La diplomatie française peine à jouer un rôle en Libye

20/08/2026 – La rédaction de Mondafrique

Paris multiplie les contacts en Libye pour préserver son influence face à la concurrence américaine et italienne, cette dernière étant très engagée militairement comme l’illustre la participation de Rome à l’exercice « Flintlock 2026 » à Syrte. Dans ce cadre, Emmanuel Macron recevait en juin dernier l’héritier du maréchal Haftar, son fils Saddam (voir l’article ci dessous). Trois mois avant, son conseiller spécial et responsable du dossier libyen pour la France, Paul Soler, un émissaire à la réputation mitigée, s’était rendu à Tripoli pour convaincre les principaux dirigeants libyens de se réunir à Paris.

Autant d’efforts qui n’ont guère abouti pour l’instant. Comme dans de nombreux pays arabes et africains, la France ne pèse plus guère sur la scène libyenne alors que Jean Yves Le Drian, successivement ministre de la Défense puis des Affaires Étrangères d’Emmanuel Macron, avait tissé des liens étroits et contestés avec le maréchal Haftar qui permettait à Paris de se faire entendre (voir l’article ci dessous).

Les diplomates français ont annoncé que les trois principaux dirigeants libyens – Aguila Salah, président de la Chambre des représentants, Mohamed Takala, président du Haut Conseil d’État, et Mohammed Younes el-Menfi, président du Conseil présidentiel – devraient se réunir prochainement à Paris. Cette rencontre, qui intervient dans un contexte de fortes tensions internes et de compétitions internationales, vise à relancer leur feuille de route commune annoncée en juin dernier, tout en cherchant à contrer les dynamiques parallèles impulsées par l’ONU et les États-Unis.

Pour le public observant la scène libyenne, ce triumvirat incarne des légitimités rivales et fragmentées. Aguila Salah, qui préside la Chambre des représentants depuis 12 ans, est solidement implanté dans l’Est libyen et demeure un allié politique clé du maréchal Khalifa Haftar. Mohamed Takala, à la tête du Haut Conseil d’État – instance consultative issue de l’accord de Skhirat parrainé par l’ONU – a été réélu en juin 2026 et passe pour un proche du Gouvernement d’unité nationale (GNU) à Tripoli. Quant à Mohammed Younes el-Menfi, issu des compromis de la conférence de Genève, il est originaire de l’Est mais conserve une posture plus neutre sans prérogatives décisives sur le terrain ; il entretient par ailleurs des liens particuliers avec la France, où il a suivi une partie de ses études universitaires.

La réunion à Paris reportée

L’initiative de cette réunion parisienne, perçue comme hautement symbolique, survient alors que les acteurs internationaux multiplient les tentatives de réorganisation du processus politique libyen. L’ordre du jour devrait inclure la réactivation de la commission 6+6, chargée de préparer les lois électorales, avec pour mission d’en réviser les textes afin de faciliter leur mise en œuvre. La feuille de route trilatérale prévoit l’organisation d’élections présidentielle et législatives d’ici février 2027, sous le contrôle d’une commission souveraine réunissant des hauts fonctionnaires de l’Est et de l’Ouest afin de surmonter la fragmentation institutionnelle.

Toutefois, des sources proches des préparatifs tempèrent les attentes quant à des résultats concrets, estimant que l’importance de la rencontre réside davantage dans sa portée politique. Ces réserves sont d’ailleurs confirmées par de récentes déclarations de Mohamed Emazeb, membre du Haut Conseil d’État, indiquant que la rencontre a été reportée « en raison de divergences au sein de la Chambre des représentants et de tentatives de changement à sa tête ». Bien qu’il ait précisé que « l’idée de la réunion reste d’actualité », aucune nouvelle date n’a été arrêtée à ce jour.

Ce rendez-vous parisien s’inscrit dans un contexte plus large de rivalité diplomatique. D’un côté, la mission des Nations unies a confié les dossiers électoraux à la commission 4+4, écartant de facto les deux chambres. De l’autre, l’initiative américaine, pilotée par l’émissaire Massad Boulos, privilégie un dialogue bilatéral entre Tripoli et Benghazi, marginalisant les trois présidents. La réunion de Paris apparaît donc comme une tentative de ces derniers de réaffirmer leur rôle, avec le soutien implicite de puissances régionales soucieuses de freiner l’élan américain.

