités considèrent toute présence militaire hostile ou incontrôlée à proximité immédiate de leur frontière comme une menace directe. Les opérations de l’armée malienne, de Wagner puis de l’Africa Corps autour de Tinzawatène ont donc été perçues non comme une simple affaire intérieure malienne, mais comme une question de sécurité algérienne.

Je parlerais ainsi d’une volonté de contrôler l’environnement sécuritaire du Sahara, plutôt que d’un projet de contrôle territorial.

Au début des années 1990, l’Algérie a adopté ce que le rapport appelle une « neutralité pragmatique ». Elle voulait orienter les rebelles vers une meilleure intégration dans l’État malien et empêcher que leurs revendications n’évoluent vers une sécession susceptible d’entraîner les Touareg algériens. Durant cette période, les services algériens ont toléré le transit d’hommes et de matériel et un soutien logistique ou humanitaire apporté depuis l’Algérie aux insurgés maliens.

Cet épisode montre qu’Alger n’a jamais été complètement extérieur aux rapports de force. Mais il ne faut pas l’interpréter comme la preuve d’un projet de conquête par procuration. Cette tolérance avait plusieurs objectifs : limiter l’influence libyenne, canaliser les revendications des rebelles, éviter un afflux supplémentaire de réfugiés et se placer en position de médiateur. Le même positionnement a permis ensuite à l’Algérie de parrainer les accords de 1991, 1992 et 2006.

Autrement dit, les groupes du nord ont pu constituer des leviers diplomatiques, mais les sources ne permettent pas de dire qu’ils étaient des instruments militaires contrôlés par Alger.

Ces accusations persistent, à mon sens, parce que l’Algérie dispose de relations que beaucoup d’autres États n’ont pas. Elle connaît les chefs politiques, militaires et traditionnels du nord. Certains disposent de familles, de réseaux ou de lieux de refuge en Algérie. Les services de sécurité disposent de beaucoup d’informations sur le JNIM, grâce notamment à leur application informelle de la « politique de réconciliation nationale » auprès de jihadistes tant Algériens que Maliens, y compris après 2015. Un ami chercheur algérien insiste là-dessus, rappelant régulièrement le nombre de redditions volontaires de combattants du JNIM auprès de l’armée algérienne.

Alger peut donc parfois influencer leurs choix ou transmettre des messages. Nous estimons, dans notre rapport, que l’Algérie conserve des leviers auprès de certains groupes et pourrait les convaincre de reprendre un dialogue politique. Mais nous ajoutons qu’Alger devrait dissiper les équivoques concernant ses liens avec ces groupes, notamment avec le JNIM, et renforcer le partage d’informations avec Bamako.  C’est une formulation importante : elle reconnaît une capacité d’influence, mais pas un contrôle.

Il faut qu’Alger dissipe ces ambiguïtés et se présente plus clairement comme un allié de la stabilisation du Mali, en évitant de donner l’impression qu’il utilise ses liens avec les groupes du nord comme moyen de pression sur Bamako. Mais à ce stade, le matériau disponible permet de parler d’une politique de leviers, pas d’un dispositif algérien de commandement des belligérants.

À suivre (3/3) : les legs de l’histoire.

Michael Ayari a travaillé en tant que chercheur associé pour l’Institut de recherches et d’études sur les mondes arabes et musulmans (IREMAM). Il est docteur en sciences politiques diplômé de l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence et il est spécialiste des mouvements politiques au Maghreb. Il est analyste senior d’International Crisis Group pour l’Algérie et la Tunisie.