Le Maghreb sous pression de l’administration Trump

17/08/2026 – La rédaction de Mondafrique

Les États-Unis ont entrepris de discipliner le Maghreb et de l’intégrer dans le cadre des Accords d’Abraham. La Tunisie et l’Algérie, mais aussi l’Espagne, sont dans la ligne de mire de cette stratégie d’alignement stratégique.

Par Selim Jaziri

« La Tunisie, celui qui la touche nous touche »

Abdelmajid Tebboune, le chef de l’État algérien, ne s’est pas embarrassé de précautions quand il a déclaré, lors d’une interview avec les médias nationaux le 27 juillet dernier : « La Tunisie, celui qui la touche nous touche. On veut déstabiliser la Tunisie à cause de lAlgérie, on veut lisoler de lAlgérie pour pouvoir la manger, la bouffer facilement. On ne laissera pas faire. Celui qui ramènera le terrorisme en Tunisie ou pour la menacer, nous détruirons la tente de ses parents ».

L’expression « la tente » a été comprise comme une allusion méprisante aux monarchies du Golfe et en l’occurrence aux Émirats arabes Unis qu’il a qualifiés, dans le même entretien de « micro-État dont il n’émane qu’humiliation et discorde » et dont « l’impact est très négatif. Là où ils mettent le pied, le sang coule. Nous avons les preuves ». Néanmoins, il n’a pas étayé ses insinuations sur le recours au terrorisme comme arme de déstabilisation. Le 30 décembre 2025, il avait déjà lancé le même genre d’avertissement

Le lendemain 28 juillet, le président Kais Saïed a eu un entretien téléphonique avec son homologue égyptien le maréchal Abdel Fatah Sissi, lors duquel il a déclaré : « la sécurité de l’Égypte fait partie intégrante de la sécurité nationale arabe« , accusant « le mouvement sioniste mondial » de chercher à déstabiliser les États de l’intérieur. On peine, pourtant, à imaginer le chef de l’État égyptien en résistant au sionisme mondial !

Colère et rumeurs en Tunisie

Le 24 juillet, l’ambassadrice de France Anne Gueguen a été convoquée au ministère des Affaires étrangères sur instruction du chef de l’État pour protester contre la diffusion sur la chaine publique France 24 d’une interview de Moncef Marzouki, l’ancien Président de la République de 2012 à 2014, aujourd’hui en exil en France. A cette occasion, Marzouki avait non seulement sévèrement critiqué le régime actuel mais déclaré que « lalternative à Kaïs Saïed est en train d’être préparée en dehors de la Tunisie ».

La sortie d’Abdelmajid Tebboune a suscité de vives réactions en Tunisie. « Une véritable amitié ne peut exister qu’entre deux États indépendants, égaux en droits et en dignité, ont notamment rétorqué des intellectuels. La sécurité de la Tunisie, la défense de son unité territoriale et de sa souveraineté relèvent exclusivement de ses institutions constitutionnelles, de son armée nationale, de ses forces de sécurité et de son peuple. »

Ces trois événements sont survenus au terme d’une folle séquence de rumeurs sur l’état de santé de Kais Saïed, absent plusieurs jours de l’espace public, ainsi que sur l’imminence d’un coup d’État, alors que la colère montait dans la population en raison des coupures d’eau et d’électricité. C’était plus qu’il n’en fallait pour activer l’alerte au complot dans l’esprit du Président tunisien.

Aligner le Maghreb

Mais leur portée dépasse de loin les considérations de politique intérieure tunisienne. Ils témoignent surtout de la grande nervosité qui gagne la région, mise sous pression par l’administration américaine pour aligner le Maghreb sur l’axe Rabat-Tel Aviv-Abu Dhabi, dans un cadre structuré par les Accords d’Abraham.

Jusqu’aux années 2010, les États-Unis se sont accommodés du statut quo, du conflit latent entre l’Algérie et le Maroc et de leurs désaccords géostratégiques, négociant au coup par coup des traités de coopération militaire. Mais la donne a changé. La chute du régime libyen en 2011 et ses répercussions au Sahel et l’implantation de mouvement djihadistes suivie d’une vague de coups d’État (Mali, Niger, Burkina) après 2020 ont ouvert la porte à l’interventionnisme russe ; la Chine, avec son projet de nouvelle route de la soie, pousse ses pions ; la guerre en Ukraine depuis février 2022 et l’explosion de la demande d’électricité pour faire tourner les data centers nécessaires à l’intelligence artificielle mettent le marché de l’énergie sous tension ; depuis le 7 octobre, Israël est résolu à éradiquer tous les foyers de résistance et à soumettre les États de la région à ses exigences de sécurité et d’expansion territoriale.

