Pour cette série originale, Mondafrique a choisi 4 sommets sur les 29 à ce jour, qui, chacun à sa manière, incarne un moment de rupture dans les relations franco-africaines. Le dernier épisode est consacré au sommet de Montpellier, organisé par Emmanuel Macron en octobre 2021. À cette date, la France recule sur tous les fronts, tandis que Russie, Chine, Turquie, pays du Golfe investissent massivement le terrain.
Tous, chefs d’État, populations, observateurs pressentent la catastrophe à venir. Pour tenter de reprendre la main, Emmanuel Macron se montre disruptif afin d’ « innover », de « tourner la page », de « parler à l’Afrique de demain ». Mais comment ? En n’invitant aucun chef d’État africain ! Il rompt ainsi avec cinquante ans de diplomatie et se tire une balle dans le pied… Dans l’ordre des sommets, Montpellier aurait dû être le 28e mais il ne porte pas de numéro puisqu’il est le premier d’un genre nouveau. Il s’intitule d’ailleurs « Nouveau Sommet Afrique-France : réinventer ensemble la relation. »
Par Leslie Varenne
Sauve-qui-peut
En octobre 2021, la situation de la France au Sahel ne peut être plus désastreuse. Malgré huit ans de présence militaire, les djihadistes occupent de plus en plus d’espace. En janvier 2020, sentant le climat politique et sécuritaire se dégrader, Emmanuel Macron a déjà tenté de reprendre la main en convoquant à Pau les présidents des pays du Sahel. Cette convocation a été vécue comme une humiliation par les chefs d’État et leurs opinions publiques. Six mois plus tard, au Mali, un coup d’État porte des militaires au pouvoir. Les ingérences de la France dans la politique intérieure malienne devenant trop pressantes, les colonels de Bamako, en mai 2021, organisent « un coup dans le coup », détériorant ainsi les relations avec Paris. Les rumeurs d’une possible arrivée de la société militaire privée Wagner augmentent davantage les tensions. En juin de la même année, excédé, le président français menace dans le Journal du Dimanche de retirer les soldats français du Mali.
En septembre, en Guinée, un membre des forces spéciales, ancien de la légion, renverse Alpha Condé. Au Burkina Faso, les relations entre Roch Marc Christian Kaboré et l’Élysée se dégradent de jour en jour. Au Tchad, après la mort brutale d’Idriss Déby en avril 2021, Emmanuel Macron se rend aux funérailles, adoube publiquement son fils à la tête du pays et provoque un tollé devant ce coup d’État constitutionnel. En un peu plus d’un an, on compte quatre coups d’État dans les pays d’Afrique francophone. Et ce n’est que le début…
Pendant ce temps, la Russie, la Chine, la Turquie et les pays du Golfe avancent leurs pions. À Sotchi en 2019, Poutine a réuni 43 chefs d’État africains, dépassant le record de Jacques Chirac en 2003. Paris recule, les autres avancent. C’est dans ce contexte de sauve-qui-peut général qu’Emmanuel Macron organise le sommet de Montpellier.
« La marmite très sale »
Le programme du sommet de Montpellier est révélateur de l’indigence du projet. Cinq thématiques sont proposées aux intervenants : engagement citoyen, entrepreneuriat, enseignement supérieur, culture, sport. Rien sur la sécurité, la souveraineté, les matières premières ou encore le franc CFA, des questions centrales qui agitent pourtant toutes les sociétés africaines. Tous ces sujets qui structurent les relations entre la France et l’Afrique francophone depuis 1973 sont, comme lors du sommet de La Baule, évacués du programme officiel.
En lieu et place des chefs d’État, 3 000 jeunes ont été conviés, dont une douzaine sélectionnés pour dialoguer avec Emmanuel Macron. Ils ne sortent pas de nulle part : ils ont été triés sur le volet par les ambassades françaises sur le continent. Restait à Achille Mbembe, l’intellectuel camerounais proche du président français, à orchestrer cette mise en scène. Les prises de parole sont soigneusement préparées et même répétées. Emmanuel Macron connait donc toutes les interventions à l’avance.