La diplomatie française à la peine

Les trois dirigeants savaient, en dévoilant leur feuille de route, qu’elle manquait de base concrète. La rencontre parisienne vise à obtenir une caution internationale, mais elle se heurte aux divisions internes et à la réalité des rapports de forces armées. Portée principalement par Menfi, l’initiative a reçu l’appui de Paris et d’une capitale régionale pour convaincre Aguila Salah, qui avait refusé une démarche similaire fin 2025.

Le déplacement du conseiller spécial et responsable du dossier libyen pour la France, Paul Soler, qui s’était rendu à Tripoli le 19 mars 2026, avait rencontré le chef du gouvernement d’union nationale, Abdel Hamid Dbeibah, ainsi que le président du Conseil présidentiel, Mohammed Younes el-Menfi. Pour le reste, il n’a pas eu d’entretien avec le maréchal Khalifa Haftar, commandant général de l’armée libyenne, alors que ce dernier se trouvait au Caire en compagnie de son fils Khaled Haftar, chef d’état-major de l’armée qu’il dirige. Le second fils du maréchal, Saddam Haftar, qui occupe le poste de commandant général adjoint, effectuait à la même période une visite en Russie, où il a rencontré le président Vladimir Poutine – un déplacement qui n’est pas passé inaperçu dans les chancelleries.

Paul Soler, une réputation sulfureuse

Les échecs de la politique libyenne d’Emmmanuel Macron, qui à la fin 2019 avait convoqué les principaux protagonistes de la crise libyenne à Paris pour programmer d’improbables élections qui n’eurent jamais lieu, doivent beaucoup à son conseiller, Paul Soler, dit encore « Monsieur Paul » ou « Paul Said » dans les milieux du renseignement, dont les réseaux sont tout sauf transparents. Passé par le 13e régiment de dragons parachutistes où il était spécialisé dans le renseignement, Paul Soler a rejoint la cellule diplomatique en 2018, mais sans provenir du Quai d’Orsay. Dans une vie antérieure, « Monsieur Paul », rapporte « Le Monde », avait beaucoup voyagé, sans qu’on connaisse très bien ses fonctions d’alors, en Afghanistan, au Kurdistan irakien, au Mali ou encore en Libye en 2011 lorsque le colonel Khadafi est forcé à quitter le pouvoir.

Lors de son premier séjour à l’Elysée, Paul Soler était très proche du célèbre Alexandre Benalla, le garde du corps de Macron devenu son conseiller écouté avant d’être exfiltré en raison de ses interventions intempestives en matière de maintien de l’ordre. « La question est désormais de savoir, notait alors l’hebdomadaire « l’Obs », ce qu’Emmanuel Macron et ses conseillers en diplomatie savaient des activités menées par (…) Paul Soler aux côtés d’Alexandre Benalla et ses mentors – parfois sulfureux. Ces membres de l’Etat-major particulier du président de la République ont-ils cherché à établir des canaux parallèles de communication ? L’ont-ils fait à l’insu de la cellule Afrique de l’Elysée ? « 

Les salons diplomatiques parisiens déconnectés

Toutefois, cette diplomatie des salons parisiens paraît singulièrement déconnectée d’une réalité libyenne marquée par une détérioration sécuritaire et financière alarmante. Sur le terrain, l’instabilité s’aggrave : à l’Est, l’assassinat du général Fawzi al-Mansouri, chef des renseignements militaires, a ébranlé l’appareil sécuritaire ; à l’Ouest, la capitale reste menacée par des affrontements miliciens, tandis que le complexe pétrolier de Zawiya a été ciblé par des drones. Dans le Fezzan, les combats entre les forces de Mohamed Ouadargou et des groupes touaregs affiliés à Haftar rappellent la fragilité des équilibres. À cela s’ajoute la crise monétaire accentuée par la démission inattendue du gouverneur de la Banque centrale, Naji Issa, faisant chuter le dinar face au dollar.

En somme, la réunion de Paris, si elle vient à se concrétiser après la résolution des blocages internes, apparaît comme une manœuvre politique visant à redonner de la visibilité aux trois présidents libyens. Mais face aux fractures du terrain et à la multiplicité des agendas étrangers, la portée d’une telle initiative demeure particulièrement incertaine.