Washington a donc entrepris de stabiliser le flanc sud de l’OTAN et d’intégrer un bloc maghrébin aussi homogène que possible dans son orbite, avec quatre préoccupations essentielles : contenir l’influence russe (et accessoirement profiter de la perte d’influence française), sécuriser l’approvisionnement en énergie (le gaz de schiste et le pétrole dont l’Algérie et la Libye détiennent respectivement les premières réserves du continent africain), surveiller les réseaux terroristes et leurs connexions hors de la région, discipliner « l’arrière cour » de l’hégémonie qu’Israël tente d’imposer sur la région.

Troupes marocaines en Côte d’Ivoire pour Flintlock 2026, avril 2026.

La première étape a été la reconnaissance de la souveraineté marocaine sur l’ancien Sahara espagnol en 2020 et l’adoption, par le Conseil de sécurité des Nations unies, le 31 octobre 2025, de la résolution 2797 qui reconnaît le plan marocain comme base de résolution du conflit « la plus réalisable ». Sans marge de manœuvre, l’Algérie, n’a même pas voté contre et s’est contentée de ne pas prendre part au vote.

Libye, sécuriser l’accès au pétrole

C’est à présent en Libye que Washington entend imposer sa solution au conflit qui oppose les deux pouvoirs rivaux : le Gouvernement d’union nationale, basé à Tripoli, dirigé par Abdel Hamid Dbeibah et soutenu par la Turquie, et le Gouvernement de stabilité nationale basé à Benghazi, soutenu par les États-Unis, la Russie, les Émirats et l’Égypte, et dirigé par le Maréchal Khalifa Haftar. Kadhafiste repenti à la fin des années 1980, avant d’être exfiltré en 1990 par les États-Unis où il resté jusqu’à l’insurrection de 2011, Haftar est « l’homme des Américains ». Plus qu’idéologique et religieux, le conflit porte surtout le partage des bénéfices du pétrole. Le modus videndi entre les deux pouvoirs a mis fin aux affrontements mais dans un équilibre toujours instable.

Pour sécuriser l’accès au pétrole libyen, Washington a besoin d’une autorité unifiée avec laquelle il est possible de conclure et de garantir des accords. Les États-Unis font miroiter des investissements massifs en échange d’une réunification politique et militaire. La production libyenne pourrait atteindre trois millions de barils par jour d’ici la fin de la décennie si la réunification sous la houlette américaine était conclue. C’est Massad Boulos, conseiller de Donald Trump pour les affaires arabes et africaines, qui s’est attelé à la tâche. Non sans un certain succès, puisque les deux gouvernements se sont entendus en février sur un budget commun. Les états-majors des deux armées se sont réunis le 12 juillet dernier à Syrte. Des détachements militaires des deux camps avaient déjà participé en avril, à Syrte, aux exercices de lutte anti-terroriste Flintlock, sous supervision de l’AFRICOM (le commandement américain pour l’Afrique), et, le mois suivant, aux manœuvres EFES à Izmir, en Turquie, aux côtés de troupes du nouveau régime syrien.

Politiquement, la réunification reposerait, selon le schéma américain, sur un partage du pouvoir, basé à Syrte : Abdel Hamid Dbeibah resterait chef du gouvernement, tandis que Saddam Haftar, le fils de Khalifa Haftar, serait nommé à la présidence du Conseil présidentiel.

L’envoyé spécial de Donald Trump Massad Boulos avec le maréchal Haftar, le 24 juillet 2025 à Benghazi.

Une réunification par le haut

Mais, outre qu’il reste de nombreux points à négocier pour finaliser l’accord, ce projet se heurte à de sérieux obstacles. D’abord il sera difficile de faire accepter le pouvoir du clan Haftar à Tripoli, encore hanté par les fantômes des massacres commis par les troupes du maréchal lors de l’offensive de mai 2019, notamment à Tarhunah.

D’autre part, le gouvernement de Tripoli n’exerce pas une autorité aussi centralisée sur les milices encore actives à l’ouest que celui de Benghazi sur son secteur. Le conseil militaire de Misrata, le foyer le plus ardent du soulèvement contre Kadhafi en 2011, a rejeté le 5 juillet le plan américain dans lequel il voit un cheval de Troie pour donner les clés de toute la Libye au maréchal Haftar.

Enfin, cet accord par le haut n’inclut à aucun moment la recherche du consentement populaire et il paraît peu probable que les clans qui se seront partagés le pouvoir central et les bénéfices de la rente soient pressés de s’en remettre aux urnes. Sans légitimité démocratique, l’édifice restera bien fragile.