L’une des participantes, une jeune entrepreneur burkinabè, compare les relations franco-africaines à une marmite très sale qu’il faudrait récurer. Une hauteur de vue, un sens du débat et un ton très peu diplomatique qui correspondent aux volontés du président français de tourner la page. Devant cette saillie, le président français rit. Seuls les participants semblent s’amuser de ce spectacle, ailleurs en France comme en Afrique le malaise est général. Les chefs d’État africains sont autant atterrés que soulagés d’avoir échappés au pire. Ils se font proprement lyncher en leur absence par cette jeunesse dorée triée sur le volet mais proclamée représentative des fameuses « sociétés civiles ».
Aucun président africain ne commente l’événement. En privé, cependant, ils ne se privent pas de livrer leurs commentaires. Il faudra attendre deux ans pour que Macky Sall, alors président du Sénégal, sorte du bois en déclarant : « Les présidents africains n’ont pas apprécié ce format. » Et d’ajouter : « Ce forum ne peut pas remplacer un sommet de chefs d’États élus qui représentent leurs pays. Hormis fâcher tout le monde, que conclure de ce sommet ? Il était difficile de faire pire…
Dans les mois qui suivront, un coup d’État aura lieu à Ouagadougou, Bamako expulsera l’ambassadeur français, l’opération Barkhane sera contrainte de quitter le Mali, puis le Burkina Faso et enfin le Niger. Non seulement Montpellier n’aura rien réinventé mais il aura été une faute de plus dans une longue série d’erreurs. Il n’a pas créé la rupture, il l’a actée.
La dernière chance
Le deuxième mandat d’Emmanuel Macron lui a offert l’opportunité de faire oublier l’échec de Montpellier. Cinq ans plus tard, l’Élysée organise un nouveau sommet. Une nouvelle fois, le président français veut innover pour « parler à l’Afrique de demain » et « tourner la page ». Mais comment ? Avec un nouveau nom, « Africa Forward » – tant pis si la France est censée défendre la francophonie et un nouveau décor, l’événement se tenant à Nairobi, dans un pays anglophone. Enfin, pour faire totalement oublier les déconvenues du premier sommet, celui-ci est présenté comme le premier de ses mandats.
Le nombre de chefs d’État présents devait être le gage de la réussite. Les organisateurs avaient annoncé « plus de 30 », voire « 35 chefs d’État et de gouvernement ». Combien étaient-ils réellement ? Difficile à dire, puisqu’il n’y a eu aucune liste officielle des invités ni des présents, aucune photo de famille à la fin de la réunion non plus. Tout a été fait pour que les décomptes soient impossibles. En scrutant photos et dépêches, hors Emmanuel Macron et le président kenyan William Ruto, une quinzaine de chefs d’État ont fait le déplacement ; en comptant les chefs de gouvernement et les ministres, le total dépasse à peine les 20. À titre de comparaison, Bamako 2017 en avait réuni 33, le dernier sommet Chine-Afrique 50. En outre, peu de dirigeants anglophones étaient là, en l’absence notable de l’Afrique du Sud. L’Inde et l’Allemagne, pourtant conviées, ont décliné l’invitation. En prime, plusieurs Présidents ont traité l’événement comme une simple escale entre Nairobi et l’investiture du président ougandais Yoweri Museveni.
« Je suis fier de mon bilan »
Malgré ce camouflet, Emmanuel Macron a tenu à défendre son bilan africain. « Je suis fier de mon bilan », a-t-il déclaré, évoquant pêle-mêle la restitution des œuvres d’art, les infrastructures sportives, les vaccins et les 23 milliards de dollars d’investissements promis par des entreprises privées à Nairobi. Un bilan qui ne s’attarde que sur des sujets connexes, évacuant ainsi toute dimension politique. Une fois encore à Nairobi, Emmanuel Macron voulait écrire une page nouvelle. Mais il ne s’agit que de la suite du même chapitre, qui entérine le déclassement français en Afrique.
