Les trois principaux dirigeants libyens – Aguila Salah, président de la Chambre des représentants, Mohamed Takala, président du Haut Conseil d’État, et Mohammed Younes el-Menfi, président du Conseil présidentiel – devraient se réunir prochainement à Paris. Cette rencontre, qui intervient dans un contexte de fortes tensions internes et de compétition internationale, vise à relancer leur feuille de route commune annoncée en juin dernier, tout en cherchant à contrer les dynamiques parallèles impulsées par l’ONU et les États-Unis.
Par la rédaction de Mondafrique
Selon des sources diplomatiques proches du dossier, les présidents des trois institutions politiques libyennes prévoient de tenir une réunion trilatérale à Paris dans les prochains jours. L’initiative, perçue comme hautement symbolique, survient alors que les acteurs internationaux multiplient les tentatives de réorganisation du processus politique libyen. L’ordre du jour devrait inclure la réactivation de la commission 6+6 composée de membres des deux chambres et chargée de préparer les lois électorales. Il serait également question de lui confier une mission de révision des textes déjà élaborés, afin de faciliter leur mise en œuvre.
La feuille de route présentée par les trois dirigeants en juin dernier prévoit l’organisation d’élections présidentielle et législatives d’ici février 2027, sous le contrôle d’une commission souveraine réunissant des hauts fonctionnaires des deux régions est et ouest, afin de surmonter la fragmentation gouvernementale. Toutefois, des sources proches des préparatifs tempèrent les attentes de résultats concrets. Elles estiment que l’importance de la rencontre réside davantage dans sa portée politique que dans d’éventuels accords opérationnels sur les détails de la feuille de route.
Ce rendez-vous parisien s’inscrit dans un contexte plus large de rivalité entre plusieurs cadres diplomatiques. D’un côté, la mission des Nations unies a confié les dossiers électoraux à la commission 4+4, écartant de facto les deux chambres. De l’autre, l’initiative américaine, pilotée par l’émissaire Massad Boulos, privilégie un dialogue bilatéral entre les autorités de Tripoli et de Benghazi, marginalisant ainsi les trois présidents. La réunion de Paris pourrait donc être interprétée comme une tentative des dirigeants libyens de réaffirmer leur rôle, avec le soutien implicite de certaines puissances régionales soucieuses de freiner l’élan américain et de maintenir des voies alternatives.
Il faut rappeler que l’annonce de la feuille de route trilatérale, intervenue le lendemain de la présentation de l’initiative américaine, avait déjà été perçue comme une réponse indirecte aux pressions extérieures. Les refus répétés de Menfi de partager le pouvoir selon une logique
est-ouest, et de Takala de siéger à la table 4+4, confortent cette lecture.
Le jeu d’équilibriste de la diplomatie française
Les trois présidents savaient, en dévoilant leur feuille de route, qu’elle manquait de base concrète pour sa mise en œuvre. La rencontre parisienne pourrait viser à obtenir une caution internationale, voire à imposer certains de ses éléments comme alternative crédible. Mais cette ambition se heurte à des obstacles majeurs : les divisions profondes entre les dirigeants, l’absence de mécanismes de mise en œuvre, et la dépendance des élections à la volonté des forces armées sur le terrain.
L’initiative est principalement portée par Menfi, tandis que le rôle de la France ainsi que d’une capitale régionale aurait été déterminant pour convaincre Aguila Salah, qui avait refusé une tentative similaire fin 2025. Ce ralliement traduit une évolution des calculs politiques, les trois présidents voyant dans cette réunion une occasion de faire front commun face au risque d’être marginalisés par les initiatives onusienne ou américaine.
Quant aux intérêts français, Paris, qui a déjà accueilli des réunions sur la Libye sous l’égide de Boulos, multiplie les contacts avec tous les acteurs depuis mai 2026. Si la France ne peut ouvertement s’opposer à Washington, elle cherche à préserver son rôle dans tout règlement futur, en maintenant des canaux avec les deux camps. Cette démarche s’inscrit aussi dans une concurrence avec l’Italie, plus engagée aux côtés des Américains, notamment dans le volet militaire, comme en témoigne la participation de Rome à l’exercice « Flintlock 2026 » à Syrte. Les visites françaises à Tripoli et Benghazi au printemps et à l’été 2026, ainsi que l’entretien entre le général Saddam Haftar et le président Macron en juin, illustrent cette volonté de rester incontournable. De même, les échanges entre Menfi et l’ambassadeur français Thierry Vallat, suivis d’un message de Macron, confirment l’engagement français à soutenir l’unité libyenne et les efforts du président du Conseil présidentiel.
Diplomatie de salon contre détérioration de la sécurité
Toutefois, cette diplomatie des salons parisiens paraît singulièrement déconnectée d’une réalité libyenne marquée par une détérioration sécuritaire et financière alarmante. Sur le terrain, l’instabilité s’aggrave sur tous les fronts : à l’est, l’assassinat du général Fawzi al-Mansouri, chef des renseignements militaires, a ébranlé l’appareil sécuritaire ; à l’ouest, la capitale reste sous la menace d’affrontements récurrents entre milices rivales, tandis que le complexe pétrolier de Zawiya a récemment été la cible d’attaques par drones.
Dans le Fezzan, les violents combats opposant les forces de Mohamed Ouardougou à des groupes touareg affiliés à l’armée de Khalifa Haftar rappellent la fragilité des équilibres régionaux. À ce chaos sécuritaire s’ajoute une crise institutionnelle et monétaire majeure, accentuée par la démission inattendue du gouverneur de la Banque centrale, Naji Issa, qui enfonce le dinar libyen face au dollar. Autant de fractures profondes qui soulignent l’écart abyssal entre les calculs politiques des trois présidents et l’urgence d’une crise qui échappe largement à leur contrôle. La réunion de Paris, si elle se confirme, apparaît comme une manœuvre politique visant à redonner de la visibilité aux trois présidents libyens tout en répondant aux ambitions françaises de rester partie prenante d’un dossier libyen en pleine recomposition. Mais les obstacles internes et la multiplicité des initiatives étrangères rendent incertaine toute avancée décisive.