Pour couper l’herbe sous le pied de l’initiative américaine, les présidents des trois institutions libyennes actuelles – Mohammed el-Menfi (Conseil présidentiel), Aguila Salah (Chambre des représentants, qui siège à Tripoli) et Mohamed Takala (Haut Conseil d’État, basé à Benghazi) – ont dévoilé leur propre « feuille de route » fixant au 17 février 2027 la date butoir des élections. Mais leur pouvoir réel est limité et leur initiative perçue par la Mission des Nations unies comme une manière de maintenir le statu quo, tandis qu’elle contrarie les deals inclus dans le package américain.

L’axe Alger-Tunis-Le Caire

Les obstacles au règlement américain ne sont pas qu’intérieurs : les pays voisins se sont positionnées eux aussi en travers du chemin de Washington. Réunis au Caire le 21 mai, les ministres des Affaires étrangères de l’Algérie, de la Tunisie et de l’Égypte ont estimé que seule une solution libyo-libyenne permettrait de garantir un règlement durable du conflit. Lors de son appel au Président Sissi, le 28 juillet, Kais Saïed a réaffirmé cette position et insisté sur la nécessité d’une participation populaire à la solution.

L’axe Alger-Tunis-Le Caire a-t-il les moyens d’infléchir le cours d’une réunification sous tutelle américaine ? Est-il assez sincère et sera-t-il assez solide pour résister au rouleau compresseur ? Et si oui, jusqu’à quel point Washington tolérera-t-il cette opposition ? La Tunisie contrôle la partie la plus sensible de la frontière à l’ouest. Si, dans la vision de l’administration Trump, Tunis est perçu comme un facteur de fragilité, voire un point d’appui pour l’opposition au plan Boulos, la Tunisie et la présidence de Kais Saïed pourraient être soumis à d’intenses pressions.

Mettre l’Espagne au pas

Cette mise au pas s’est étendue récemment jusqu’à l’Espagne. L’afflux, fin juillet, de dizaines de milliers de Marocains dans l’enclave espagnole de Ceuta pour tenter de pénétrer en Europe a immédiatement déclenché les attaques des extrêmes droites espagnole et européennes contre le gouvernement Sanchez et activé leur récit, partagé avec la droite israélienne, d’une Europe menacée par une invasion arabo-musulmane. Vingt deux des 27 États membres de l’Union ont suivi le Danemark et l’Italie pour demander la suspension de l’Espagne de l’espace Schengen de libre circulation avant que cette option ne soit écartée par le Conseil européen des ministres de l’Intérieur. Israël, les États-Unis et le Maroc en ont profité pour mettre à l’ordre du jour la question du maintien de la souveraineté espagnole sur Ceuta et Melilla, héritage de la période coloniale.

Il s’agissait pour les uns et les autres de faire payer ses positions à Pedro Sanchez, perçu comme un perturbateur autant dans une Union européenne de plus en plus droitisée qu’à Washington, dont il contrarie le projet d’aligner la région sur ses intérêts. Sanchez condamne le génocide à Gaza et appelle à sanctionner Israël. Lors du sommet de l’OTAN de juin 2025, il a refusé que l’Espagne porte à 5% du PIB son budget de la défense et que les États-Unis utilisent les bases espagnoles dans le cadre de leur agression contre l’Iran, en février dernier. De façon plus générale, il refuse d’embarquer l’organisation atlantique dans des guerres illégales menées par les États-Unis.

Pedro Sanchez « agit de manière agressive et je ne serais pas surpris si l’administration américaine [cherchait] des options alternatives », a d’ailleurs menacé Mario Díaz-Balart, président de la Commission des crédits du Congrès, un faucon proche du Secrétaire d’État Marco Rubio, dans une interview accordée le 1er avril dernier au quotidien El Español.

Le rapprochement entre l’Espagne et Algérie, consacré lors de la visite de Pedro Sanchez à Alger le 21 juillet dernier, n’arrange pas son cas. C’est une nouvelle pierre dans le jardin américain, qui contrarie aussi Rabat. L’enjeu essentiel de cette visite était l’accroissement des livraisons de gaz algérien à l’Espagne via le gazoduc Medgaz, qui relie directement les deux pays au détriment du gazoduc Maghreb-Europe passant par le Maroc, privé ainsi des redevances de transit.

Une opération orchestrée à Ceuta

L’intention des États-Unis et d’Israël d’utiliser le Maroc pour s’en prendre à l’Espagne est anticipée depuis plusieurs mois. La sur-interprétation d’une décision de justice espagnole statuant que les migrants arrivés par la mer n’étaient pas expulsables a fourni l’occasion espérée. Certes, les jeunes Marocains ont assez de motivations pour vouloir échapper à leur condition et chercher leur salut en Europe, mais les raisons sociologiques ne suffisent pas à expliquer l’ampleur et la rapidité de l’afflux. Le caractère orchestré de l’opération, conjointement par Israël et le Maroc, est de plus en plus documenté, y compris par les services de renseignement espagnols.

Ceuta, le 30 juillet.

La passivité, voire parfois la coopération, des forces de l’ordre marocaines (au moins dans un premier temps) suggère plus qu’une simple impuissance devant le nombre. Selon une enquête du quotidien El Pais, une campagne virale sur les réseaux sociaux a fait davantage que prétendre que la frontière était ouverte ; elle a également donné les indications nécessaires pour franchir la frontière. Des dizaines des comptes ayant relayé ces informations, dont beaucoup étaient automatisés, sont liés à Israël ou pro-israéliens ; ils ont utilisé les mêmes formulations, les mêmes cartes et utilisé les mêmes hashtags, #FreeCeuta et #FreeMelilla. Beaucoup ont disparu aussi vite qu’ils sont apparus. Des procédés et un degré de coordination qui s’apparentent à ceux des campagnes d’influence électorale menées par des agences proches des services israéliens.

Le verrou

Les revendications marocaines sur Ceuta et Melilla vont probablement être de plus en plus instrumentalisées par les États-Unis et Israël. En mars, un ancien conseiller du Pentagone, Michael Rubin, avait même suggéré sur un site néo-conservateur que les États-Unis reconnaissent comme marocains les deux protectorats espagnols au Maroc, Ceuta et Melilla (rattachés à l’Espagne respectivement depuis 1580 et 1497, et avant cela au Portugal depuis 1415), et appelé le Maroc à lancer l’équivalent de la Marche verte de 1975 vers l’ancien Sahara espagnol.

Une préconisation suivie d’effet puisque le 15 juillet, le Congrès américain a approuvé un rapport de la Commission des crédits à l’instigation de son président Mario Díaz-Balart, affirmant que « Ceuta et Melilla administrées par l’Espagne sont situées en territoire marocain et restent l’objet de la revendication persistante du Maroc. Le Comité soutient les efforts du Secrétaire d’État pour encourager un dialogue diplomatique entre le Maroc et l’Espagne sur le futur statut de Ceuta et Melilla. »

Nulle passion anticoloniale n’explique ce soudain intérêt pour les deux enclaves mais plus certainement la volonté de confier à un allié constant et loyal le contrôle du verrou entre la Méditerranée et l’Atlantique, vital pour la circulation maritime israélienne et américaine.

L’Algérie toujours suspecte

Pays stable, allié traditionnel des États-Unis, soutien discret d’Israël bien avant de signer les Accords d’Abraham en 2020 (les services marocains ont fourni de précieux renseignements aux Israéliens avant la guerre des Six jours en 1967) et d’établir une étroite coopération militaire avec Tel Aviv, porte d’entrée vers l’Afrique : dans la classe maghrébine, du point de vue américain, le Maroc coche toutes les cases de l’élève modèle.

L’Algérie, en revanche, est la forte tête. Elle maintient une rhétorique anti-impérialiste et une diplomatie non-alignée ; elle refuse la normalisation avec Israël et soutient les revendications du Front Polisario sur le Sahara occidental (elle héberge les camps de réfugiés saharouis à Tindouf). Cette position est adossée à des atouts solides qui lui permettent de se poser en puissance régionale rivale du Maroc : notamment ses réserves d’hydrocarbures et ses capacités de renseignement précieuses dans la lutte contre les groupes terroristes de la région.

Mais paradoxalement, ces atouts, pour pouvoir être utilisés, l’obligent à un certain pragmatisme. Depuis les années 2000, elle s’insère dans les programmes de sécurité régionale américains et resserre ses liens de coopération militaire avec Washington. Elle a besoin des investissements des majors américaines pour exploiter son pétrole et son gaz de schiste. Désormais, la plus grande part des investissements étrangers (29%) est américaine, devant la France. L’Algérie se positionne aussi pour compenser les effets de l’embargo européen sur le gaz russe et se propose d’augmenter ses livraisons directes à l’Italie et à l’Espagne, quitte à vider de sa substance le système maghrébin de gazoducs.

Néanmoins, la relation entre Washington et Alger reste strictement utilitariste et l’Algérie demeure suspecte aux yeux de l’administration Trump. Elle n’est même pas mentionnée dans le rapport de cadrage du Congrès sur les crédits alloués aux programmes de coopération du Département d’État (voir la section 7041).

Hantise algérienne de l’encerclement

La hantise absolue des dirigeants algériens, c’est l’encerclement stratégique : voir les Israéliens poser des jalons tout autour de ses frontières. C’est déjà largement le cas avec le Maroc. Alger a perdu pied dans les pays du Sahel depuis les coups d’État au Mali, Niger, Burkina Faso, tout d’abord au profit de la Russie. Mais à présent, l’Alliance des États du Sahel se rapproche du Maroc qui lui offre la possibilité d’un désenclavement géographique et diplomatique, et pire que tout vu d’Alger, facilite l’établissement de relations de plus en plus étroites avec Israël, avec le soutien des Émirats arabes unis, au nom de la lutte contre les groupes djihadistes. Le Burkina a récemment formalisé avec éclat ses liens avec Tel Aviv. Comble de l’ironie pour des régimes qui avaient fait du souverainisme et de la rupture avec l’impérialisme occidental le pilier de leur légitimité.

À l’ouest, un Maroc allié de Trump et d’Israël, le Polisario diplomatiquement vaincu, au sud le Sahel capté par le jeu d’alliances marocain, à présent, à l’est, la perspective d’une réunification libyenne sous supervision américaine avec le clan Haftar : le cauchemar de l’Algérie est en train de se concrétiser.

Tunisie, le maillon faible

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la déclaration d’Abdelmajid Tebboune sur la Tunisie et l’inquiétude qu’elle trahit. La Tunisie est le dernier État tampon face à cette entreprise d’alignement. D’où la crainte de l’Algérie que Tunis ne soit la cible d’une offensive hybride destinée à l’atteindre indirectement : pressions financières, opération de désinformation, voire attentat commandité de l’étranger… D’où également l’appel de Kais Saïed à Sissi pour tenter d’élargir le cercle de protection autour de son pays.

Pour le moment, la présidence tunisienne reste attachée à sa position non-alignée et souverainiste. Mais sans les atouts de puissance dont l’Algérie dispose, cette parole ne pèse rien sur la scène internationale. Cette posture reste rhétorique, d’autant que les hauts cadres militaires et sécuritaires semblent peu à disposés à une diplomatie à contre-courant des rapports de force régionaux. Dès lors qu’il s’agit de sécurité nationale, ils se sentent davantage liés par les partenariats stratégiques avec l’OTAN et les États-Unis. Même l’Algérie et l’Égypte, ont une marge de manœuvre limitée face à l’hégémonie américaine.

Isolé à l’intérieur

En position de faiblesse sur la scène internationale, Kais Saïed est également isolé sur le plan intérieur. Depuis le 25 juillet 2021, il s’est complètement coupé des forces politiques qui auraient pu donner un peu de profondeur stratégique et de consistance à une résistance aux pressions américaines.

Les partis démocratiques (comme l’UGTT) ont toujours fait de la cause palestinienne un élément structurant de leur positionnement international. Mais asphyxiés par la répression, ils cherchent des soutiens auprès des pays européens ou des États-Unis pour en finir avec le régime de Kais Saïed, au risque de favoriser le recadrage américain de la diplomatie tunisienne.

Les destouriens (héritiers de Bourguiba et de Ben Ali, représentés aujourd’hui entre autres par le Parti destourien libre d’Abir Moussi), encore très présents dans la haute administration, et les ultra-libéraux dans les milieux des affaires seraient naturellement les plus enclins à se rallier aux alliances occidentales. Leur allergie traditionnelle aux causes arabes, leur aversion pour les islamistes et pour la gauche, leur vision sécuritaire, leur antagonisme avec l’Algérie et sa propension historique à vassaliser le « petit » voisin tunisien, pourraient les conduire à adopter sans réserve les positions américaines, jusqu’à s’inscrire dans la logique des Accords d’Abraham.

Pour le moment, l’administration américaine n’a pas donné suite à la croisade lancée par le Sénateur de Caroline du Sud, Joe Wilson qui, appelle depuis 2021 à l’adoption du « Tunisia Democracy Restoration Act » (la loi pour la restauration de la démocratie en Tunisie), prévoyant des sanctions contre Kais Saïed qu’il accuse d’être « l’associé du criminel de guerre Poutine, du régime iranien et du Hezbollah terroriste ». Mais l’épée de Damoclès est là.

Pour naviguer dans ces eaux tumultueuses et maintenir une autonomie de décision diplomatique, il faudra davantage que des déclarations à l’emporte-pièce et des appels téléphoniques entre faux amis.